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Le texte de ce livre est mis à disposition par Georges Rapin,
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PREMIERE PARTIE

L'OUVRIER CANUT


CHAPITRE 1

Mon père et ma mère


Avant de parler de mon enfance, il faut que je dise quelques mots de mon père et de ma mère que mes enfants n'ont pas connus. Mon père m'a dit souvent que son aïeul paternel avait eu vingt trois enfants, et que, pendant plusieurs années, vingt de ces enfants avaient vécu sous le même toit avec le père et la mère. Mon grand-père paternel était fabricant de droguet à Mamay (Haute-Saône) ; il eut aussi une nombreuse famille : treize enfants.

Dans ce temps-là, la vie était encore plus difficile qu'aujourd'hui pour les pauvres gens. Les écoles étaient rares ; mon père n'apprit à lire qu'après s'être marié. Mon aïeul fit apprendre à mon père le métier de tisserand et, plus tard, celui de teinturier qu'il considérait comme devant être plus lucratif.

En 1810, mon père épousa Mlle Suchet, qui fut la mère de mes frères Jean-Baptiste-Hippolyte, Jean-Pierre et François, ainsi que de mes soeurs Marguerite et Marianne. J'ai entendu raconter par mon père des scènes qui me font croire que sa première union ne fut pas heureuse. Sa femme, plus âgée que lui de treize ans, était extrêmement jalouse, et ce n'était pas sans motifs, je l'ai vu depuis. Mon père était volage et fréquentait quelquefois les cabarets.

Doué d'une intelligence au-dessus de la moyenne et d'une mémoire prodigieuse, il aimait à lire, il aurait voulu être instruit. Malheureusement, il lui manquait un guide et de bons livres. De loin en loin, il achetait un de ces livres que les colporteurs cachaient dans le double fond de leurs balles et vendaient en secret. C'était à la fin du premier Empire et sous la Restauration; sous ce dernier gouvernement surtout, le parti clérical était tout-puissant, il empêchait la vente des livres qui le gênaient, qui auraient pu éclairer les populations, mais il était impuissant à empêcher la vente de ces livres qui souillent l'imagination du lecteur. La bibliothèque de mon père se composait presque exclusivement des (Euvres de Piron, des Contes de La Fontaine, de la Pucelle de Voltaire, de la Guerre des dieux de Pamy, et de plusieurs autres livres plus immoraux encore.

Ayant une nombreuse famille, sans autre fortune que son travail, il était obligé de s'imposer de grandes privations dans son ménage. Industrieux, travailleur infatigable, sachant gagner de l'argent honnêtement, il n'a jamais fait tort d'un centime à qui que ce fût. Il aimait, ainsi qu'il le disait souvent, passer partout la tête haute. Il nous disait quelquefois que son grand-père avait eu de la fortune, mais qu'il l'avait donnée à son fils aîné. Le droit d'annesse existait alors dans toute sa force. Dans les familles riches, l'aîné héritait de tous les biens; ses frères et ses soeurs se faisaient soldats, prêtres ou religieuses. Dans les familles pauvres, l'aîné héritait également de tout; les autres enfants devenaient domestiques, manoeuvres, soldats, les plus favorisés apprenaient un état.

D'un naturel hardi et aventureux, mon père se trouvait mal à l'aise dans le village qu'il habitait lors de son mariage ; il aimait le changement. Lanteyne, Recologne, Pouillez-le-Français, etc., furent successivement habités par lui.

Un jour de l'année 1820, mon père vendit ses meubles et ses chaudières (il était teinturier) puis acheta un cheval et un chariot à quatre roues, mit sa femme et ses quatre enfants dans la voiture et s'en alla un peu au hasard. Il marchait à petites journées sans suivre la ligne droite, cherchant un village qui lui plût. Quand il eut fait une centaine de lieues, en tenant compte des écarts à droite et à gauche de la route, il s'arrêta à Virieu-le-Grand (Ain), charmant village bâti dans une vallée au pied de hautes montagnes et arrosé par une petite rivière qui ne tarit pas. Il s'y établit teinturier; en outre, il monta un métier de tisserand et fit de la toile en attendant que sa boutique de teinturier s'achalandât. Ses affaires étaient en bonne voie lorsque sa femme mourut. Il resta veuf avec quatre enfants, dont l'aîné avait à peine onze ans et le plus jeune deux ans.

L'instruction de mon père n'était guère étendue : il savait lire, un peu écrire, mais il avait une mémoire prodigieuse. Lorsqu'il avait lu un livre, il se le rappelait presque en entier. Je lui ai entendu réciter toute la Henriade de Voltaire, le Lutrin et toutes les Satires de Boileau. Il avait une taille moyenne, bien proportionnée, des traits réguliers et une figure assez jolie. Il parlait avec une certaine facilité, il était gai et conteur amusant. Sa mémoire était meublée d'une foule d'histoires drôlatiques, ce qui le faisait rechercher par la société des habitués de cabaret.

Après quelques mois de veuvage, il épousa ma mère, âgée alors de vingt-six ans (le 6 novembre 1821).

Ma mère n'était jamais sortie de son village ; elle parlait le patois de son pays et très peu le français, ainsi que la plupart de ses contemporaines. Elle fut charmée par les discours que lui tint mon père qui avait, nous disait-elle plus tard, "la langue dorée". Ma mère, robuste campagnarde, était une excellente femme, c'était la bonté même, un coeur d'or dans un corps de chêne ; elle prêta l'oreille aux propositions de mariage que lui fit mon père, sans s'effrayer de la rude tâche qui l'attendait. Quand j'ai été grand, ma mère me disait naïvement en me parlant de son mariage : "Plus on voulait m'en détourner, plus je le voulais ; ton père m'avait ensorcelée avec sa belle langue. D'ailleurs, on ne gagnait guère d'argent au pays. Avant la mort de ta grand-mère, j'avais été domestique et je ne gagnais que dix écus (trente francs) par an ; aussi, mon ambition était d'épouser un homme d'état". Ma mère voulait dire un homme qui exerçait une profession, qui avait un état.

Fille d'un cultivateur, elle avait eu le malheur de perdre sa mère depuis longtemps déjà . Mon grand-père maternel était resté veuf avec six enfants, trois garçons et trois filles dont ma mère était l'aînée. Elle fit de bonne heure l'apprentissage de tout ce que la vie a de pénible pour les pauvres ; elle dut servir de mère à ses frères et soeurs, tous plus jeunes qu'elle.

En racontant ma propre histoire, j'aurai à parler de mes parents ; je vais commencer le récit de ma vie.

CHAPITRE II

Ma naissance - Mes premières années


Il y avait à peine dix mois que mon père s'était remarié, lorsque le besoin de mouvement qui l'a tourmenté toute sa vie se fit sentir impérieusement. Il avait la nostalgie, il désirait revoir la Franche-Comté, son pays natal, pays qu'il a aimé d'un ardent amour jusqu'à sa fin. Il vendit de nouveau ses meubles, ses chaudières et son métier de tisserand, acheta un cheval et une voiture, mit ses enfants dessus et reprit la route de la Franche-Comté. Ma mère était déjà indisposée et touchait presque au terme où elle allait me donner le jour.

Un de mes oncles paternels habitait Dôle (Jura) ; mon père résolut de s'y fixer pendant quelque temps.

Quinze jours après être arrivée dans cette ville, ma mère me mit au monde, le 10 septembre 1822. Elle n'avait rien de ce qui est nécessaire en pareille circonstance, elle était dénuée de tout. Ma mère me l'a dit souvent. Je suis né au milieu de la misère. Mes frères et soeurs, surtout les plus jeunes, sont nés dans des temps relativement heureux.

On me donna pour parrain un cousin germain de mon père, M. Sébastien Brun, ancien soldat, ex-maître d'armes, alors imprimeur et professeur d'escrime au collège de Dôle. C'était un excellent homme ; mes parents en parlaient souvent, mais je ne l'ai vu qu'une fois, quand ma famille alla habiter Lyon en 1829. Je n'ai jamais connu ma marraine.

Mon père avait beaucoup de fierté, il évitait de demander des services aux gens plus fortunés que lui. Il s'adressait à des ouvriers comme lui pour avoir des parrains et des marraines pour ses enfants. J'ai eu l'occasion de voir beaucoup de gens pauvres qui faisaient tout le contraire. Ils s'adressaient à des gens riches, espérant que ces derniers feraient des cadeaux à la mère d'abord et ensuite à l'enfant.

Pendant leur séjour dans la grande rue de Dôle, mes parents essayèrent de faire du commerce, mais sans beaucoup de succès. Ils allèrent ensuite dans les foires vendre de la bimbeloterie et de la mercerie. Mon père m'a raconté qu'un jour où il était désespéré de voir passer les gens devant sa marchandise sans s'arrêter, il remarqua que ceux qui faisaient du bruit, de la réclame à l'aide d'un tambour ou autrement, attiraient la foule. Il dit à ma mère de lui donner un jupon, un fichu et un bonnet qui devait paraître excentrique dans le pays. C'était une coiffe comme les femmes en portaient alors dans le Bugey.

Mon père s'affubla du jupon, du fichu et du bonnet, monta sur une chaise, puis, un miroir à la main, fit mine de faire toilette en débitant force lazzis. Il se vit bientôt entouré d'une foule compacte ; on s'écrasait pour entendre les coq-à -l'âne qu'il débitait pour amuser les badauds. Bref, son expédient réussit à merveille, il vendit presque toute sa marchandise. Puis il renonça à ce métier pour lequel il ne se sentait pas de goût.

Quelque temps après mes parents allèrent s'établir teinturiers dans la commune du Grand-Mercé ; c'est là que ma bonne soeur Annette est née en juin 1824.

Il m'est arrivé de parler avec différentes personnes de leur enfance ; leurs souvenirs ne remontaient guère plus loin qu'à l'âge de six à sept ans. Etait-ce défaut de mémoire ? Ou était-ce plutôt parce que leur enfance s'était écoulée paisible et heureuse ? Quoi qu'il en soit, mes souvenirs remontent bien plus haut. J'ai été témoin de faits dont j'ai gardé le souvenir, bien que je n'eusse pas encore quatre ans. Ce qui précise bien l'âge que j'avais, c'est que ces faits se sont passés à la campagne, et j'avais à peine quatre ans lorsque mes parents vinrent habiter Besançon.

Mes deux premières années ont été excessivement pénibles pour ma mère, j'étais chétif et souffreteux. Toutes les personnes qui apportaient à teindre à la maison croyaient que je ne vivrais pas ; elles disaient en me voyant : "Ce pteu gaichon ne ferait jèma in souda" (ce petit garçon ne fera jamais un soldat). Prédiction sinistre qui brisait le coeur de ma pauvre mère, mais qui ne devait pas se réaliser.

Après le Grand-Mercé, mes parents habitèrent Pouillez-le-Français et allèrent s'établir à Besançon, au faubourg Rivotte.

Mes premières années s'écoulèrent sans incidents remarquables. J'étais souvent malade, je vivais comme la plupart des enfants pauvres vivaient alors. Nous habitions un pays où le vin n'était pas cher ; néanmoins, jusqu'à l'âge de huit ans, je n'en buvais qu'un peu, que le dimanche. Dans la belle saison, je marchais pieds nus, l'hiver je portais de gros sabots couverts. Mes vêtements étaient plus que simples; jusqu'à l'âge de quatre ans, j'étais couvert d'une robe de cotonne rayée bleu et blanc, puis après j'eus un pantalon et une veste de la même étoffe rayée.

En général, les hommes sont admirateurs du passé, il leur semble que tout dégénère et devient triste à mesure qu'ils avancent dans la vie. C'est peut-être parce qu'ils perdent en vieillissant cette bonne gaîté qui est presque toujours la compagne de la jeunesse. Il leur semble que les jeunes hommes valent moins que ceux de leur temps. La plupart des hommes qui ont vecu bien des années ont éprouvé un grand nombre de déceptions. Ils deviennent méfiants, ils ont une tendance à critiquer tout ce qui se fait, ils concluent volontiers que la société marche en arrière au lieu de progresser. J'ai entendu une foule de vieillards tenir ce langage : "Nous avons eu bien de la peine à vivre, nos enfants en ont plus que nous et nos petits-enfants en auront encore bien davantage". Moi-même, je suis obligé souvent de réagir contre cette tendance qui parait naturelle à l'homme. Alors, je n'ai qu'à me reporter aux jours démon enfance, à songer à la manière dont on vivait chez mon père et dans les familles d'ouvriers qui nous entouraient. Je me raffermis bien vite dans cette pensée : le progrès marche, lentement, il est vrai, mais cependant il marche. Aujourd'hui les ouvriers sont incontestablement mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés qu'autrefois. La journée de travail est partout moins longue que dans ma jeunesse, ce qui permet aux ouvriers d'avoir plus de temps à consacrer à leur instruction ou à la vie de famille. Je ne parle pas seulement de l'ouvrier des villes, l'amélioration a été encore plus grande dans les campagnes, si l'on en juge par l'augmentation du prix de la main-d'oeuvre et des gages des domestiques. Est-ce à dire que tout soit bien ? Non, il reste malheureusement encore beaucoup à faire. Grâce au suffrage universel, on peut dire que le sort des travailleurs est entre leurs mains. C'est à eux de bien choisir leurs mandataires, de n'envoyer dans les assemblées que des hommes capables de faire de bonnes lois dans l'intérêt de tous.

Les trois années que j'ai passées à Besançon m'ont laissé des souvenirs peu agréables. Mon enfance n'a rien eu de ce qui fait le bonheur des autres enfants. Etant le premier-né d'une seconde femme, mes frères et soeurs issus du premier mariage de mon père me considéraient comme un intrus qui était venu partager leur pain et leur maigre pitance. Mon père était d'une sévérité excessive, quand il commandait : il fallait obéir à l'instant, sans cela les coups suivaient de près le commandement. Il jouait rarement avec nous. Tout le jour il était à son travail, et le soir, à la fin de sa journée, il passait trop souvent son temps au cabaret. Ma pauvre mère courbait la tête devant la volonté despotique de son mari. Elle osait à peine caresser ma soeur Annette et moi, de peur d'exciter la jalousie de mes frères et soeurs aînés dont elle n'était que la belle-mère.

L'état de gêne dans lequel se trouvait ma famille fut cause que j'ai été privé d'amusements de toutes sortes. On ne m'a jamais acheté un jouet de dix centimes. Lorsque l'on a que ses bras pour nourrir une nombreuse famille, il y a fort à faire si l'on veut l'élever sans faire du tort à personne.

Quelles que soient les faiblesses que mon père ait pu avoir, sa tâche a été rude. Il a dû se lever matin et se coucher tard bien longtemps pour nous procurer les choses indispensables à la vie. Il était bien secondé dans son travail par ma mère : elle était forte, robuste et travaillait autant et peut être plus que lui. Malheureusement elle était complètement illettrée.

Mon père avait de singulières idées sur l'autorité maritale et paternelle ; il croyait avoir le droit de battre sa femme et ses enfants sans que personne ait rien à y voir. Ces idées absurdes avaient cours dans le milieu où il vivait. Je me rappelle avoir vu dans ma jeunesse ces idées partagées par un grand nombre d'ouvriers. Presque partout où j'ai travaillé, soit enfant, soit jeune homme, j'ai vu les maris battre leurs femmes.

Ils ne se croyaient pas méchants pour cela, ils pensaient tout simplement user d'un droit. Aujourd'hui les moeurs se sont bien améliorées sous ce rapport. Il n'y a plus que quelques brutes arriérées qui battent leurs femmes ; ils forment heureusement l'exception, tandis qu'autrefois c'était le petit nombre qui ne les battait pas. Bien que mon père eût été affilié à la Charbonnerie sous la Restauration, il n'avait pas d'opinions politiques bien arrêtées. Il croyait que la religion était bonne pour les femmes et les enfants ; quant à lui, il n'allait à la messe qu'une fois par an, le jour de sa fête, le lendemain de Noël. Matin et soir il nous obligeait à faire la prière en commun à haute voix; s'il était à la maison le soir, il ne manquait jamais de dire la prière avec nous. Ce n'est qu'après quelques années de séjour à Lyon, lorsqu'il eut enrichi sa bibliothèque du Bon Sens du curé Meslier, du Citateur de Pigault-Lebrun, etc., qu'il cessa tout à fait de prier et nia d'une manière absolue l'existence de Dieu.

CHAPITRE III

L'école des frères - Voyage dans le Bugey


A l'âge de six ans on me fit aller à l'école ; mes parents, étant trop pauvres pour payer une rétribution scolaire quelconque, m'envoyèrent chez les Frères de la Doctrine chrétienne. La première fois que je me vis en face d'un Frère, j'eus peur. Cet homme vêtu d'une longue robe noire me causa une telle frayeur que je me sauvai seul à la maison. Le lendemain, il fallut que mon père menaçât de me battre pour me faire retourner à l'école. La terreur que me causait l'aspect des Frères se passa et je devins bientôt un des meilleurs élèves de la petite classe.

Dans ce temps-là, on passait en prière la moitié des heures qui auraient dû être consacrées à l'étude. On cherchait plutôt à faire des dévots que des hommes instruits.

Deux fois par semaine, le mercredi soir et le dimanche, on nous faisait le catéchisme; la séance se terminait invariablement par quelque histoire où le diable jouait le premier rôle. C'était généralement une histoire d'enfant impie ou désobéissant frappé par Dieu d'une punition terrible propre à impressionner fortement de jeunes imaginations. A partir de ce temps mon sommeil fut troublé par des rêves épouvantables, je voyais des diables partout.

Un dimanche, à l'église, un capucin fit un sermon sur la mort, sur la nécessité qu'il y avait à être toujours prêt à mourir, etc., etc. J'en rêvai longtemps. Dans le jour, je devenais triste en regardant mon père et ma mère que j'aimais tendrement; je pensais qu'ils pouvaient bientôt mourir : cette perspective me rendait malheureux, j'aurais préféré mourir à leur place.

Vers la fin de 1828, mon père et ma mère firent un voyage dans le Bugey; mes oncles et mes tantes maternels étaient majeurs et ils désiraient partager quelques lambeaux de terre que leur mère leur avait laissés. Comme j'étais l'aîné des enfants de ma mère, mes parents m'achetèrent des habits neufs et m'emmenèrent avec eux.

Mon père voulait que ma mère consentît à vendre sa part d'héritage; elle ne voulut pas, disant que cela se mangerait sans profit, qu'elle voulait la garder pour ses enfants. Un jour, que nous revenions de voir des cousins à Saint-Martin-de-Bavelle, à trois ou quatre kilomètres environ de Virieu-le-Grand, une discussion très vive s'éleva entre mes parents au sujet de ce petit héritage; nous étions seuls sur la route; mon père se fâcha et menaça de frapper ma mère si elle persistait à ne pas consentir à vendre ce qui lui revenait. Ma mère résista; mon père, voyant que les menaces n'aboutissaient pas, employa un autre moyen. Il lui dit qu'il ne voulait pas qu'elle retournât avec lui à Besançon, qu'il allait la quitter. etc. Puis. s'adressant à moi qui pleurait :

- Choisis celui que tu aimes le mieux. Veux-tu rester ici avec ta mère ou venir avec moi ?

Ma mère me tenait par la main et me regardait les yeux pleins de larmes, attendant ma réponse avec anxiété. J'étais bien embarrassé, j'aimais bien mon père, mais je préférais ma mère qui était moins dure et plus indulgente que lui. Si je disais que je préférais rester avec ma mère, j'étais sûr de recevoir des coups ; si, au contraire, je disais que je voulais aller avec mon père, j'aurais déchiré le coeur de ma pauvre mère. Je ne savais quoi répondre.

- Eh bien ! me dit mon père, que veux-tu faire ?

- J'aime mieux aller avec vous deux, m'écriai-je en pleurant.

Mon père, qui ne trouva pas la réponse telle qu'il l'espérait, me dit

- Ne pleure pas, imbécile ; va ! nous resterons tous ensemble.

Ma mère, qui avait l'habitude d'obéir passivement, résista cette fois avec une grande énergie. Elle ne céda qu'un an plus tard et lorsque la misère était à son comble dans notre maison.

Pendant bien des années ma mère considéra son mari comme un homme extraordinaire. Elle avait pour lui plus que du respect, c'était de la vénération. Mon père la tutoyait, ainsi que cela se fait en France entre mari et femme, mais ma mère lui disait "vous"; elle n'aurait pas osé le tutoyer, tellement elle le croyait son supérieur. Mais ce qu'il y avait de bizarre dans leur manière de faire, c'est que dès qu'ils se querellaient, les rôles s'intervertissaient ; mon père disait "vous" à ma mère, et elle lui disait "tu".

De retour à Besançon, mon père forma le projet d'aller habiter Lyon. Il avait une imagination très vive. Il bâtissait des châteaux qu'il démolissait un instant après. Il espérait pouvoir caser ses enfants plus facilement. "Plus les villes sont grandes, disait-il, plus il y a de ressources pour le travail". C'est vrai jusqu'à un certain point. On pourrait dire aussi justement que plus les villes sont grandes, plus la misère y est affreuse à cause de la cherté de tous les objets nécessaires à la vie.

CHAPITRE IV

Mes parents vont s'établir à Lyon


Au printemps de l'année 1829, mon père vendit encore une fois ses meubles et ses chaudières, et traita avec un voiturier qui nous transporta jusqu'à Chalonsur-Saône. C'est pendant ce voyage, en repassant par Dôle, que j'ai vu mon parrain pour la première et dernière fois.

Les bateaux à vapeur ne faisaient pas encore le service entre Lyon et Chalon. On n'en était encore qu'aux essais; ce n'est que deux ou trois ans plus tard que la navigation à vapeur s'établit définitivement. Il y avait alors des bateaux traînés par des chevaux; ces bateaux portaient le nom de diligences à eau. Le trajet se faisait lentement; en outre, il y avait des secousses fort pénibles que les chevaux imprimaient au bateau quand la corde se tendait. Ces secousses avaient lieu surtout au départ des stations; les dames étaient effrayées, elles poussaient des cris, croyant qu'on allait chavirer.

Nos paquets de linge étaient placés sur le pont; mes frères, mes soeurs et moi, nous étions tous les six accroupis dessus, autant pour les garder que pour nous reposer.

Mes parents logèrent dans une auberge sur le quai de Bourgneuf (aujourd'hui Pierre-Scize), en attendant qu'ils eussent loué un appartement. C'est à la GrandeCôte, à l'ancien numéro 66 (à présent 41) qu'ils allèrent se fixer.

Des déceptions de toutes sortes attendaient mon père. Il se trouvait dans une grande ville où il ne connaissait personne, ayant à sa charge des enfants dont les cinq plus jeunes n'étaient pas encore en âge de travailler, de plus, il voyait diminuer rapidement l'argent qu'il avait apporté.

Quand il vendait ses meubles, il s'adressait aux marchands de bric-à -brac, lesquels avaient le soin de ne lui payer que le quart ou le tiers de leur valeur. Lorsqu'il rachetait des meubles, il avait recours à la même espèce de commerçants qui les lui faisaient payer très cher. De sorte qu'il subissait une perte relativement considérable chaque fois qu'il vendait et rachetait un ménage.

Je me rappelle ce que lui disait une vieille amie, mère de l'un de mes bons amis d'enfance : Pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Mon père, contrarié de cette allusion à ses nombreux changements, lui dit

- Vous m'ennuyez, Madame X... avec votre proverbe. Je suis bien libre de ne pas aimer la mousse. Après tout, chacun son goût.

Je dois ajouter que la pauvre femme n'a pas changé de résidence; elle est née et a vécu toute sa vie à Lyon, et pourtant elle aussi est morte sans avoir amassé de la mousse.

Jamais mon père ne s'était trouvé aux prises avec autant de difficultés. Il n'avait pas de travail et la fin de ses ressources approchait. Il fallait absolument aviser. Il plaça ma soeur aînée apprentie tisseuse ou canuse, comme tout le monde disait alors; puis mon frère Jean-Pierre, qui avait douze ans, fut placé lanceur chez un faiseur de châles. Mon père et mon frère aîné allèrent à la campagne chercher de l'ouvrage comme ouvriers tisserands. Après avoir parcouru les environs de Lyon, ils finirent par en trouver à Saint-Didier-au-Mont-d'Or.

Avant de prendre cette résolution qui devait nous disperser, mon père lutta longtemps, il attendit d'être réduit à la dernière extrémités ; il espérait toujours trouver une occupation à Lyon qui lui permettrait de nous faire vivre tous ensemble.

Un des souvenirs les plus pénibles de mon enfance se rapporte à ce temps-là . Nous n'avions que du pain sec à manger et de la soupe maigre aux heures des repas. A mesure que les ressources diminuaient, mes parents trouvaient que l'appétit de leurs enfants augmentait. En effet, ne mangeant ni viande, ni oeufs, ni fromage, nous avions toujours faim. Quand on nous donnait du pain, nos parents nous disaient : "Vous n'aurez que ça, ne mangez pas trop vite." Un jour, mes parents étaient inquiets, ils avaient engagé tout ce qu'ils avaient pu au mont-de-piété, il ne leur restait rien, le pain allait manquer. J'avais faim, je demandai à manger. Ma mère me donna un peu de pain. Je la remerciai et, sans songer à la situation critique où se trouvait notre famille, je me mis à sauter en dévorant mon pain. Ma mère, qui était pourtant la meilleure des femmes, se leva indignée et me donna un soufflet en me disant : "Trouves-tu que tu ne digères pas assez vite?" Je mis le reste du morceau de pain que je mangeais sur la table et j'allais m'accroupir sur les carreaux dans un coin. Ma mère dit :

- Ça ne peut plus durer comme ça. Voyons ! J'ai entendu dire qu'on achetait les cheveux dans la rue des Capucins, je veux vendre les miens, cela nous fera quelques sous.

Ma mère avait une forte et longue chevelure noire. Mon père ne voulait pas.

- Tu es folle, lui dit il, je vais encore faire le tour de Lyon, j'aurai peut-être plus de chance que les autres jours.

Il revint le soir exténué de fatigue, il s'assit, nous l'entourâmes pour savoir s'il apportait quelque bonne nouvelle. Il dit à ma mère : "Femme, je ne sais ce que nous allons devenir, le guignon nous poursuit ." Puis, il nous embrassa, ce qui lui arrivait rarement, et il pleura. Comme nous logions tous dans la même pièce, nous entendions causer nos parents, mais jusque-là, mes soeurs et moi, nous ignorions que notre situation fût aussi malheureuse. Lorsque nous vîmes pleurer notre père, nous nous crûmes perdus.

Ma mère me prit par la main et m'entraîna avec elle au bas de la Grande-Côte. Elle entra chez un perruquier et lui dit :

- Voulez-vous acheter mes cheveux ?

- Non, lui dit-on, allez chez mon confrère X, rue des Capucins, il vous les achètera peut-être.

Nous y allâmes. Ma mère voulait cinq écus (quinze francs); le perruquier les regarda et en offrit deux, puis trois. Ma mère s'assit, et on lui coupa les cheveux sur le cou.

Le sacrifice que ma mère venait de faire stimula mon père. Nécessité fait loi dans bien des circonstances. C'est à la suite de cet incident qu'il alla chercher du travail à la campagne. Ma mère acheta un panier et une balle, puis acheta sur les marchés des fruits et des légumes qu'elle revendit dans les ateliers. Tous les samedis mon père revenait à Lyon ; il ne repartait que le lundi matin avant le jour. Presque tous les dimanches notre famille se trouvait au complet. C'était une fête pour tous.

Grâce à des voisins qui s'intéressèrent à nous, on finit aussi par trouver du travail pour mes deux jeunes soeurs et pour moi. Nous piquâmes des cardes. Ma soeur Marianne avait neuf ans, ma soeur Annette cinq, et moi sept. Nous travaillions du matin au soir pour gagner en moyenne cinq sous par jour chacun. C'était peu, néanmoins cela aidait nos parents à passer cette année qui fut pour eux une année calamiteuse entre toutes.

L'hiver de 1829-1830 fut excessivement rigoureux, la misère fut grande, le froid était si intense que le vin gelait dans les caves des épiciers.

Nous avions dans notre voisinage une vieille demoiselle qui avait été, disaiton, une des plus jolies cocottes, comme on dit aujourd'hui, de la première République et du premier Empire. Elle avait chez elle deux métiers de peluche pour chapeaux d'homme que des ouvriers faisaient battre. Le produit de ces métiers la faisait vivre. Elle joignait à cela une autre industrie qui lui rapportait quelques profits. Elle disait la bonne aventure. Pour frapper l'imagination des gens crédules, elle étalait son jeu de cartes entre une poule noire empaillée et un bocal dans lequel nageait une grenouille, puis elle faisait semblant de lire l'avenir dans du marc de café dans une assiette. La peluche était demandée, les ouvriers étaient devenus rares dans cette partie; cette demoiselle offrit à mon père d'aller travailler chez elle. Vous savez tisser la toile, lui dit-elle, je vous mettrai vite au courant, bien que ce ne soit pas le même genre de travail. Mon père accepta avec plaisir; il allait se rapprocher de nous et il entrevoyait déjà la possibilité de pouvoir travailler chez lui dans la suite.

En effet, après un essai de commerce dans une boutique basse et sombre de l'ancien numéro 64, à la Grande-Côte, tentative infructueuse faite avec l'argent que ma mère avait retiré de son petit héritage maternel, mon père acheta deux métiers.

En 1830, les affaires de ma famille semblaient entrer dans une voie prospère, lorsque mon père fit une terrible maladie. Il garda le lit pendant quatre mois. Ma mère a montré dans ces circonstances un dévouement sans bornes. Il fallait qu'elle fût robuste comme elle l'était pour résister à tant de fatigues. Jour et nuit, elle était sur pieds, sauf pendant un mois où des voisins se dévouèrent pour passer la nuit, près de mon père, à tour de rôle. Ce fut un acte touchant de fraternité dont nous avons tous conservé un souvenir ineffaçable.

La maladie de mon père me fit beaucoup de chagrin. Les voisins, qui croyaient qu'il allait mourir, disaient en parlant de mes soeurs et de moi : "Que vont devenir ces pauvres enfants, sans père ? Il faudra qu'on les place dans un orphelinat." La crainte de perdre mon père et la perspective d'aller dans une maison d'orphelins m'épouvantaient; heureusement, aucune de ces éventualités ne se réalisa. Mon père se rétablit complètement et ma mère était trop laborieuse pour consentir à se séparer de nous.

NA-- frère aîné tira au sort et le numéro 21 lui échut

La Révolution de juillet fut accueillie avec enthousiasme par tous les amis de la liberté. C'était une ivresse générale, tout le monde portait des cocardes tricolores. Le parti clérical s'était montré tellement intolérant que le changement de gouvernement semblait être une délivrance.

La Fayette était considéré comme un homme providentiel, il jouissait alors d'une popularité extraordinaire. On fit un grand nombre de chansons en son honneur; on l'appelait le Héros des deux mondes, le Père de la liberté, etc. Il présenta Louis-Philippe, duc d'Orléans, au peuple comme étant l'homme providentiel qui pouvait sauver la France et faire le bonheur des Français.

Chaque fois qu'il y a une révolution et qu'un ancien sauveur démodé fuit à l'étranger, il se présente presque toujours un nouveau sauveur, qui ne sauve absolument rien, si ce n'est sa caisse. Toutes ces comédies politiques devraient être usées. Eh bien, non, le bon peuple ignorant et, par conséquent, crédule, gobe régulièrement toutes les couleuvres que les charlatans royaux veulent bien lui faire avaler; puis, voyant que c'est encore la même chose, il se fâche de nouveau et chasse celui qui l'a trompé ou qui n'a pas pu mieux faire.

Mon jeune frère Hippolyte est né dans le courant du mois d'août 1830. Il eut pour parrain mon frère aimé et pour marraine une demoiselle du voisinage qui vendait des petites pièces de pâtisserie le soir dans les cafés; le jour, elle en vendait aux militaires qu'elle suivait aux exercices et aux revues. C'était une bonne personne, mais elle avait le malheur d'être laide, la nature s'était montrée avare de ses dons envers elle.

Un jour, elle pria mon père de me laisser aller vendre avec elle, moyennant une somme de cinquante centimes par jour. C'est sous sa direction que j'ai fait mes débuts dans le commerce. Je partais joyeux avec elle, portant un panier rempli de petits gâteaux; j'étais heureux de gagner quelques sous, puis, il faut bien le dire, quand il se trouvait une pièce brisée ou invendable, nous la mangions ensemble. Elle me donnait toujours le plus gros morceau. On n'en mangeait jamais chez mes parents, aussi je trouvais cela excellent.

Il arriva un moment où le travail de mes parents suffit pour nous nourrir tous, alors on nous envoya à l'école. Mes soeurs Marianne et Annette allèrent chez les Soeurs, mon frère Jean-Pierre et moi nous allâmes chez les Frères.

Notre déjeuner se composait d'une morceau de pain que nous mangions en route. Les autres enfants appartenant à des parents plus heureux que les nôtres, mangeaient à l'école avant l'ouverture des cours; c'était l'usage dans ce temps; leur pain était accompagné de fromage, de chocolat ou de fruits, etc. Nous, nous mangions notre pain le long du chemin, nous avions l'amour-propre de cacher notre misère. J'ai remercié bien souvent mes parents de m'avoir envoyé à l'école malgré leur pauvreté.

Quoique je sois un partisan convaincu de l'enseignement laïque, j'ai gardé de la reconnaissance pour les Frères qui m'ont appris à lire, sans eux, j'aurais été probablement privé des nombreuses jouissances que m'a procurées la lecture.

L'enseignement des Frères est défectueux; il y a trop de temps consacré aux exercices religieux et pas assez aux études utiles et sérieuses.

L'École doit être indépendante de l'Église et purement laïque. J'espère que nous en arriverons bientôt là . Mais, pour y arriver, il faut multiplier les écoles normales pour faire des instituteurs ou des institutrices.

Parmi nos voisins, se trouvait une espèce de nain qui cirait la chaussure pour cinq centimes; il stationnait habituellement sur les places, mais le samedi et le dimanche matin il allait à domicile dans les quartiers ouvriers solliciter du travail. Au commmencement des vacances, il me vanta un jour les avantages de son métier, faisant valoir en première ligne le peu d'argent qu'il fallait pour se procurer les instruments de travail, et m'engagea vivement à l'apprendre. Il avait besoin d'un aide, je consentis à l'accompagner en qualité d'apprenti. Il s'établissait dans les cours, sur les paliers ou dans un coin de la montée d'escalier, et moi j'allais de porte en porte demander si on avait de la chaussure à faire cirer. Dès que j'avais obtenu une paire de souliers ou de bottes, je la portais tout joyeux à mon patron. Il n'y avait alors aucun portier ou concierge dans les maisons de Lyon; les étameurs, les raccommodeurs de souliers, les marchands ambulants, pouvaient s'introduire dans toutes les maisons et s'y installer sans que personne leur dise rien. Dans une maison, on me donna une paire de brodequins qui avaient peu servi. Mon patron les regarda d'un oeil d'envie.

- Ils sont tout neufs, ceux-là, dit-il, je vais les essayer et, s'ils me vont, je les garde.

- Je ne veux pas, m'écriai-je, c'est moi qui ai été les chercher, je veux les rendre; si je ne le faisais pas, on me prendrait pour un voleur.

Il les essaya malgré mes prières. Sans la menace d'aller dire son adresse au propriétaire de la chaussure, mon patron filait avec les brodequins sans s'inquiéter des suites. Je rendis les brodequins à la personne qui me les avait donnés, je revins chez mes parents et je ne voulus plus retourner avec ce vilain petit homme.

Le 21 novembre 183 1, je suivis les tambours qui battaient le rappel. Je vis désarmer quelques gardes nationaux à la Croix-Rousse. La foule qui suivait les tambours était composée d'une douzaine d'ouvriers tisseurs mal armés, d'un grand nombre de lanceurs et de gamins attirés comme moi par le bruit.

J'entendais dire dans les groupes qu'on allait se battre parce que les fabricants ne voulaient pas observer le tarif, mais j'étais loin de me douter de ce qui allait arriver. Les tambours, suivis de cette foule qui marchait sans ordre, parcoururent les principales rues de la Croix-Rousse, se rendirent dans la rue Tolozan, firent le tour de la maison Brunet et revinrent à la Croix-Rousse où était le rendez-vous général, pour descendre ensuite par la montée de la Grande-Côte.

Quand la colonne arriva près de la rue de la Vieille-Monnaie, elle fut accueillie par une forte fusillade. Ceux qui tiraient étaient des gardes nationaux appartenant presque tous au quartier des Capucins; ils étaient rangés en bataille et faisaient face à la montée de la Grande-Côte. Quelques ouvriers furent tués; d'autres, en plus grand nombre, furent blessés. Surprise par cette attaque subite, la colonne se débanda; ceux qui la composaient s'abritèrent dans les allées dont les portes étaient encore ouvertes, sauf un certain nombre qui remontèrent la Grande-Côte en courant et criant : Aux armes ! Aux canons de la Croix-Rousse ! On assassine les ouvriers !

Je n'ai pas l'intention de raconter cette lutte entre hommes appartenant au même pays, à la même ville. Je déplore toutes les guerres et particulièrement les guerres civiles.

L'insurrection de novembre 1831 est, selon moi, le premier acte de cette guerre sociale dont les journées de juin 1848 ont été le seconde la Commune de mai 1871 le troisième. La bataille de juin fut appelée l'insurrection de la faim; celle de 1831 mérite encore mieux ce titre; la politique n'y était pour rien, c'était purement une question de salaire. Les ouvriers tisseurs avaient inscrit sur un drapeau noir cette devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

En voyant ce qui se passe en Europe et même en Amérique il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que nous n'en avons pas fini avec ces grandes commotions sociales. De toutes parts les travailleurs S'agitent pour obtenir quelque adoucissement à leur situation. Les uns demandent une augmentation de salaire, les autres une réduction sur les heures de la journée de travail, d'autres enfin demandent les deux choses à la fois. Des grèves surgissent de tous les côtés. Ces symptômes, en même temps qu'ils indiquent un malaise général, démontrent que le prolétariat commence à avoir conscience de sa force. Il aspire à s'affranchir. Il veut avoir son 89 ainsi que la bourgeoisie a eu le sien. A cette heure, il cherche sa voie, il tâtonne, il se groupe et se fédéralise; ses aspirations sont encore vagues, mal définies; il sait que sa situation n'est pas ce qu'elle devrait être, mais sans savoir au juste ce qu'il veut, et sans connaître encore les moyens qu'il emploiera pour réaliser ses espérances. La bourgeoisie effrayée de ce mouvement ne cherche qu'à l'entraver, à le retenir par la force, au lieu de se servir de l'influence que lui donnent le savoir et la fortune pour le diriger et le contenir dans des limites raisonnables.

Quand elle a écrasé une de ces formidables insurrections, comme celle de juin 1848 et celle de la Commune, quand elle a emprisonné ou mis sur les pontons vingt, trente, quarante mille hommes; lorsqu'elle a fait une loi contre l'Internationale ou toute autre association ouvrière, elle respire, elle se croit tranquille, parce que le calme règne à la surface. Erreur, illusion ! La question n'est qu'ajournée. C'est ailleurs qu'il faudrait chercher la solution de ce redoutable problème. Au lieu de vivre cantonnés dans leur classe, les bourgeois devraient faire naître des occasions de rapprochement entre eux et les ouvriers. Ils devraient provoquer et organiser des réunions publiques ou privées dans lesquelles les ouvriers seraient invités à venir formuler leurs idées. Les uns et les autres discuteraient et chercheraient les moyens pratiques pour arriver à un résultat satisfaisant pour tous. Patrons et ouvriers s'entendraient bien vite, ceux qui sont instruits éclaireraient ceux qui ont moins de savoir, et à mesure que les questions économiques s'élucideraient, les préventions et les partis pris disparaîtraient. Alors on n'aurait plus à craindre ces épouvantables guerres civiles qui jettent l'effroi dans le pays, qui engendrent la haine et font craindre aux pessimistes que notre nation est en pleine décadence.

Lorsque j'entendis la fusillade, je fus bousculé par tous ceux qui se débandaient, je me mis à courir comme les autres, et dès que je vis une allée ouverte, j'y entrai. J'avais vu des hommes étendus sur le pavé, leur sang s'échappait par différentes blessures. J'étais épouvanté, je pensais à mes parents, à ma mère surtout et je pleurais. Assis sur un escalier de pierre, n'ayant pas mangé le matin, j'avais froid. Plus de vingt personnes de la maison me virent en courant affolées les unes chez les autres pour parler des évènements. Pas une ne fit attention à moi, personne ne me demanda d'où j'étais, ni pourquoi j'étais là . Jusqu'à 4 heures du soir je restai dans cette situation; puis la fusillade et la canonnade cessèrent, le silence se fit, il y eut comme une accalmie dans cette terrible tempête. Les ouvriers étaient victorieux, ils avaient refoulé de la place des Bernardines l'artillerie de la garde nationale et les dragons. Quelqu'un ouvrit la porte de l'allée, j'en profitai pour sortir. Aussitôt que je fus dans la rue, je me mis à courir, espérant arriver chez mes parents avant que le combat recommençât. Mais à la hauteur de la rue des Petits-Pères, une compagnie d'un régiment de ligne barrait la Grande-Côte. Il me fut défendu de passer outre. Comme j'insistais, le capitaine me menaça de son sabre, il prétendit que j'allais porter des renseignements aux insurgés. Tout à coup, je vis ma mère qui avait les traits bouleversés; elle me cherchait depuis longtemps. Je l'appelai : Maman, maman ! Elle courut vers moi malgré les soldats, me prit, m'enleva dans ses bras comme une plume bien que j'eusse alors neuf ans, et ne me lâcha que quand elle m'eut déposé dans la maison. Pauvre mère ! que d'angoisses je lui ai causées ce jour-là . Je fus consigné et tant que la lutte dura, il me fut défendu de m'éloigner de la maison.

CHAPITRE V

Je vais tirer les fers
Les Saint-Simoniens


Quelques mois après les journées de novembre mes parents quittèrent la Grande-Côte et allèrent demeurer au Mont-Sauvage. Pendant l'hiver de 1832, on me plaça en qualité de tireur de fers chez un veloutier de l'ancienne rue Masson. Je travaillais debout depuis 7 heures du matin jusqu'à 10 heures du soir pour gagner cinquante centimes par jour. Ayant eu l'esprit observateur très jeune, je regardais et j'écoutais. Mon patron était jaloux, il était plein de prévenances pour sa femme et s'efforçait de s'en faire aimer. Sa femme passait pour jolie, mais elle abusait de la bonté de son mari. Paresseuse, elle aimait à se lever tard; de plus, elle était coquette et soignait sa personne beaucoup plus que ne le font ordinairement les femmes de chefs d'atelier, lesquelles sont en général surchargées d'occupations. Elle parlait durement à son mari et n'était gracieuse que lorsqu'elle se trouvait en face d'autres hommes. Mon pauvre patron supportait les rebuffades sans se plaindre, du moins devant les ouvriers. S'il sortait dans la matinée pour les affaires de sa profession, il fermait la porte de la chambre où Madame se reposait au bruit du tic tac des métiers, il mettait la clef dans sa poche. Ces précautions n'empêchèrent pas ma patronne de dévaliser son mari; elle prit l'argent, les bijoux et le meilleur linge du ménage et disparut un jour en compagnie de l'ouvrier auquel je tirais les fers.

Peu de temps après, mon père me remit à l'école. Dès que je revenais, je faisais mes devoirs et ensuite je faisais des cannettes. Mon père avait monté trois métiers. Il en faisait aller un, ma soeur aînée Marguerite et mon frère Jean-Pierre faisaient marcher les deux autres. Ma mère continuait son commerce de fruits, etc. L'aîné était soldat au 35e de ligne, et mes deux plus jeunes soeurs et moi nous allions à l'école en alternant de manière qu'il y en eût toujours un de nous trois qui restât à la maison pour faire des cannettes et soigner notre petit frère. Le bien-être semblait vouloir venir chez mes parents. Nous nous en ressentions tous, nous étions mieux nourris que par le passé, le pain était à la disposition de tous. Vers la fin de la Restauration, il y eut un mouvement considérable dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Il se produisit en même temps une éclosion assez forte d'idées politico-socialistes, mais c'est surtout après la Révolution de 1830 qu'elles se répandirent dans le pays. C'est à cette époque que les saint-simoniens, partis de Ménilmontant où était leur établissement principal, rayonnaient dans les départements pour propager leurs doctrines. Leur costume était remarquable. Il tranchait sur la tenue des autres citoyens et attirait l'attention de la foule; Ils étaient vêtus d'une tunique bleue qu'une ceinture serrait à la taille; leur coiffure était une toque ou béret; ils portaient la barbe et les cheveux longs. Dans les rues, mes camarades et moi, nous les suivions, nous les admirions; nous ne savions pas ce qu'ils voulaient, mais comme nous les trouvions beaux, nous disions tous : "Quand nous serons grands, nous nous ferons saint-simoniens, et nous aurons aussi de beaux costumes."

Le hasard voulut que j'eusse le bonheur d'en contempler un et de l'entendre parler toute une soirée.

Au-dessus de l'étage que nous habitions, demeurait un tisseur qui avait une certaine instruction; il s'occupait de politique et de science. Désireux de favoriser la propagande saint-simonienne, il avait offert son local pour y tenir des réunions. Il m'aimait parce que j'avais défait seul un jeu d'anneaux enfilés d'une façon particulière à deux broches parallèles et fermées aux deux extrémités. "Viens chez moi ce soir, me dit-il, tu entendras un homme qui parle admirablement bien. C'est Jean Reynaud, un apôtre du saint-simonisme. "

Je ne manquai pas au rendez-vous. Je n'étais pas encore à même de comprendre le discours de l'orateur, néanmoins j'ai gardé un bon souvenir de cette soirée.

En grandissant, j'étais devenu robuste, j'aimais les jeux et les exercices violents. Je n'étais pas querelleur, de bonne heure j'ai eu le sentiment de la justice. Je n'insultais jamais mes camarades; bien qu'ayant une propension a la raillerie, je ne le faisais jamais de façon à les fâcher. Je ne souffrais pas qu'on m'insultât ou qu'on molestât un de mes amis. Sans m'inquiéter de la taille de mon adversaire, s'il m'avait frappé le premier, je ripostais et je lui sautais dessus. Étant très souple de corps et d'une grande adresse à la lutte, mes adversaires ne venaient que rarement à bout de moi; le plus souvent, à l'aide du coup de hanche ou d'un crocen-jambe, je leur faisais perdre l'équilibre et, une fois à terre, c'était fini.

Dans mon enfance je louchais beaucoup; cette irrégularité dans le regard s'est corrigée à mesure que je grandissais et a fini par disparaître tout à fait. J'ai toujours eu un oeil plus faible que l'autre, ainsi que la plupart des personnes affectées de strabisme. Cette défectuosité avait pour moi deux graves inconvénients. Elle m'attirait les plaisanteries de mes compagnons de classe et même celles des grandes personnes. les enfants chantaient en me voyant la chanson

Borgne, borgne, vois-tu clair ?

Non, monsieur, je vise en l'air, etc. Les grandes personnes me disaient : "Dis donc, petit, tu regardes la Champagne pour voir si la Picardie brûle ?"

L'autre inconvénient était celui-ci : tous les chiens sans exception aboyaient quand je les regardais. Mon regard les inquiétait, les agaçait; aussi, j'avais soin de les éviter; si j'en voyais un dans la rue, je passais au large. Je ne savais à quoi attribuer cette espèce d'antipathie que les chiens éprouvaient pour moi, ce n'est que bien des années après que je me suis rendu compte du mauvais effet que mes yeux produisaient sur eux. Lorsque mon regard est devenu correct, les chiens ont cessé d'aboyer en me voyant, ils ont fini par se laisser caresser par moi. Malgré cela, je n'en élèverai jamais par agrément. Je n'ai pas de haine contre eux, mais je ne les aime pas. Je serais injuste si je rendais les chiens d'aujourd'hui responsables des terreurs et des désagréments que m'ont causés leurs aînés.

Je grimpais sur les arbres avec une facilité étonnante. Par suite de cet exercice mon pantalon était souvent déchiré aux genoux et au fond; ma mère se fâchait, le raccommodait, y mettait des pièces telles qu'elles les avait, peu importait la nuance. Mon père m'avait surnommé brise-fer. Il me menaça maintes fois de me faire faire un pantalon avec des tuyaux de poêle.

Dans le courant de 1833, mes parents quittèrent le Mont-Sauvage et allèrent habiter le quartier des Anciens-Tapis. C'est là que ma soeur la plus jeune est née.

Le travail allait bien et l'atelier marchait. Ma mère cessa son commerce de fruits, elle resta à la maison pour allaiter ma petite soeur et s'occuper du ménage. Malheureusement la prospérité dont mes parents jouissaient fut fatale à mon père; au lieu d'aller au café ou au cabaret de temps en temps, il contracta l'habitude d'y aller tous les soirs. Il prisait déjà et, à cette époque, il se mit à fumer.

Dans le courant de mars 1834, je fis ma première communion; j'avais onze ans et demi. Mon père ne croyait plus en Dieu, il nous le disait chaque jour, mais il prétendait que nous devions faire notre première communion par respect humain, pour faire comme les autres. Dans la paroisse des Chartreux où j'allais au catéchisme, il y avait alors plusieurs pensionnats; j'avais remarqué que les élèves de ces maisons étaient l'objet d'une préférence illimitée de la part de M. le curé et de MM. les vicaires. Au catéchisme ils avaient les premières places; à l'église, ils avaient aussi des places réservées, en un mot, on avait pour eux toutes sortes d'égards. Les élèves des écoles gratuites étaient au contraire menés rudement; j'ai vu souffleter par un vicaire, dans l'église même, plusieurs fois quelques-uns de mes camarades. On était d'une exigence extrême pour les enfants des pauvres et d'une indulgence sans borne pour les enfants des riches. Les élèves des pensionnats ne savaient jamais ni catéchisme ni évangile; on les interrogeait à peine pour ne pas les humilier en notre présence, tandis que nous, nous devions savoir l'un et l'autre, sous peine d'être punis ou d'être renvoyés à l'année suivante. Il est bien certain que je ne veux pas dire que les élèves des pensionnats ne savaient rien; on leur apprenait des choses qui devaient leur être plus utiles dans la suite. Voilà tout.

Généralement, chez les catholiques, le jour de la première communion est un jour de fête; il n'en fut pas un pour moi.

Mon père avait conservé ses goûts de la campagne en ce qui concernait les vêtements, de sorte que je n'étais pas habillé de la même manière que les gens au milieu desquels nous vivions. Tous les autres enfants avaient des redingotes en drap plus ou moins fin, et moi, je n'avais qu'une veste courte; leurs cierges étaient gros et longs, le mien était court et mince; ils avaient des gros sous et même des pièces de dix sous pour mettre dans le plat lors des quêtes et je n'avais pas même de petits sous. Malgré moi, je me sentais humilié, j'aurais voulu ne pas être là ; j'eus de la colère, de l'envie, j'étais malheureux. Depuis, j'ai réfléchi souvent aux sentiments que j'ai éprouvés dans cette circonstance, et lorsque ma raison a été formée, que mon intelligence a été développée, j'ai reconnu que j'avais tort. L'envie est un sentiment bas qui ne doit pas exister dans le coeur d'un honnête homme.

Quelques semaines après ma première communion, il se passa des faits d'une certaine gravité à l'école où j'allais. Le Frère directeur était un homme intelligent, très bon, doux; il enseignait mieux que n'enseignaient la plupart de ses collègues, il aimait les enfants et ses élèves le chérissaient.

Chaque dimanche, quelques demoiselles venaient à l'école peigner ceux d'entre nous qui avaient perdu leur mère. Elles apportaient une grande feuille de papier blanc, la déroulaient et chaque coup de peigne faisait tomber dru comme grêle un gibier abondant. Lorsque la chasse était finie, elles s'en allaient pour revenir le dimanche suivant. Ces braves filles étaient très méritantes; elles travaillaient sur le métier tous les jours de la semaine, du matin au soir; au lieu de jouir du repos auquel elles avaient droit, elles se dévouaient et faisaient gratuitement un travail répugnant.

Leur maîtresse avait dépassé la quarantaine, elle était forte et avait dû être belle dans sa première jeunesse. Son costume n'était ni celui d'une bourgeoise, ni celui d'une ouvrière endimanchée, ni celui d'une religieuse : c'était un costume mixte, moitié laïque et moitié religieux. Pendant que les demoiselles peignaient les enfants, elle causait avec le Frère et une grande intimité s'établit entre eux. Il ne s'écoula bientôt plus de semaine sans qu'elle vînt seule le voir. Il y avait une pièce où les Frères déposaient leurs manteaux; la dame y entrait, le Frère avant de la suivre remettait son signal à un élève et celui-ci surveillait ses camarades pendant l'entrevue du Frère et de la dame. Lorsqu'il rentrait dans la classe, le Frère nous montrait une bourse qui paraissait contenir quelques pièces de cinq francs et disait "Mes chers enfants, je viens de parler de vous avec Mlle X ... ; elle m'a donné cela pour vous acheter de jolis livres de prix. " C'était chaque fois le même prétexte qui avait motivé l'entrevue. Ils causaient de nous avec beaucoup d'animation, sans doute, car ils sortaient de la chambre avec des figures rouges comme des coquelicots. Comme tous les amoureux, ils étaient imprudents, ils ne pensaient pas que parmi ces enfants de onze à quatorze ans, il pût s'en trouver qui pensassent à autre chose. Un des plus grands alla regarder par le trou de la serrure, puis un autre, enfin tous voulurent donner un coup d'oeil dans cette pièce mystérieuse. Des parents furent informés, des rapports furent faits au supérieur et un jour notre cher Frère fut envoyé dans un autre quartier de la ville. Ses élèves, qui l'aimaient beaucoup, ne voulurent pas suivre les cours de son successeur. Ils se concertèrent et, sauf quelques enfants, plus craintifs ou plus indifférents que les autres, tous partirent sur deux rangs, sous la conduite des plus anciens, pour se rendre à la maison mère où se trouvait le supérieur. Le Frère portier nous introduisit dans une grande salle, le supérieur fut prévenu et se rendit près de nous. Dès que nous le vîmes, nous nous jetâmes à genoux et nous le suppliâmes de nous rendre notre cher Frère. Nous pleurions presque tous. Assez embarrassé d'abord en présence d'une manifestation à laquelle il ne s'attendait pas, le supérieur nous dit : "Mes chers enfants, je voudrais pouvoir vous accorder ce que vous me demandez. Le Frère X... appartient à l'Ordre, et il n'est pas libre, ses supérieurs l'envoient où ils croient qu'il sera le plus utile." Il nous fit l'éloge du nouveau Frère, nous parla avec douceur et nous engagea à retourner paisiblement à l'école, nous promettant le pardon pour notre absence illégale.

Le lendemain, nous nous rendîmes chez M. le curé des Chartreux qui nous tint à peu près le même langage.

A la suite de cette entrevue nous nous réunîmes sur la place des Anciens-Tapis, et là nous tînmes conseil sur la conduite que nous devions tenir. Nous décidâmes que nous irions successivement dans toutes les écoles de la ville dirigées par les Frères jusqu'à ce que nous ayons trouvé celui que nous cherchions.

Après avoir visité plusieurs écoles, nous le trouvâmes à la Guillotière. Nous lui racontâmes tout ce que nous avions fait pour le retrouver depuis qu'il avait cessé de nous faire la classe. Il fut vivement touché de cette preuve d'amitié, il pleura avec nous et nous dit qu'on avait fait de faux rapports contre lui; puis il nous engagea à retourner à l'école et nous embrassa tous.

Cette petite mutinerie avait duré trois semaines, plus de la moitié des élèves avait tenu bon jusqu'au bout. Nous retournâmes à l'école, le nouveau Frère nous administra à chacun une volée de coups de férule, et l'ordre régna de nouveau dans la classe

J'ai oublié de parler d'un fait qui s'est passé pendant les vacances de l'année 1833. Ce fait démontre le danger qu'il y a d'envoyer travailler les enfants chez certains célibataires. Mon père m'avait placé tireur de fers chez un individu qui demeurait seul dans la rue des Fossés, aujourd'hui rue d'Austerlitz. Cet homme n'avait chez lui qu'un métier de velours et un petit ménage qu'il faisait lui-même. Chaque matin, j'emportais un morceau de pain et un peu de fromage ou une pomme pour mon déjeuner à 9 heures; à 1 heure j'allais dîner chez mes parents. Mon patron dînait dans un restaurant du voisinage, mais le matin il mangeait chez lui. Il me faisait faire ses commissions; c'était ordinairement de la charcuterie qu'il m'envoyait acheter. Quelquefois il me donnait une tranche de saucisson et le dimanche, en me payant ma semaine, il me donnait quelques sous d'étrennes. J'étais enchanté, je trouvais que mon patron était le meilleur des hommes. Mes parents étaient contents aussi; tout allait bien. Mais un jour, jugeant sans doute qu'il avait assez fait pour gagner mon amitié, il crut que je n'oserais rien lui refuser. Il me tint un langage ignoble, et, après avoir chanté des chansons dégoûtantes, il me fit des propositions infâmes. Ce misérable voulut me saisir dans ses bras; je me débattis et je me sauvai en criant. Mes cris l'effrayèrent, car il n'osa pas m'empêcher d'ouvrir la porte et de fuir. Je courus jusque sur la place de la CroixRousse. Mais là, je fus bien embarrassé. Comment prévenir mes parents ! Je n'aurais jamais osé en parler à ma mère et je craignais trop mon père pour le lui dire. Il était vif, emporté, de plus il avait pris l'habitude de nous frapper avant d'écouter nos explications, quand il croyait que nous avions tort. Au lieu de rentrer à la maison, de dire résolument ce qui s'était passé, je temporisai, espérant que le courage me viendrait, puis je rencontrai d'autres gamins de mon âge et je m'amusai avec eux. Mais quel ne fut pas mon étonnement, deux ou trois heures après ma fuite, quand je vis passer mon patron avec ma soeur Marianne. Le gredin avait eu l'audace d'aller se plaindre à mon père; il lui dit que je l'avais campé, c'est-à -dire quitté sans motif. Mes parents le crurent et on lui donna une de mes soeurs pour aller travailler à ma place. Dès que je le vis passer, je n'y tins plus; craignant qu'il ne se conduisît avec ma soeur comme il s'était conduit avec moi, je courus chez mon père pour tout dire et empêcher peut-être un malheur. Lorsque j'entrai à la maison, mon père vint pour me frapper, je fis le tour des métiers pour échapper aux coups. En même temps, je racontais ce qui avait motivé ma fuite. Mon père ne prit pas le temps de passer un habit : "Viens vite avec moi, dit-il, conduis-moi chez cette canaille."

A peine entré chez mon patron, mon père dit à ma soeur : "Va vite à la maison." Puis il s'élança sur le misérable qui était devenu pâle en nous voyant. Mon père le saisit par le cou et lui dit : "Vous êtes un ignoble gredin." Puis il le souffleta, et nous partîmes.

CHAPITRE VI

Journées d'Avril 1834 à Lyon
Départ pour Besançon


Au mois de mars de l'année 1834, la population ouvrière lyonnaise était dans une agitation extrême. Quelques détails sont nécessaires pour expliquer ce qui avait pu surexciter cette classe de travailleurs d'ordinaire si paisible. Un grand nombre d'ouvriers tisseurs appartenaient à la société dite des Mutuellistes ou à la Société des droits de l'homme.

La première de ces sociétés s'occupait des questions de salaires et de tout ce qui se rattachait directement au tissage. L'autorité, croyant la tranquillité publique menacée, voulut sévir; elle fit arrêter quelques chefs mutuellistes et empêcha la vente sur la voie publique du journal de la Société des droits de l'homme.

Exaspérés par ces mesures, les ouvriers préparèrent une manifestation pour le jour où devait avoir lieu le jugement des chefs mutuellistes. Ces derniers étaient poursuivis pour délit de coalition. Les chefs mutuellistes avaient espéré obtenir une augmentation de salaire en suspendant le travail, ils avaient donné des ordres pour empêcher un certain nombre de métiers de battre et notamment ceux qui servaient à fabriquer la peluche pour chapeaux. Les fabricants ne voulant pas consentir à une augmentation du prix des façons et lésés dans leurs intérêts par cette grève qui les mettait dans l'impossibilité de tenir leurs engagements vis-à -vis de ceux qui leur avaient commandé des étoffes, eurent recours à l'autorité. De là les arrestations et les poursuites judiciaires exercées contre les chefs de la grève, le droit de grève n'étant pas encore légal.

Aujourd'hui que la Société des mutuellistes a cessé d'exister, il n'y a aucune indiscrétion à donner quelques renseignements sur son organisation. Cette société était composée d'un nombre indéterminé de groupes de vingt membres; chaque groupe formait un atelier; cinq ateliers formaient une petite fabrique.

Chaque atelier nommait un délégué et les délégués de cinq ateliers nommaient le chef de la petite fabrique, puis cinq chefs de petite fabrique nommaient un chef de fabrique et enfin les chefs de fabrique nommaient les patrons qui formaient le comité suprême ou directeur.

L'association était essentiellement secrète; les lois d'alors ne permettaient pas aux ouvriers de se concerter, de se coaliser pour s'opposer à une diminution de salaire ou pour obtenir une augmentation du prix de la main-d'oeuvre. Comme il se glisse des espions ou des délateurs presque partout, les fondateurs avaient voulu autant que possible circonscrire les mauvais effets d'une dénonciation; aussi les adhérents mutuellistes ne connaissaient que les membres de l'atelier auquel ils étaient affiliés, les délégués d'atelier ne connaissaient que le chef de la petite fabrique dont leurs groupes faisaient partie, et ainsi de suite; de sorte que l'existence de la société semblait à l'abri d'une dissolution générale et n'avait à redouter que des persécutions partielles.

Chaque atelier avait un nom dans le genre des loges maçonniques, tel que la Bienfaisante, la Persévérante, la Courageuse, etc.

Pour faire partie d'un atelier, il fallait être présenté par un ou plusieurs membres de ce groupe. Une enquête était faite sur la moralité de celui qui lui était présenté; si le résultat de l'enquête lui était favorable, celui ou ceux qui l'avaient présenté lui faisaient des ouvertures, s'il acceptait, il était reçu mutuelliste après avoir subi quelques épreuves ainsi que cela se pratiquait dans toutes les sociétés secrètes de cette époque; si, au contraire, il refusait d'en faire partie, on n'en parlait plus.

Dans les réunions, les sociétaires ne devaient pas s'occuper de politique; c'était avant tout une société de secours mutuels; les membres devaient s'entr'aider en cas de maladie, de chômage forcé, se renseigner pour le travail, etc.

Le comité des patrons s'occupait des questions générales qui pouvaient intéresser tous les membres de la société. Il communiquait ses ordres aux chefs des petites fabriques, et ces derniers les faisaient parvenir aux délégués d'atelier, lesquels en donnaient connaissance aux membres qui composaient les groupes.

La fondation de cette société remontait à 1828; elle sombra en 1834 à la suite des journées d'avril, puis elle fut réorganisée plus tard sur des bases nouvelles, et ce n'est qu'en 1848 qu'elle cessa d'exister. Une ère de liberté semblait la conséquence de la Révolution de février; les membres les plus influents de la Société des mutuellistes crurent que toutes les questions économiques pourraient se traiter au grand jour, et dès lors ils jugèrent la société inutile et prononcèrent sa dissolution.

Cette société a eu deux journaux chargés de défendre ses intérêts, ou, pour être plus exact, pour s'occuper des intérêts généraux des ouvriers en soie : l'Echo de la fabrique et l'Avenir. Tous deux ont cessé de paraître faute d'un nombre suffisant d'abonnés.

C'est le 6 avril 1834 que le conflit éclata entre la troupe et les ouvriers. Le premier individu qui a provoqué la troupe en tirant un coup de pistolet sur elle fut tué par les soldats qui ont riposté aussitôt. Dans les poches de cet homme on trouva une carte d'agent secret : ce misérable avait été tué en remplissant son rôle d'agent provocateur. Les républicains qui faisaient partie de la Société des droits de l'homme coururent aux armes. Un certain nombre de membres de cette société étaient également affiliés à la grande Association des mutuellistes. Des barricades s'élevèrent sur différents points de la ville, et notamment dans le quartier des Cordeliers, puis à la Croix-Rousse, à la Guillotière et à Vaise. Les insurgés, peu nombreux, mal armés, presque sans munitions, abandonnés par une partie de leurs chefs, se défendirent héroïquement. Dès le premier jour, on pouvait prévoir que cette insurrection serait vaincue. Les républicains n'étaient pas assez nombreux pour prendre l'offensive, ils ne pouvaient que défendre les positions qu'ils occupaient. L'armée, au contraire, recevait des renforts tous les jours; mieux armée et bien disciplinée, elle devait nécessairement triompher de la résistance.

Toutes les positions occupées par les républicains furent enlevées de vive force par la troupe pendant les quatre premiers jours. La Croix-Rousse seule n'était pas encore au pouvoir de l'armée. Dans la nuit du 10 au 11, la résistance avait cessé partout. Le général en chef prit ses dispositions pour investir la Croix-Rousse et prendre les insurgés à revers. La Croix-Rousse était alors séparée de Lyon par un mur d'enceinte; elle aurait pu prolonger la résistance peut-être un jour ou deux encore.

Des sommations furent faites aux républicains; on leur donna l'ordre de déposer les armes, sans quoi la ville serait brûlée. Des propriétaires, auxquels se joignirent des chefs d'atelier, firent comprendre aux derniers combattants que la partie était perdue pour eux, qu'en prolongeant la lutte ils attireraient de grands malheurs sur la Croix-Rousse, sans aucun profit pour leur cause.

Cédant aux prières et non aux menaces, cette poignée de républicains se dispersa, les uns parvinrent à se réfugier en Suisse, d'autres se cachèrent et un certain nombre de ces braves furent arrêtés et conduits en prison pour être jugés.

Le contre-coup des évènements de Lyon se fit sentir à Paris. Le parti républicain crut le moment opportun pour tenter de renverser le gouvernement de Louis-Philippe. Malgré la diversion que faisait Lyon, il était téméraire d'engager la lutte avec aussi peu d'éléments de succès. Ce mouvement était prématuré, la monarchie de juillet avait encore pour elle les sympathies du pays. L'insurrection fut écrasée rapidement. La répression fut terrible. Dès cette époque Bugeaud devint célèbre; dans le parti républicain on ne l'appela plus que le héros de la rue Transnonain-, c'est dans cette rue que les insurgés perdirent le plus grand nombre des leurs.

Il n'y avait alors que ceux qui payaient un cens (impôt) assez élevé qui étaient électeurs. La masse des travailleurs ne prenait aucune part à la nomination des députés, c'est ce qui légitimait ces insurrections. Il n'en est plus de même aujourd'hui, la Révolution de 1848 a établi le suffrage universel, tous les citoyens âgés de vingt et un ans qui jouissent de leurs droits civils et politiques sont électeurs, et il suffit d'être âgé de vingt-cinq ans pour être éligible. Avec le suffrage universel les insurrections sont criminelles et n'ont plus raison d'être. Le bulletin de vote doit remplacer le fusil.

Il y avait cinq ans que mes parents habitaient Lyon; ils n'avaient pas à regretter d'y être venus, car, après bien des tribulations, ils étaient arrivés à un degré de prospérité qu'ils n'avaient pas connu auparavant.

Mon père, je l'ai dit déjà, aimait beaucoup son pays natal, la Franche-Comté. Il avait conservé l'habitude de parler avec ses enfants le patois des environs de Besançon. Jamais il ne nous parlait français, et mes frères et moi nous lui parlions toujours patois; nous ne parlions français qu'à notre mère qui ne parlait pas le patois de Besançon.

En proie encore une fois à une sorte de nostalgie, mon père vendit ses meubles. Il donna un métier à ma soeur Marguerite, il en donna un également à mon frère Jean-Pierre, et au mois de juin 1834, nous nous embarquâmes sur un bateau à vapeur qui nous transporta à Chalon-sur-Saône; une diligence nous conduisit de cette ville à Besançon. Nous étions sept, mon père, ma mère, mes soeurs Marianne, Annette et le plus jeune que ma mère allaitait encore, puis mon frère Hippolyte et moi. Mon frère aîné était soldat et ma soeur aînée et mon frère Jean-Pierre étaient restés à Lyon.

Mes parents allèrent de nouveau s'établir au faubourg Rivotte. Ce faubourg n'a qu'un rang de maisons resserrées entre la route et le pied de cette espèce de montagne sur laquelle est bâtie la citadelle; de l'autre côté de la route coule le Doubs.

Mon père se réinstalla teinturier, mais l'ouvrage n'arrivant qu'en petites quantités, il comprit qu'il avait fait une faute capitale en quittant Lyon. Les ressources de la famille diminuaient rapidement; de plus nous eûmes le malheur de perdre ma soeur Marianne. Mon père en fut douloureusement affecté. C'était la plus jeune des enfants de sa première femme; il la préférait à tous les autres, et personne n'en était jaloux. La pauvre petite n'avait pas connu sa mère; de plus elle avait un tempérament délicat et n'avait jamais joui d'une bien bonne santé. Ces raisons faisaient qu'on lui passait beaucoup de petites fantaisies, et malgré certaines bizarreries de son caractère, nous l'aimions beaucoup.

Six mois après notre départ de Lyon, mon père, voyant que ses affaires ne prenaient pas de l'accroissement, prit la résolution d'y retourner; il n'avait pas suffisamment d'ouvrage pour s'occuper à Besançon. Il partit seul d'abord et promit de nous faire venir près de lui, dès qu'il aurait gagné de l'argent pour remonter un atelier.

Ma mère resta seule avec ses quatre enfants. J'étais l'aîné et j'avais douze ans.

Je commençais dès lors à avoir une partie des soucis du ménage. Ma mère étant complètement illettrée, je tenais les livres, j'enregistrais les marchandises que les habitants de la campagne ou de la ville nous apportaient à teindre. Ma présence était donc indispensable, surtout le matin, soit pour recevoir, soit pour livrer les marchandises, mais j'avoue que ma mère fut obligée de me faire chercher plus d'une fois dans le voisinage; j'étais si jeune !

La rivière coulait à quelques mètres de la maison : c'est grâce à ce voisinage que je devins un nageur de première force.

Nous avions pour voisin un voiturier dont la femme était morte depuis plusieurs années; le pauvre homme était resté veuf avec six filles et un garçon. Son métier l'obligeait à s'absenter souvent; ses enfants, privés de toute surveillance, grandirent et s'élevèrent au hasard. Les filles aînées furent débauchées dès l'âge de quinze ou seize ans par des hommes peu scrupuleux qui abusèrent de la situation de ces malheureuses orphelines. L'exemple donné par les aînées fut fatal aux plus jeunes.

Il y en avait une, âgée de dix-sept ans, qui avait un caractère et des allures presque virils. Elle était grande, forte et, sans être jolie, d'une figure agréable. Elle montait à cheval comme un écuyer et nageait admirablement. Cette fille originale m'avait pris en affection. Elle m'aimait parce que j'étais hardi; je grimpais adroitement sur les arbres, je gravissais des rochers réputés inaccessibles, me

cramponnant à une aspérité de la pierre, à une touffe d'herbe ou à une racine. J'ai souvent exposé ma vie pour aller cueillir dans les rochers des fleurs jaunes, au parfum pénétrant, espèce de giroflée sauvage que les habitants du faubourg Rivotte appelaient violette de roche. Lorsqu'elle voulait m'emmener un peu loin, hors de la ville, elle venait trouver ma mère et lui disait : "Madame Commissaire, prêtez-moi donc Bastien, s'il vous plait. Quand il est avec moi par les chemins, je n'ai pas plus peur que si j'avais un homme avec moi." Ma mère faisait un peu la mine, mais elle était si bonne : elle n'osait pas refuser.

Cette brave Françoise m'empruntait à ma mère comme elle aurait emprunté un outil, un ustensile de ménage ou un objet quelconque. Quand il fit chaud, elle m'emmena le long de la rivière; c'était au printemps de 1835. Loin de la ville, elle choisissait un endroit caché au milieu des broussailles et des hautes herbes. Là, nous quittions nos vêtements et nous entrions dans la rivière; elle nageait très bien, nous traversions plusieurs fois le Doubs sans nous reposer, nous allions jusqu'à la rive opposée et nous retournions sans prendre pied.

La première fois que je vis cette forte fille dans une tenue qui rappelait celle d'Ève avant d'avoir cueilli la pomme, je fus choqué, ma pudeur se révolta.

- Françoise, lui dis-je (elle ne voulait pas que je l'appelasse mademoiselle), estce que vous allez vous baigner comme ça ?

- Tiens ! que tu es drôle, est-ce que tu crois que je vais m'habiller pour me mettre à l'eau ? D'ailleurs, personne ne me voit.

J'étais encore trop petit pour être quelqu'un pour elle. Ces faits, qui semblent insignifiants, ont pourtant une grande importance si l'on y réfléchit. Que de choses poussent à la démoralisation les enfants des pauvres, et combien il faut de force morale à ceux qui résistent et deviennent quand même d'honnêtes citoyens.

Deux ou trois ans plus tard, j'ai revu cette fille à Lyon. Elle vint nous voir vêtue avec des habits d'homme. Nous lui demandâmes la raison de ce travestissement. Elle nous dit qu'elle était la maîtresse d'un patron marinier qui la faisait habiller comme cela parce que le propriétaire du bateau ne voulait pas de femme à bord ; de plus, elle travaillait et était payée comme un marinier.

Dans la maison que nous habitions, demeurait une demoiselle d'une beauté remarquable; elle était entretenue par un riche négociant de la ville. Elle aimait à la folie, disait-elle, les spectacles et les bals. Son amant ou son monsieur, ainsi qu'elle l'appelait, était marié et ne pouvait sans se compromettre l'accompagner au théâtre ou ailleurs. La demoiselle faisait d'autres connaissances et changeait

souvent. Les amoureux écrivaient des lettres. La belle, qui ne savait pas écrire, s'adressait à moi, de sorte que j'étais le secrétaire et le confident de cette fille. Elle avait une soeur très laide, la nature s'était montrée bien avare à son égard. La malheureuse vola quelques bûches de bois sur le port. Elle fut prise en flagrant délit par un commissaire de police; elle aurait été infailliblement condamnée à la prison sans l'intervention de sa soeur. Ce magistrat fut séduit par la beauté de cette fille et l'affaire du vol de bois n'eut pas de suite.

J'aidais ma mère dans son travail, quand nous avions fini de teindre le peu de marchandises qu'on nous apportait; ma mère raccommodait nos vêtements et notre linge, et moi j'allais pieds nus à travers les rochers ou dans les forêts chercher du bois mort. Je dois avouer qu'ignorant les lois qui régissaient la propriété, je rapportais quelquefois du bois vert que je coupais à l'aide d'une serpette.

En allant au bois, j'avais fait la connaissance d'un garçon de seize ans qui gardait un troupeau composé d'une vingtaine de chèvres et d'un bouc. Un jour je le trouvai dans les rochers; c'était à mi-côte, il y avait là une petite plate-forme sur laquelle la poussière apportée par les vents et les détritus des végétaux avaient fait une couche d'humus ou l'herbe poussait à merveille. On ne pouvait pas la voir de la route qui passait au pied de la montagne ni du sommet, parce que des rochers la surplombaient. Je félicitai ce pâtre d'avoir découvert un endroit aussi agréable où il pouvait se reposer. Il me dit qu'il venait là lorsqu'il voulait s'amuser. Puis ce dégoûtant chevrier se livra, malgré mes protestations, avec une de ses chèvres à des exercices qui me révoltèrent. Quelques jours plus tard, je le rencontrai dans une autre partie de la montagne; il avait cueilli des fraises, il les mit dans une écuelle qu'il portait dans son sac, il fit couler du lait chaud sur les fraises et m'en offrit. Je ne voulus pas en goûter; ce que j'avais vu quelques jours auparavant m'avait fait tellement horreur que j'avais pris en aversion le berger et le troupeau.

Quandje pouvais m'échapper de la maison, j'allais avec des camarades sur le vieux pont de Bregille, et, debout sur la barrière, nous piquions des têtes dans la rivière. Lorsque le Doubs est bas, ses eaux ont une grande limpidité; à trois ou quatre mètres de profondeur on distingue les petits poissons et la couleur des graviers. Il arrivait de temps en temps que des promeneurs s'amusaient à nous jeter des sous. Nous plongions, et l'un de nous remontait le sou à la main. Nous étions rarement obligés de plonger deux fois pour le même; cela arrivait seulement lorsque nous nous poussions au fond de l'eau pour le prendre; l'eau se troublait, nous ne distinguions plus rien, puis le besoin de respirer nous contraignait à remonter à la surface.

Pendant notre séjour à Besançon, j'eus le bonheur de sauver la vie à un enfant de cinq à six ans, ainsi qu'à un de mes camarades qui était de mon âge. Voici dans quelles circonstances : la bonne d'une famille bourgeoise avait été sur un radeau laver du linge pour sa maîtresse. Un rudiment de passerelle fait avec des plateaux donnait accès à ce radeau, la bonne tournait le dos au bord, elle était agenouillée et agitait dans l'eau la pièce qu'elle voulait laver. L'enfant de ses maîtres vint la trouver, il avait passé sur la passerelle et voulut faire comme elle; il se baissa pour toucher l'eau, mais il perdit l'équilibre et tomba dans la rivière. La bonne poussa de grands cris et m'appela. J'étais dans une barque amarrée au radeau, je m'amusais à la faire balancer en me penchant à droite et à gauche. Courir sur le radeau et sauter à l'eau tout habillé fut l'affaire de quelques secondes. Heureusement l'enfant était tombé presque au bout du radeau, en aval, sans cela il aurait pu passer dessous et son sauvetage aurait été plus difficile. Le courant était peu rapide, je l'atteignis bien vite. Le petit garçon avait autour du cou un grand col que l'eau soulevait : je saisis ce col, mais il se déchira; néanmoins ce mouvement l'avait rapproché de moi, je pus le prendre par sa robe, puis par un bras. Je le soulevai de façon à ce que sa tête fût hors de l'eau et je gagnai la rive en nageant d'un bras et des pieds.

Les cris de la servante avaient attiré la mère de l'enfant et quelques personnes qui se trouvaient près des chantiers de bois. Quand je touchai le fond, je pris l'enfant dans mes bras, je sortis de l'eau et le remis à sa mère. Celle-ci s'aperçut que le col était déchiré : Oh ! l'imbécile, dit-elle, il lui a déchiré son col. Voilà les seuls remerciements ou félicitations que j'aie reçus de cette dame.

J'allai chez ma mère; elle savait déjà que j'avais sauvé le petit Henri, elle m'embrassa.

- La mère de ce petit doit être bien contente, dit ma mère; sans toi, il se serait noyé.

- Je ne sais, maman, mais voilà ce qu'elle a dit, (Je répétais les paroles de la dame.)

- Est-ce possible, s'écria ma mère, cette femme n'aime donc pas son enfant ?

Ma mère me donna une chemise sèche et mon pantalon des dimanches pour me changer.

Quelques semaines après ce petit évènement, je me promenais en remontant le Doubs en dehors de la ville; j'étais avec un de mes camarades âgé de douze à treize ans comme moi. Lorsque nous arrivâmes près d'une écluse, j'eus envie de me jeter au milieu de cette eau à laquelle le barrage donnait une rapidité qu'elle n'avait pas ailleurs. Je me déshabillai et m'élançai au milieu du courant. Le temps était beau, il y avait quelques promeneurs, je devins pour ces désoeuvrés un sujet de distraction. Ils s'arrêtèrent et me regardèrent faire toutes sortes d'évolutions dans l'eau. Je plongeais, je nageais sous l'eau et j'allais sortir à quelques mètres plus loin, je faisais la planche, je tirais ma coupe, etc. Mon camarade, Louis ou Lili, ainsi qu'on l'appelait, fut jaloux de mon succès; il voulut aussi se jeter dans le courant. Il nageait à peine, ce n'était qu'au prix de grands efforts qu'il se soutenait sur l'eau; ses mouvements étaient brusques et courts, il se pressait trop et se fatiguait sans avancer.

Entraîné par le courant, il s'effraya, ses forces s'épuisèrent avant qu'il eût pu gagner un remous et le bord. Il lutta tant qu'il put, puis il se troubla et cria au secours. Les gens qui nous regardaient me dirent : Ton camarade se noie. Je gagnais la rive rapidement, mon coeur battait avec force, j'étais très ému. Je courus sur les galets et dès que je fus en face de mon ami, je me jetai à l'eau. Il avait perdu connaissance, il s'agitait encore convulsivement, mais sa tête était sous l'eau. J'arrivai derrière lui et je le saisis par ses grands cheveux noirs ; je soulevai sa tête, mais ce fut inutile, tout mouvement avait cessé. Pour lui tenir la tête hors de l'eau, j'étais obligé de nager presque debout : je n'avançais pas, j'étais fatigué et ne voulant pas lâcher mon camarade, je criai en pleurant : "personne ne viendra donc

m'aider ! " Personne ne vint. Ceux que j'avais amusés par mes évolutions et mes tours d'agilité un instant auparavant me regardaient, mais ne faisaient rien pour .m'aider. Un pêcheur qui passait par là s'était arrêté et me regardait lutter pour gagner la rive. Ce pêcheur avait une perche ou canne d'une seule pièce de cinq à six mètres de longueur. Lorsque je ne fus plus qu'à quelques mètres du bord., je m'adressai à cet homme :

Monsieur le pêcheur, lui dis-je, tendez-moi votre canne, je n'en puis plus.

Oui, tu me la casserais !

Telle fut sa réponse. Après bien des efforts, je parvins à prendre pied, je traînai mon pauvre Lili hors de l'eau. Les dames excitèrent les hommes à soigner mon ami, ils le portèrent sur l'herbe, puis ils le couchèrent et le frictionnèrent. Je m'assis sur la terre tout essoufflé, mais je regardais l'homme à la ligne d'un air farouche; si j'avais été assez fort, je crois que je l'aurais battu. Ce vieil égoïste aurait laissé périr mon camarade et moi, par crainte de casser la canne de sa ligne. Au moment où cette scène se passait, l'éclusier était absent; aussitôt qu'il rentra, sa femme lui raconta tout. Il apporta une bouteille d'eau-de-vie de marc et m'en fit boire un peu; cela me ranima. Mon camarade était revenu promptement à la vie; le brave éclusier lui donna de son eau-de-vie : cela le remit complètement.

Nous nous habillâmes et nous revînmes à la ville. Lili m'avoua en route qu'il avait été jaloux des éloges que l'on faisait à cause de la manière dont je nageais. Il avait voulu faire voir qu'il savait nager aussi. Cet accès de vanité avait failli coûter la vie au pauvre garçon.

Dans l'espace d'un an, il m'est arrivé quatre accidents qui auraient pu être mortels ou avoir des conséquences graves.

Après les vendanges de 1834, j'avais été grapiller, dans les vignes de TroisChatels, c'est-à -dire cueillir les petites grappes que les vendangeurs ont dédaignées ou n'ont pas vues : c'est quelque chose d'équivalent au glanage après la moisson. Les propriétaires toléraient ce grapillage, c'était la vendange des pauvres qui n'avaient pas de vignes. En me baissant brusquement pour cueillir un petit raisin, je m'enfonçai un échalas dans le cou ; je me fis une cruelle blessure. Il m'en est resté une trace légère de cicatrice, pendant plusieurs années; à l'époque des vendanges, cette cicatrice s'enflammait, sans jamais s'ouvrir pourtant.

Une autre fois, je fis une chute épouvantable dans les rochers, près d'une grotte appelée la caverne de Jacques-Charles, à Saint-Léonard.

En jouant avec des enfants de mon âge, je fus pris entre des pièces de bois de sapin; si l'on n'était pas venu à mon secours promptement, j'étais écrasé.

Enfin, un jour je cueillais des fleurs dans les rochers de la citadelle, au pied du mur, du côté du faubourg Rivotte; la pierre sur laquelle j'avais mis le pied se détacha, je tombai d'une hauteur considérable. Mon corps frappa sur les parties saillantes des rochers, puis s'enfonça heureusement dans un énorme buisson de ronces et d'églantiers qui amortit ma chute. J'étais évanoui lorsqu'un brave tanneur vint m'arracher du milieu de ces épines. J'avais deux trous à une jambe, une partie de la peau de ma poitrine était roulée ainsi qu'un copeau sur mon ventre.

On m'emporta chez ma mère, on bassina mes blessures, puis on me coucha. Un médecin vint, me palpa les membres et déclara que je n'avais rien de cassé. Au bout de quelques semaines, j'étais radicalement guéri. La nature a tant d'énergie et tant de ressort quand on est jeune !

J'avais douze ans et huit mois lorsque je fis cette terrible chute. L'amour en fut la cause. Dès ma plus tendre enfance, je recherchais de préférence la compagnie des petites filles de mon âge; elles exerçaient sur moi une sorte d'attraction. J'étais tout fier lorsqu'une grande demoiselle m'appelait en plaisantant son petit mari. J'aurais aimé embrasser quelqu'un. D'un naturel aimant et caressant, je n'ai pas été caressé dans mon enfance. Mon père ne nous embrassait qu'une fois chaque année à l'occasion du jour de l'an. Ma mère, il est vrai, nous embrassait un peu plus, mais en cachette, pour ne pas exciter la jalousie de mes frères et soeurs aînés.

A Besançon, il y avait une fille de mon âge dont la demeure était séparée de la nôtre par trois ou quatre maisons seulement. Elle n'était pas jolie, mais elle était excessivement bonne. Elle avait une figure régulière, de jolis yeux, les cheveux noirs-, sa peau brune l'avait fait surnommer par ses parents la Brunette. Elle était douce, gracieuse et possédait un coeur excellent. Elle aimait les fleurs, toutes lui plaisaient, mais celles que je cueillais avaient pour elle un charme particulier. Que de fois j'ai exposé ma vie pour lui cueillir une touffe de giroflées dans les rochers. Nous nous aimions beaucoup et nous nous étions promis de nous aimer toute la vie.

Quand il a fallu m'éloigner d'elle pour revenir à Lyon, que de larmes j'ai versées ! Cet amour est le premier qui ait germé dans mon coeur, amour pur, quasi enfantin, qui a pourtant occupé ma pensée bien longtemps. Il m'a servi en quelque sorte de sauvegarde pendant mon adolescence. Son souvenir est resté vivant dans mon esprit bien des années. Je ne l'ai jamais revue. C'était pour elle que j'avais failli me tuer au printemps de 1835.

CHAPITRE VII

Retour à Lyon
Je travaille sur le métier


Dès son retour à Lyon, mon père avait repris le métier de mon frère JeanPierre. Il s'était mis à travailler avec ardeur en attendant de pouvoir nous faire revenir près de lui. Six mois s'écoulèrent ainsi. Puis il loua un appartement au Mont-Sauvage et nous écrivit de revenir.

Cette fois, ce fut ma mère qui vendit nos meubles, nos chaudières, une bassine en fer et quelques boulets qui composaient ce que mon père appelait la machine infernale.

Les teinturiers autrefois passaient tous pour être plus ou moins sorciers, parce qu'ils gardaient soigneusement les recettes pour faire telle ou telle couleur et les tenaient secrètes.

Mon père n'avait garde de ne pas imiter ses confrères. Aussi, pour frapper l'imagination des paysans, quand il s'en trouvait un certain nombre à la maison, il me disait : "Bastien, va faire marcher la machine infernale." Je montais au premier étage, je mettais les cinq boulets dans la bassine, deux du calibre de huit et trois du calibre de quatre; je saisissais la bassine par les anses et je lui imprimais un mouvement de rotation de manière à faire tourner ces boulets qui faisaient un bruit épouvantable en courant sur les parois de la bassine et en se heurtant les uns les autres. Ce bruit sonore, ronflant et saccadé troublait les paysans; ils s'en allaient tout rêveurs. Ils ne se doutaient pas que cette machine infernale était tout simplement un moyen primitif qu'employaient alors les teinturiers pour broyer l'indigo et le rendre à l'état plus ou moins liquide pour teindre en bleu.

De retour à Lyon, à la fin de juillet 1835, nous nous réinstallâmes peu à peu. Mes parents achetèrent un second métier, mon frère Jean-Pierre vint travailler à la maison en qualité d'ouvrier. Ma mère reprit son petit commerce de fruits. Ma soeur Annette allait à l'école, moi je faisais les cannettes; en outre, je soignais mon frère Hippolyte et ma petite soeur Marguerite pendant que ma mère était retenue loin de la maison par son travail. Au commencement de l'année 1836, mes parents achetèrent un troisième métier pour moi. Aimant les exercices violents, mes forces s'étaient développées, de sorte que j'étais assez fort pour mon âge, mais j'étais petit. Il fallut construire un banc ou sorte de plancher sur lequel je me plaçais pour travailler afin que je pusse voir la soie derrière la poignée du battant. J'étais courageux, je travaillais avec ardeur, aussi mon père était content de moi. Je faisais en moyenne deux aunes de peluche par jour payée deux francs cinquante centimes l'aune. Pour me prouver sa satisfaction, mon père me donna deux sous chaque dimanche pour faire le garçon. Ces deux sous me permirent d'aller aux Brotteaux sans être obligé de faire le tour par le pont de la Guillotière. Pour passer sur les autres ponts, il fallait payer deux liards par personne, soit deux centimes et demi.

Je fréquentais plusieurs jeunes garçons qui travaillaient chez leurs parents; tous avaient leur tâche comme des apprentis; c'était un moyen de les encourager à travailler le plus possible. Tout ce que l'apprenti fait en plus de la quantité d'étoffes dont se compose la tâche lui est payé comme à un ouvrier. Cette quantité varie avec le prix des façons. Ma soeur aînée et mon frère Jean-Pierre avaient été traités sur ce pied par mes parents; je ne croyais pas qu'il y eût une raison pour empêcher qu'on agît de même avec moi. Il me semblait que mon père aurait dû m'offrir les mêmes avantages qu'il avait accordés à mes aînés ; je n'osai pas lui en parler. Cependant, après avoir hésité plusieurs mois, je pris mon courage à deux mains et je priai mon père de vouloir bien me donner ma tâche. Au lieu de me rudoyer, ainsi que je m'y attendais, il ne fit pas de difficultés pour me l'accorder.

J'étais dans le ravissement, je calculais d'avance ce que j'allais gagner, l'argent que je mettrais de côté. Je me voyais déjà couvert de beaux habits, etc., etc. Pendant quinze jours, j'eus du bonheur.

A la fin de ma coupe, il devait me revenir dix-sept francs. Mon père ne me disait rien, j'étais bien ennuyé. Enfin, lassé d'attendre, je le priai de compter pour savoir combien il me revenait.

- Compte toi-même, me dit-il; tu sais calculer ?

- Je fis mon compte; il me revenait dix-sept francs et quelques sous.

- C'est bien, dit-il, je te dois dix-sept francs; mais toi, combien me dois-tu ?

- Moi, lui dis-je ?

- Oui, toi : tu as treize ans, compte ce que j'ai dépensé pour toi depuis ta naissance en fixant le prix à cinquante centimes par jour seulement. Quand tu m'auras remboursé, je te paierai l'excédent de ta tâche.

Cette déclaration inattendue fut pour moi un coup de foudre. Tous mes rêves, tous les châteaux que ma jeune imagination avait bâtis, tout disparaissait. Je dus me résigner à recevoir mes deux sous chaque dimanche.

Quelque temps après cette conversation, je me trouvais seul avec mon père; j'en profitai pour lui demander pourquoi il n'avait pas voulu m'accorder la même faveur qu'à mes aînés. Voici la réponse qu'il me fit : "J'ai donné la tâche à ton frère et à ta soeur parce que je ne veux pas qu'ils puissent dire un jour qu'ils ont travaillé pour élever les enfants de ma seconde femme."

Cette réponse me plut, je continuai à travailler sans jamais en reparler.

Si mon père avait voulu ou pu renoncer à courir de nouvelles aventures, il était en situation de vivre tranquillement entouré de ses enfants. Mais le besoin de changement vint le tourmenter encore. Ce fut à Paris qu'il résolut d'aller. Il prit tout ce qu'il y avait d'argent à la maison et se rendit dans la capitale, espérant que la fortune lui sourirait plus qu'ailleurs. Cinq ou six mois plus tard, il revint sans un sou, désillusionné sur les avantages qu'offre Paris aux ouvriers de la province, mais pas encore guéri de son amour du changement. Il se remit à l'ouvrage, et, cette fois, sans éprouver les ennuis qu'il avait eus à chaque changement antérieur.

En son absence, nous avions conservé le petit atelier, il n'y avait qu'à en tirer parti. Vers la fin de l'année, mon frère Jean-Baptiste-Hippolyte obtint un congé illimité. Il revint avec les galons de sergent. On lui donna mon métier et moi j'allai travailler dehors en qualité d'ouvrier tisseur.

CHAPITRE VIII

Je travaille dans un atelier de tissage
en qualité d'ouvrier


J'avais à peine quatorze ans lorsqu'il me fallut aller travailler dans les ateliers.

Mon patron fut obligé d'ai-ranger son métier exprès pour moi, à cause de la petitesse de ma taille.

Je travaillai dans l'atelier de ce patron pendant près de quatre ans, à différentes reprises. Les chômages m'obligeaient quelquefois à chercher du travail ailleurs.

En 1837, mon père vendit une fois ses meubles et ses métiers; avec l'argent qu'il en tira, il alla s'établir teinturier dans le Bugey. Il devait, disait-il, habiter seul jusqu'à ce que ses affaires fussent devenues prospères, mais, en réalité, il prit avec lui une domestique qui exerça un grand empire sur lui et lui fit oublier longtemps sa femme et ses enfants.

Je restai avec ma mère, mes soeurs Annette et Marguerite la plus jeune, puis mon frère Hippolyte. Ma mère continuait à vendre dans les maisons des fruits, du beurre, des oeufs, etc.; moi, je travaillais au Mont-Sauvage, mes deux soeurs et mon jeune frère allaient à l'école.

Le départ de mon père m'affecta considérablement, je pleurais souvent quand j'étais seul. Je faisais tous mes efforts pour ne pas aggraver le chagrin de ma mère; néanmoins, je devins sérieux, je perdis une partie de ma gaieté.

Nous restions à peu près sans argent, sans meubles; nous couchions sur des paillasses par terre, sans bois de lit. Nous habitions une mansarde sous les toits, sur le derrière de l'ancien numéro 64, à la Grande-Côte; cette pièce nous coûtait huit francs par mois.

Une révolution s'opéra en moi en fort peu de temps. Je cessai déjouer ainsi que le font les autres enfants ou jeunes gens de cet âge, je devins un homme. J'avais un grand devoir à remplir; il fallait aider ma mère à élever mes deux soeurs et mon frère plus jeunes que moi, jusqu'à ce qu'ils fussent assez forts pour gagner euxmêmes leur vie.

En même temps que je renonçais aux amusements de mon âge, le désir de m'instruire devenait impérieux : je dévorais tous les livres que je pouvais emprunter. Je lisais indistinctement les bons et les mauvais, je n'avais personne pour me guider.

Ce que j'avais appris chez les Frères était bien peu de chose. Tout mon savoir se bornait à la lecture, à l'écriture, à l'arithmétique; en outre, j'avais quelques notions de géographie. Je connaissais très peu l'orthographe, je n'avais aucune notion d'histoire universelle et aucune idée de ce qu'était une science. Je n'avais rien de ce qui est indispensable pour étudier; je n'avais ni livres classiques, ni conseils, tout me manquait. Que de lecture perdue faute d'un guide !

D'ailleurs, où aurais-je appris à distinguer les livres qu'on peut lire avec fruit de ceux qui sont plutôt nuisibles qu'utiles ?

Ma mère ne sachant pas lire trouvait que j'étais assez savant; elle me grondait parce que je veillais tard pour m'instruire et aussi parce que je brûlais de l'huile.

Malgré ces petites contrariétés, j'exerçai bientôt une grande influence sur son esprit; elle ne faisait rien sans me consulter. S'agissait-il d'acheter une robe à une de mes soeurs ou un pantalon à mon jeune frère, elle me demandait toujours mon avis. Accoutumée à une sorte d'obéissance passive vis-à -vis de mon père, il lui semblait qu'elle avait été créée pour obéir et travailler.

Ma mère a travaillé énormément toute sa vie, mais jamais autant que durant la période de 1837 à 1842. Chaque matin, elle partait avant le jour au marché faire ses achats; elle s'en revenait chargée à la maison, déposait une partie de ses marchandises et partait revendre dans les ateliers ce qu'elle avait acheté le matin. Quand elle trouvait à laver du linge pour une de ses pratiques, elle le faisait l'aprèsmidi, parce que les ouvriers tisseurs ayant l'habitude de dîner à une heure, la vente était à peu près nulle le tantôt. Elle portait aussi en nourrice les enfants de ses pratiques, moyennant une rétribution un peu supérieure à ce qu'elle gagnait habituellement. C'était alors une corvée très pénible; les chemins de fer n'existaient pas encore, il lui fallait passer une nuit en voiture pour aller et une autre nuit pour revenir. Pauvre mère, mais rien ne la rebutait !

Grâce au travail de ma mère et au mien, nous eûmes bientôt payé les dettes que mon père nous avait laissées. Nous rachetâmes un petit ménage pièce par pièce, à mesure que nous faisions des économies, et ma mère voyant que nous prospérions me donna volontairement un franc chaque dimanche au lieu des dix centimes que m'avait donnés mon père. Cela me permit d'acheter de temps en temps quelques bouquins sur les quais du Rhône pour me créer une petite bibliothèque. Au théâtre du Gymnase, théâtre situé sur la place des Jacobins et qui brûla en 1840, il y avait un grand parterre debout où l'on entrait pour douze sous. J'y allais quelquefois, je voyais jouer deux ou trois actes, puis je revendais ma contremarque ou carte; c'était rare lorsque je dépensais plus de six sous le même dimanche.

A cette époque, je ne fréquentais plus les églises depuis longtemps, je n'ajoutais aucune foi aux histoires de diables et de revenants que j'avais entendu raconter à l'école des Frères. Malgré cela, je n'avais pas encore chassé complètement de mon esprit toutes ces chimères, tant les premières impressions sont durables. Le jour je n'y pensais pas ou plutôt je n'y croyais plus, mais par une inconséquence bizarre, aussitôt que je me trouvais dans l'obscurité, le doute revenait. J'entrevoyais des formes étranges dans la nuit. Les allées et les montées d'escalier n'étaient pas éclairées dans ce temps-là ; comme j'étais brave, j'allais toujours toucher ce que j'avais pris pour un revenant ou pour un diable. Ce n'était rien, néanmoins cela m'affectait et me causait une surexcitation nerveuse fort désagréable.

Les rues étaient mal éclairées par des réverbères à huile, et les quartiers neufs, peu bâtis, ne l'étaient pas du tout. Pour revenir coucher à la maison, j'avais à traverser à 11 heures du soir en hiver le clos Flandrin qui était désert. C'était dur pour moi. Ma mère m'engagea à coucher chez mon patron les cinq premiers jours de la semaine; je continuai à dîner avec ma famille, mais je ne venais coucher à la maison que le samedi soir et le dimanche; je m'astreignais à ce manège tout l'hiver. Dans ce temps les patrons tisseurs couchaient presque tous leurs ouvriers.

Pendant quelques semaines, il n'y eut qu'une ouvrière et moi qui couchions chez le patron. Il y avait deux soupentes dans l'atelier séparées par une cloison en briques. Il m'arriva alors une singulière aventure; les patrons avaient une chambre à part. Je couchais seul, mais une nuit je me sentis gêné dans mon lit ; je me réveillai, et quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant que j'avais bel et bien à côté de moi l'ouvrière qui riait de ma surprise.

- Comment se fait-il que vous soyez là, mademoiselle, lui dis-je ?

- Est-il drôle avec sa question ! Vous n'aimez pas les femmes, vous n'aimez que les livres, vous.

- Pardon, j'aime les femmes, mais je n'aime pas celles qui s'offrent de cette façon-là .

Elle fut vexée.

- Je ne m'offre pas, moi, je ne sais comment je me trouve ici. J'ai eu sans doute un accès de somnanbulisme. On va vous laisser, Monsieur le sauvage, mais vous n'en direz rien aux patrons ?

Peut-être aurais-je dû avoir plus d'égard pour une bonne fille qui s'était dérangée pour un sauvage. Mais je n'eus aucun mérite à me conduire ainsi : j'étais amoureux de la Brunette de Besançon, cet amour me servait de sauvegarde,

Désireux de me perfectionner dans mon métier, je profitai d'un chômage pour changer d'atelier; je voulus apprendre à tisser des genres d'étoffes que l'on ne faisait pas chez mon patron.

Avec le régime économique que nous avons, il se produit fatalement de temps en temps des crises industrielles et commerciales qui plongent dans la misère un grand nombre d'ouvriers. Beaucoup sont inoccupés, ceux qui ont de l'ouvrage pendant ces crises travaillent à des prix inférieurs aux prix ordinaires. Ce phénomène se produit régulièrement en vertu de la loi de l'offre et de la demande. Les salaires augmentent lorsque le travail est demandé, puis ils diminuent aussitôt qu'il est offert. J'ai vu bien des crises dans la fabrique lyonnaise, mais aucune ne m'a paru d'une intensité aussi grande et d'une durée aussi longue que celle de 1838. Des milliers d'ouvriers étaient sans ressources faute d'ouvrage. Les autorités, pour diminuer autant que possible les difficultés de la situation, ouvrirent des chantiers ou ateliers de terrassement.

On fit creuser alors l'hippodrome de Perrache qu'on a abandonné depuis. J'allais me faire inscrire. Ma mauvaise étoile me fit tomber dans une brigade composée d'ouvriers terrassiers rompus dès longtemps à ce genre de labeur. Ils avaient de la jalousie contre les tisseurs qui venaient faire un travail qu'ils considéraient comme devant être leur partage exclusif. D'abord ils me trouvèrent trop faible pour faire partie de leur brigade : j'avais à peine seize ans-, ils s'entendirent pour me faire renoncer. N'étant pas habitué à des travaux de ce genre, au bout de huit jours je tombai malade.

Quelques jours de repos suffirent pour me remettre sur pied.

Ma mère et moi nous cherchâmes vainement de l'ouvrage de tous les côtés. Muni de lettres de recommandation, je me présentai même à la Compagnie du balayage des rues. Il n'y avait pas de vacance, il fallait attendre. Là, comme ailleurs, les demandes affluaient.

Il y a des moments où il est extrêmement difficile de se procurer de l'ouvrage malgré la meilleure volonté du monde. Pourtant il y a des gens qui ne le croient pas; ils s'imaginent qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'on trouve de l'occupation. Ceux qui pensent ainsi n'ont jamais eu besoin de lutter pour vivre, il leur a suffi de naître pour être heureux.

J'étais désespéré quand un voisin vint me demander si je voulais faire un satin à dix sous l'aune (un mètre vingt). Les satins se faisaient encore à l'aide de huit marches ou pédales. Je n'avais pas le choix, j'acceptai. Il valait encore mieux gagner un franc par jour que de ne rien gagner.

CHAPITRE IX

Mes débuts dans la politique


Dans le courant de l'année 1838, je grandis ou je m'allongeai de dix-sept centimètres. je portais les cheveux longs, j'avais le teint un peu pâle et je commençais à avoir de la barbe.

En 1839, je travaillais dans un petit atelier dont j'étais l'unique ouvrier; il n'y avait que deux métiers, celui de la maîtresse de la maison et celui que je faisais battre. Le mari, employé dans le commerce, était absent toute la journée, excepté de 1 heure à 2 heures où il venait déjeuner ou dîner, comme on disait à Lyon. J'étais seul du matin au soir avec la dame. Elle avait bien le double de mon âge, elle aurait pu être ma mère. C'était une bonne personne, ni belle ni laide, aimable, aimant à causer, ayant lu quelques romans dont elle avait retenu quelques phrases qu'elle intercalait dans sa conversation, ce qui faisait détonner son langage à chaque instant. Elle avait un goût très prononcé pour les friandises. Je dois dire pour être juste qu'elle m'en offrait chaque fois qu'elle en mangeait à l'heure du goûter. Quand elle fut plus familière avec moi, elle me questionna pour savoir si j'avais une maîtresse. Je lui dis que non. "Il faut prendre garde, me dit-elle, vous êtes jeune, vous savez. Il y a des mauvaises femmes qui empoisonnent la jeunesse", etc., etc.

On dit que tout chemin mène à Rome; pour cette dame toute conversation finissait pour aboutir au même sujet. Je voyais bien où elle voulait en venir, mais j'avais l'air de ne pas comprendre. Elle devint alors plus explicite; un jour, elle me dit : "C'est dans votre intérêt que je vous donne ces conseils, croyez-moi, n'allez pas vers ces filles des rues. Quand on est gentil et discret comme vous, on trouve facilement des femmes comme il faut qui ne demandent pas mieux d