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Le texte de ce livre est mis à disposition par Georges Rapin,
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Le Guet-Apens

Par un soir des premiers jours de mai, Lyon commençait à s'endormir.

Dix heures venaient de sonner lentement à l'horloge de l'église métropolitaine, le couvre-feu tintait, éveillant les échos de la vieille basilique, faisant vibrer lugubrement les profondeurs de ses cryptes, s'épandant delà dans l'espace et remontant, en lentes ondulations, vers les hauteurs escarpées de Fourvière.

Dans les casernes les roulements sourds du tambour et les notes étouffées de la trompe sonnant en sourdine l'extinction des feux répondaient au son de la cloche.

A cette époque et à pareille heure, les portes des maisons étaient closes depuis longtemps et l'on voyait à peine çà et là quelques lampes filtrer des lueurs incertaines à travers les interstices des volets fermés.

Le quai de l'Archevêché, mal éclairé, s'étendait silencieux, couvert d'ombre par ses grands arbres qui bourgeonnaient déjà ; le ciel était chargé de nuages lourds, formés de vapeurs tièdes, courant très bas et venant du midi.

Lyon était alors divisé, comme toute la France, en deux partis : les Jacobins et le Girondins; derrière ceux-ci se cachaient beaucoup de royalistes; aux malheurs de l'invasion, allaient se joindre les horreurs de la guerre civile.

Déjà, les troubles politiques avaient produit des conflits déplorables, par suite de la mésintelligence des partis, dès que la nuit devenait noire, les rues se vidaient, chacun se retirait chez soi, car on ne se sentait plus protégé dehors.

Lyon si riche, si tranquille, si bien surveillé, était devenu une ville troublée, inquiète, où la misère de la population et l'indifférence de trois polices faisaient surgir des voleurs et des assassins.

En ce moment même, une embuscade est tendue par un groupe d'individus d'allures plus que suspectes qui, dans l'allée de traverse obscure d'une maison du quai de l'Archevêché, se tiennent cachés, assez nombreux pour former une bande redoutable ; ces hommes, vêtus comme les mariniers, portent le chapeau rond de feutre noir : munis de solides bâtons, ils attendent et ils sont évidemment aux aguets.

L'état politique de la ville favorise, du reste, toutes les audaces malsaines.

Il y a trois polices : la garde nationale dévouée aux Girondins, les agents municipaux, qui ne savent trop à qui obéir, et la police secrète du comité central, qui agit pour le compte des Jacobins, et qui prépare leur triomphe.

En février, c'est-à-dire tout récemment, les Girondins, forts de l'appui du ministère de leur parti encore au pouvoir, ont saccagé le club des Jacobins, et ils ont voulu casser la municipalité, mais trois membres de la Convention sont venus rétablir l'ordre et ils ont adopté une politique de bascule, qui n'a fait qu'équilibrer les forces entre les partis.

De là, cette situation étrange de trois polices se contrecarrant, et de trois partis se livrant à des guet-apens et à des violences telles que Châlier, chef des Jacobins, a une garde spéciale.

Trois polices, point de police.

Aussi, à cette heure, n'était-il pas prudent de s'aventurer sans armes dans les rues désertes, encore moins sur les quais, près de la Saône qui garde si longtemps les noyés dans les enlacements de ses longues herbes.

Rien d'étonnant donc à ce qu'une bande, ayant évidemment dessein de se livrer à une attaque violente, fut cachée dans cette allée noire de la maison du quai de l'Archevêché.

Ces hommes, à coup sûr, avaient des intelligences dans la maison même, car, de temps à autre, une porte intérieure donnant sur l'allée, s'ouvrait sans bruit et une voix demandait très-bas
- Ne voit-on rien ?
- Non, répondait un des individus placés en embuscade.
- N'entend-on rien ?
- Rien.
- Elle viendra, pourtant ! affirmait la voix ; elle doit aller à un rendez-vous et passer par ici.
- Du moment où c'est sûr, patientons.
- Surtout, reprenait la voix, ne manquez pas de m'appeler, si vous entendez des bruits de pas. Je ne veux pas de méprise.
- Entendu ! disait laconiquement un grand gaillard, maigre, efflanqué, ayant toutes les allures d'un chat de gouttière.

Et la porte se refermait pour se rouvrir bientôt, et la voix répétait les mêmes questions, suivies des mêmes réponses.

Dans l'allée, quand le questionneur impatient était rentré, les hommes de l'embuscade causaient entre eux à voix basse.

Ces individus, qui avaient des façons de parler trop Croix-Rousse, pour être de vrais mariniers, semblaient éprouver des scrupules et des inquiétudes.
- La femme sera accompagnée, disait l'un. Elle criera.
- L'homme la défendra !
- Le temps de les "ficeler" et il viendra quelqu'un.
- Et si, par hasard, une patrouille de la garde nationale passe, nous serons pincés.
- Et si nous sommes pincés, ça ira loin

Une voix dit :
- Imbéciles

On se tut.

C'était l'homme de haute taille, le chef de la bande évidemment, qui venait de lancer cette apostrophe avec une conviction profonde et fortement accentuée.

Cette troupe devait être disciplinée, puisque personne n'osait protester contre cette appellation humiliante.
- Imbéciles ! répéta le chef.

Et il reprit, procédant avec l'ordre et la méthode des esprits supérieurs
- Primo, nous sommes nombreux et nous avons nos gourdins.
- On défend de s'en servir ! dit une voix avec l'accent des faubourgs de Paris ; on veut qu'on dévalise la femme sans lui faire de mal. Nous avons des gourdins, mais c'est comme si nous n'en avions pas, ah ! ...
- Toi, la Ficelle, dit le chef, tu as toujours des objections à faire, et tu vois midi à quatorze heures. On n'a pas défendu absolument d'utiliser les gourdins, on a recommandé d'en user le moins possible et seulement si le vieux se débattait trop.
- Ah ! c'est un vieux.
- Oui; de plus, c'est un bedeau.
- Sans te commander, chef, est-on bien sûr que c'est un donneur d'eau bénite ? demanda la Ficelle avec une insistance prouvant qu'il était le seul de toute la bande qui osât faire des observations.
- Puisque je te le dis. Est-ce que je vous dore jamais la pilule, moi ! est-ce que je blague jamais, moi !
- Si c'est un rat d'église, dit la Ficelle avec satisfaction, on pourra, en effet, sauter dessus sans être obligé de l'étourdir d'un coup de bâton ; c'est lâche, ces bêtes à bon Dieu.
- Pourtant, dit le chef, s'il se débattait par trop, s'il criait, on pourrait user du gourdin sans en abuser. La consigne est bien simple : assommez au besoin, ne tuez pas.
- Et la femme ? demanda la Ficelle, qui paraissait s'intéresser au sexe.
- La femme ! c'est mon affaire. Il faut de la délicatesse. Je l'étrangle légèrement et je la bâillonne.
- Dites donc, chef, est-elle jolie ?
- On le suppose.
- Vous ne l'avez pas vue ?
- Non ! Mais on la verra.

A l'un de ses hommes qui causait à voix basse avec son voisin, le chef ordonna rudement :
- Gueule-de-Loup et vous autres tous, du silence maintenant.

Tous obéirent. Cette bande évidemment se composait d'hommes très accoutumés les uns aux autres, très camarades puisqu'ils s'étaient donné à tous des sobriquets, habitude de voleurs et de mouchards.

Le silence s'était fait profond. Bientôt le quart après dix heures sonna.
- Attention ! dit le chef. Elle ne peut tarder ! Car on nous a dit de dix heures à dix heures et demie, et nous allons bientôt entendre trottiner la souris et le rat d'église.

Puis avec autorité
- De l'ensemble ! A moi la femme ! Que personne n'y touche que moi. Toi l'Enrhumé, tu sautes sur le bedeau et tu lui serres le cou avec ton mouchoir à noeuds ; Gueule-de-Loup lui lie les bras avec sa corde et l'Amitié lui passe un noeud coulant aux jambes.
- Et moi ? demanda la Ficelle, humilié de ne rien faire.
- Toi, tu as du jugement et du sang-froid ; tu tiendras en réserve le coup de gourdin.
- A la bonne heure ! dit la Ficelle touché de cette marque d'estime.

Et comme il avait la vue plus perçante que les autres, il regarda dehors.
- Rien encore ! dit-il.
- Va donc jusqu'à la Saône, commanda le chef, voir si les mariniers ne dorment pas au fond du bateau.

La Ficelle traversa le quai, descendit sur la berge, vit dans un assez fort bateau solidement amarré, trois mariniers bien éveillés (des vrais ceux-là) et il remonta faire son rapport.
- Tout va bien sur l'eau ! dit-il.
- Bon ! fit le chef.
- Mais, demanda l'Enrhumé qui devait son surnom à sa voix éraillée, résultat probable d'un abus fréquent de liqueurs fortes, mais... mais, répéta-t-il, avec l'embarras de langue d'un alcoolique... pourquoi faut-il porter ces... ces... genslà dans le bateau...
- Pourquoi ? c'est l'ordre.
- On pourrait les... les... dévaliser dans la chambre.
- Et les y laisser, n'est-ce pas ? Tu es une triple brute ! Les laisser dans cette chambre : autant vaudrait donner ton adresse, imbécile ; tandis qu'un bateau, sur l'eau, ne laisse pas de traces.
- Et qu'est-ce qu'on en fera de ces... ces... gens-là... quand on les... les... aura fouillés ?
- Çà n'est pas ton affaire. Si l'on nous commande de les noyer, nous les noierons.
- Oh ! fit La Ficelle... noyer ?
- Pourquoi pas ? On n'en a rien dit, mais je prévois... que, du moment où l'on ne veut pas que nous jouions du couteau, où l'on ne nous laisse taper avec les gourdins qu'à la dernière extrêmité, c'est que l'on ne tient pas à ce que les corps portent des marques ; un coup de gourdin peut passer pour une contusion reçue par le noyé contre un rocher de la Saône. La noyade peut passer pour un accident.
- Mais, dit la Ficelle, tu parles, chef, comme si l'on voulait absolument la mort de ces gens-là !
- On veut d'abord ce qu'ils ont sur eux, puis on veut s'en débarrasser. Et je ne crois pas que, du moment où l'on a préparé un bateau, par une si grosse Saône, ce soit pour faire prendre un simple bain d'agrément au rat d'église et à la petite souris de sacristie.
- Si j'avais su...
- Tu vas discuter, maintenant...
- Non... trop tard... mais si j'avais su...
- Attention ! les voilà ! dit Gueule-de-Loup placé en sentinelle.

Le chef alla frapper à la porte de la chambre ; elle s'ouvrit.
- Les voilà, dit le chef à celui qui ouvrait ; on vous attend.
- Vous êtes tous prêts ?
- Oui.
- Eh bien, agissez en vigueur et sans hésiter.

Le silence se refit profond dans l'allée et l'on entendit un bruit de pas sur le quai. Si peu clair qu'il fit, on pouvait distinguer la mise des deux victimes qui s'approchaient du guet-apens tendu dans l'allée. L'homme portait ce vêtement quasi ecclésiastique, cher aux jésuites de robe courte.

Le chef l'avait bien dit ; ce bedeau ne devait pas peser bien lourd.

Aussi, la Ficelle, évidemment de bonne humeur et augurant bien de l'expédition, donna-t-il un coup de coude significatif à Gueule-de-Loup qui sourit dans l'ombre. Ce Gueule-de-Loup n'avait pas le sourire aimable, car ce sourire découvrait le côté gauche de la lèvre supérieure, et montrait un croc formidable d'où était venu le surnom de l'individu. Il avait, du reste, des attitudes de bête fauve, et semblait se ramasser pour mieux bondir sur ses victimes qui s'approchaient toutes deux pas à pas.

Si le bedeau était peu sympathique au premier aspect et tout enveloppé d'hypocrisie, ce qui sautait à l'oeil, même de loin, même dans la nuit, en revanche, la jeune femme qui l'accompagnait, semblait devoir être charmante. Jeune assurément, car elle allait légère avec la grâce sautillante d'une fauvette ; il y avait trop de ressort dans la démarche, trop de vivacité dans l'allure, trop de grâces dans les ondulations du corps et d'élégance dans la tournure pour que cette femme eût plus de vingt-cinq ans et qu'on ne la devinât point jolie. Elle était vêtue comme une ouvrière, mais très coquettement, et elle portait sa mante sur son bras, car il faisait une chaleur tiède.

La Ficelle, qui y voyait la nuit comme les chats, poussa un soupir.
- Noyer cette petite femme ! pensait-il. Et son coeur se fendait.

La Ficelle avait fait, en quelques secondes, toutes les réflexions que nous venons d'écrire en quelques lignes ; mais le moment d'agir arrivait et il n'y avait pas à reculer.

Penchés sur le bord de l'allée, le corps tendu, les muscles raidis, les mains crispées sur leurs corps, les faux mariniers retenant leur haleine, s'apprêtaient à bondir, attendant un signal du chef ; cette troupe, je l'ai dit, semblait soumise à une discipline qui lui donnait de l'ensemble.

Quand le bedeau et sa compagne passèrent devant l'allée, le trou béant de la porte ouverte leur fit une impression désagréable ; la petite ouvrière fit un bond léger de côté et le bedeau deux pas en arrière.
- Allez ! cria tout à coup une voix au fond de l'allée.

Les faux mariniers s'élancèrent.

Mais le bedeau était mieux armé qu'on ne l'avait cru.

Comme tous les trembleurs, il avait cherché à se rassurer, dans cette marche de nuit, en portant un arsenal ; avec un pistolet à deux coups dans une main, un autre à la ceinture, un couteau en poche, il se croyait sûr de mettre en fuite, avec ces armes, toute bande suspecte, et de tenir tête à toute attaque.

Mais il comptait sans sa lâcheté. Tout ce que la terreur lui permit de faire fut de presser machinalement la détente du pistolet qu'il tenait en main, le doigt sur la gachette : le coup partit, sans que le malheureux bedeau s'y attendit, et sans qu'il se rendit compte que c'était lui qui tirait, car il se mit à trembler de tous ses membres.

Il y eut un moment de stupeur chez le bedeau, d'hésitation parmi les assaillants.
- Sus ! sus ! cria la voix de celui qui commandait au chef de bande lui-même.

Ainsi poussés, les assaillants bondirent, le gourdin levé ; mais le bedeau, avec une vitesse de lièvre fuyant la meute, détala, abandonnant sa compagne, qui était déjà sous la main nerveuse du chef.

La bande poursuivit le fuyard qui, d'humble rat de sacristie, semblait s'être transformé tout d'un coup : on eut juré qu'il lui était poussé des ailes et qu'il était devenu chauve-souris : de plus, très-malin, il avait adopté la tactique des bécasses, il faisait des crochets, enfilait les ruelles, et, enchevêtrant la poursuite, il gagnait sur la bande : il aurait suffi très probablement tout seul à son salut, lorsqu'il se heurta, au coin de la rue des Trois-Maries, à un grand et vigoureux jeune homme qui l'arrêta.
- Grâce ! cria le bedeau. Ne me tuez pas ! Prenez ma bourse, je ne dirai rien.

Et il jeta ses armes, sa bourse, jusqu'à son manteau, aux pieds du jeune homme étonné : car celui-ci ne voyait pas la bande qui déboucha tout à coup de la rue. Le bedeau profita du moment où le jeune homme se rendant enfin compte de ce qui se passait, examinait la bande : il se sauva de plus belle.

Sans plus s'occuper de lui et voyant qu'il avait affaire à des bandits, le jeune homme ramassa les pistolets qui étaient à terre, et, sans hésiter, avec sans-froid et résolution, certain d'avoir en face de lui des malfaiteurs, il tira sur eux.

Les pistolets étaient à deux coups dont un tiré par le bedeau. Trois coups de feu et deux hommes touchés tombèrent en hurlant : le reste, sur le bel exemple donné par La Ficelle, battit en retraite sur le quai.

Le jeune homme, jetant ses pistolets inutiles, ramassa le gourdin de Gueule-de-Loup, l'un des blessés qui se tordaient à terre, et il poursuivit les faux mariniers. Comme la fuite de ceux-ci fut aussi rapide que l'avait été celle du bedeau, il en résulta que, deux minutes au plus après avoir quitté le quai, ils y reparurent, juste à temps pour voir le chef enlevant dans ses bras la petite ouvrière et la portant vers la Saône.

Plus brave, moins troublée que le bedeau qui l'accompagnait, la jeune femme s'était d'abord sauvée de toutes ses forces le long du quai pour se soustraire aux atteintes du chef : mais celui-ci était trop haut sur jambes pour ne pas être un coureur hors ligne : il fut bientôt sur sa victime étendant ses grands bras sur elle et la saisissant, pauvre petite fauvette dans ses serres de vautour. Mais la fauvette avait bon bec et elle se défendait.

La vaillante petite femme, se sentant prise, tira de sa poche un joli petit stylet à poignée de nacre, et, jetant le fourreau, tendant les jarrets, repliée sur elle-même, elle attendit son agresseur.
- Oh ! dit celui-ci, tu veux me piquer, petite vipère.

Il fit un pas en arrière, ramena en main son gourdin suspendu au poignet droit par une courroie, et, d'un coup sec, il paralysa le bras de la jeune femme qui laissa tomber son arme en poussant un cri de douleur. Fondant alors sur elle, le chef voulut la lier : mais elle se débattit, criant si fort qu'il se résigna à l'étrangler à moitié. Enfin il s'en rendit maître et l'emporta.

Il revint avec son fardeau, se dirigea vers l'escalier où se tenait celui qui présidait à ce guet-apens et au profit ou du moins par l'ordre duquel il semblait se soumettre.

Cet homme, dont la silhouette se détachait en noir sur le fond gris de l'air, semblait appartenir à la bourgeoisie ; il était vêtu comme les Lyonnais aisés d'alors. C'était un petit être désagréable, agité, trépignant, aigre, miaulant ses ordres d'une voix de fausset et paraissant doué d'un caractère impérieux, exigeant, insupportable.

Il rageait, pestait, maugréait.
- Les imbéciles, murmurait-il ! c'était son mot favori. Ils vont laisser échapper cette canaille de bedeau !

Regardant du côté du chef :
- Et ce grand niais de Monte-à-Rebours qui manque la femme et qui la laisse crier ! Oh ! les imbéciles, les imbéciles !

Il n'avait pas tous les torts.

Déjà quelques volets grinçaient aux façades des maisons ; on sentait que des têtes se mettaient aux fenêtres ; on ne descendait pas, on ne descendrait probablement point, car, en ce temps-là, on était prudent comme à toutes les époques troublées pendant lesquelles on ne sait jamais trop à qui l'on aura affaire si on se mêle de quelque chose : mais enfin, des curieux, cela est toujours gênant.

Aussi, l'homme cria-t-il à Monte-à-Rebours, le chef, qui revenait :
- Plus vite, donc ! Plus vite, grand crétin ! Et il avait vraiment raison de presser son acolyte, car il vit tout aussitôt accourir à lui La Ficelle et ses deux compagnons serrés de près par le hardi jeune homme qui avait pris fait et cause pour le bedeau.

Soudain, le gourdin de ce brave jeune homme tournoya sur la tête d'un des faux mariniers qu'il talonnait : le coup fut si rapide que l'homme tomba comme un boeuf frappé par la masse du boucher. Ce que voyant, le petit bonhomme qui dirigeait l'expédition s'attendait à tout d'un aussi intrépide jouteur et il cria aux bateliers qui se tenaient en Saône.
- Vite, vous autres ! A nous ! Prenez vos rames ! dépêchez-vous.

Puis à la Ficelle et au seul compagnon de celui-ci qui fût debout :
- Face à cet homme, canailles...

Avec une résolution qui prouvait que la rage lui donnait l'énergie, il courut, le pistolet à la main, au secours de ses acolytes en déroute et ceux-ci levèrent la tête en entendant la voix de ce petit homme grincheux qui semblait avoir sur eux plus d'ascendant que leur chef lui-même. Ce qui contribua surtout à donner du coeur à la Ficelle, c'est que le petit homme tira brusquement un coup de pistolet sur son adversaire.

Il est vrai qu'il le manqua.

Le jeune homme parut un instant chercher à se dérober. Ce n'était point qu'il eût pris peur, mais il venait d'apercevoir le chef qui portait la jeune femme. Avec le sang-froid et le coup d'oeil d'une nature d'élite que le danger ne trouble pas, le jeune homme, évitant ses adversaires et les tournant, se jeta sur le chef Monte-à-Rebours, avant que celui-ci eût déposé la jeune femme à terre, et, saisissant son gourdin, il le frappa de deux coups qui firent sonner toute la carcasse de ce grand chat tigré. Monte-à-Rebours trébucha et s'étala de tout son long. Mais, à ce moment, les trois mariniers avec leurs longs crocs, renforçant la Ficelle et son compagnon, s'élancèrent sans hésiter.

Le petit homme lâcha son second coup de pistolet sur son terrible adversaire. La balle toucha, car on vit chanceler le défenseur de la jeune femme. Se sentant atteint par la balle décochée sur lui, le jeune homme se laissa emporter par la fureur dont sont saisies les natures sanguines lorsqu'elles sont frappées : peut-être aussi craignait-il que la perte de sang ne l'affaiblît trop rapidement.

Familier avec toutes les escrimes, maniant redoutablement le gourdin, il prit l'offensive avec une fougue inouïe. D'un moulinet terrible, il écarta bâtons et crocs dirigés contre lui, fit reculer ses adversaires, en coucha bas un, cassa le bras d'un autre, et il eût rejeté tout ce monde dans le bateau, si l'homme aux pistolets n'avait traîtreusement tiré deux coups sur le malheureux jeune homme, qui, touché légèrement à la jambe, mais frappé à la poitrine et suffoqué, tomba en battant l'air de ses bras, menaçant encore les mariniers.

La Ficelle poussa un petit cri de satisfaction et l'homme aux pistolets cria :
- Vite donc ! à la femme, enlevez-la.

Comme le terrain de la lutte s'était déplacé, comme on était à cent pas de l'endroit où gisait la jeune femme garrottée, la Ficelle et les bateliers coururent de ce côté. Mais un coup de vent apporta aux oreilles de ceux-ci le bruit sourd et cadencé d'une troupe régulière, arrivant au pas de course. C'était une patrouille qui accourait, attirée par les coups de feu.
- La Garde Nationale ! dit la Ficelle s'arrêtant brusquement.

Au même moment, on vit une ombre se dessiner et accourir. C'était le chef, Monte-à-Rebours. Il avait repris connaissance, entendu la patrouille et il fuyait.
- En retraite ! dit-il, au bateau ! Ne compromettons pas le comité.

L'homme aux pistolets lui-même, tout en prodiguant les épithètes les plus flétrissantes à son monde, ordonna :
- Enlevez vos deux camarades qui sont étalés là-bas, et vivement au bateau.

Puis, entre ses dents :
- Pourvu que Gueule-de-Loup et l'Enrhumé puissent s'esquiver ! Sacrebleu la sale affaire ! S'ils sont pris et reconnus, voilà une vilaine histoire pour nous.

Et, voyant la Ficelle présider à l'enlèvement de ses camarades assommés, il gagna lestement le bateau en grommelant. On plaça les blessés au fond de l'embarcation, et les bateliers lâchèrent les amarres. L'un d'eux avait le bras cassé.
- Qui me remplace à l'aviron ? demanda-t-il : j'ai une aile brisée.

On vit bien alors que la Ficelle et ses camarades étaient de faux mariniers : ils ne savaient pas ramer.

L'homme aux pistolets dit alors :
- Bons à rien !

Et il prit l'un des avirons. Tout quinteux qu'il fût, il montra de la vigueur.

A la barre se tenait un pilote familier avec la rivière. Enlevée par les coups de rames, emportée par le courant, la barque fila comme une flèche, évitant les obstacles, franchissant les tourbillons et disparaissant dans l'ombre. Il était temps. Les bourgeois de la patrouille, enchantés de tirer comme tous bons bourgeois qui jouent au soldat, firent un feu roulant sur la barque. Mais, bien entendu, les balles se perdirent dans l'eau avec des bruits mats de cailloux lancés du haut d'un pont. Le guet-apens était manqué, mais la patrouille, de son côté, avait manqué l'arrestation de ses auteurs. Toutefois, la jeune femme était sauvée et le blessé aussi, à moins qu'il ne mourût entre les mains des chirurgiens.

L'officier qui commandait la patrouille était le fils aîné d'une des plus riches familles de Lyon, les Leroyer. Le père avait la meilleure maison de soierie de la ville. Bien entendu, il était Girondin, du moins il se disait tel, mais on le soupçonnait fort d'être au fond un royaliste très dévoué à la cause du trône et de l'autel, d'autant que sa femme sortait de la famille noble des d'Etioles. Quant au fils, en vertu de cette discipline de famille qui a toujours existé à Lyon, il pensait comme son père et surtout comme sa mère.

C'était un assez beau garçon, ayant bonnes façons, bonnes manières, singeant un peu trop les gentilshommes, juste assez intelligent pour n'être point un sot, une de ces natures enfin qui restent dans la bonne moyenne et auxquelles l'éducation donne un certain vernis. Doué d'une vanité qui fait le fond de la race et qui consiste à apprécier trop haut la valeur de l'or, capital acquis, levier puissant, infatué de la situation paternelle sur la place, gonflé par l'importance que lui donnaient ses galons, mais très-bon enfant au fond, Etienne Leroyer était le type de ces Lyonnais qui furent si braves pendant le siège, se battant avec valeur sans trop savoir pourquoi et sans apprécier les causes, les motifs et les suites de la révolte. "Le fond de cette race est un courage froid qui les pousse jusqu'au bout, victoire ou mort" (Michelet). Bon enfant, en somme, ce jeune homme, bon garçon, mais aussi capable de tomber pour une bonne que pour une mauvaise cause !

Pour le moment, furieux contre les brigands qui attaquaient à main armée et disposé à leur faire passer un très mauvais quart d'heure : mais tous avaient disparu. Tous, y compris ceux qui avaient été blessés rue des Trois-Maries, et qui avaient pu s'enfuir. Il ne restait donc que la jeune femme et son défenseur.

Etienne, galant homme, délia la victime de l'attentat, pendant que l'on s'occupait du blessé évanoui.

Ah ! c'était une maîtresse femme que la petite femme. Pas de faiblesse. Pas de pamoison. Elle n'avait point à reprendre connaissance, n'ayant jamais perdu ses sens : et si elle avait perdu la parole, ce n'était point par sa faute, mais par le fait du bâillon : car celui-ci enlevé, elle se mit tout aussitôt à parler. Et ce fut elle qui, avec une incroyable autorité, se mit à questionner. A l'officier qui la regardait et qui la trouvait d'un abord très distinguée, elle demanda :
- Votre nom, lieutenant.

Mais elle s'y connaissait donc en grades et en militaires, cette charmante petite femme.
- Mon nom ! dit le lieutenant en souriant. Mon nom, Mademoiselle... ou madame ... ! Leroyer.
- Leroyer... fit-elle... très bien.

Puis, comme si elle eût commandé la patrouille :
- Lieutenant, faites enlever ce jeune homme et qu'on le transporte dans la maison la plus voisine. Vous avez droit de réquisition, n'est-ce pas ?
- Oui ! dit l'officier étonné de se voir commandé de la sorte et subissant le joug d'une aussi jolie femme. Car décidément elle était très jolie. Un caporal porte-lanterne avait eu cette curiosité d'éclairer le visage de la jeune femme, et toute la patrouille, comme un seul homme, à l'unanimité, sans conteste, sans hésitation, avec enthousiasme, s'était avoué, homme par homme, que c'était là une charmante femme, un beau brin de fille, quelque chose de très distingué, une de ces gaillardes qui ont le je ne sais quoi et pour lesquelles les hommes font des folies.

D'abord elle était blonde et, quoique meurtrie, ébouriffée par la main brutale du chef Monte-à-Rebours, quoique bousculée, étouffée, frappée, décoiffée, elle avait trouvé le moyen, en un tour de main, d'étirer ses jupes, de faire rentrer sous le bonnet de dentelles les touffes rebelles, de redonner des plis gracieux à sa mante tombée à terre et replacée sur le bras. Pas de trouble. Pas d'embarras. Tous ces hommes, pour elle, semblaient des serviteurs-nés.

Elle les appelait... citoyens !... mais elle prononçait le mot comme s'il se fût orthographié "messieurs" ! Elle ordonnait sans hésiter, comme une femme sûre d'être obéie par une patrouille; elle eût commandé de même à une armée. Etienne n'était plus le lieutenant de son capitaine demeuré au poste central ; il était le lieutenant de cette petite femme ravissante : lui qui discutait parfois les ordres de son chef en culottes ne discutait point ceux de son chef en jupons.

Elle avait dit :

- Réquisitionnez ! Transportez !

Etienne réquisitionna, transporta. Il frappa à la porte d'un magasin qui s'ouvrit : on fit allumer des lampes dans ce magasin : on s'enquit d'un médecin, on étala le blessé sur un comptoir.

La petite femme, qui n'était pas une mijaurée et qui n'avait cependant rien d'une effrontée, fit sauter les boutons du gilet, sans fausse pudeur, très délibérément ; elle examina la blessure de la poitrine, la sonda de son petit doigt rose et dit :
- Bien ! bien ! la balle n'a pas pénétré et elle s'est arrêtée sur l'os d'une côte, je la sens ; le chirurgien l'enlèvera facilement. Mais ce pauvre jeune homme a été suffoqué : toutefois, cette blessure, ce n'est rien.

Au lieutenant.
- De l'eau ! de l'eau-de-vie ! quelque chose !

Puis, regardant la figure du blessé, elle dit, avec un sentiment d'admiration qui fit faire la grimace à Etienne :
- Quel beau jeune homme ! Il a vraiment l'air intelligent et distingué : Le connaissez-vous ?

Et, comme Etienne semblait étonné de la question :
- Oh ! fit-elle, ce ne peut être le premier venu.

Et elle avait raison, car un sergent et plusieurs gardes dirent :
- C'est Saint-Giles !

Saint-Giles, qui signait Cinq-Giles depuis qu'il était de mode de supprimer les saints dans le calendrier, Saint-Giles fut au Lyon d'alors ce qu'André Gille, le caricaturiste, fut au Paris du second Empire. Avant 89, Saint-Giles était dessinateur sur soie, mais déjà il s'était révélé par des charges très amusantes et très originales, que l'on décalquait pour les faire passer sous le manteau. Lorsque la Révolution éclata, Saint-Giles avait dix-neuf ans et il avait déjà conquis à Lyon une certaine notoriété. Les troubles qui se prolongèrent avaient frappé au coeur l'industrie lyonnaise on ne fabriqua bientôt plus de soie : par conséquent, plus de dessins à faire.

Saint-Giles, qui depuis l'âge de 14 ans nourrissait sa mère, ses trois frères et ses deux soeurs, Saint-Giles, ainé d'orphelins, offrit son crayon à un libraire. Un journal de caricatures fut créé : il réussit merveilleusement et très vite, grâce au talent satirique de Saint-Giles qui devint l'enfant gâté de la démocratie lyonnaise. Disons même, à l'honneur de l'esprit français, que l'aristocratie et le clergé riaient des dessins de l'artiste et lui pardonnaient assez volontiers ses charges.

Le rire désarme.

En outre, les tendances particularistes qui ont toujours distingué Lyon, lui inspiraient une sympathie toute maternelle pour cet enfant de la Croix-Rousse, qui avait conquis Paris sans consentir à quitter Lyon. Un éditeur parisien l'avait appelé en vain près de lui ; Saint-Giles avait refusé ; ce que voyant, l'éditeur avait traité avec l'artiste pour l'envoi par la poste d'un dessin par semaine, et ce dessin obtenait toujours à Paris un succès énorme qui flattait beaucoup les Lyonnais.

Ce qui avait contribué le plus, après le talent, à fonder la réputation de Saint-Giles, c'était sa bravoure. M.M. les officiers du Royal-Pologne s'étant trouvés offensés par une caricature de l'artiste, lui avaient envoyé un cartel. Il l'avait accepté et avait blessé successivement trois des officiers du régiment ; il avait fallu l'intervention du général, prince de Hesse, pour assoupir cette affaire et empêcher d'autres duels.

Giles était un grand et beau garçon, au profil aquilin, aux cheveux noirs, aux yeux bruns très doux, très expressifs. Sa bouche large, bien fendue, sensuelle et rieuse, annonçait un tempérament ardent, gai, avec des appétits robustes. Mais ce qui faisait surtout le charme de cette physionomie, c'était le feu sacré de l'intelligence animant ses traits, c'était enfin le Mens divinior, l'âme divine de l'artiste, se révélant et s'affirmant même en ce moment où le regard était voilé par les paupières, où les lèvres étaient décolorées par la perte du sang.

La jeune femme, en entendant prononcer le nom de Saint-Giles, dit en souriant :
- Je me doutais bien qu'un garçon de cette trempe était quelqu'un.
- Quelqu'un de bien dangereux ! dit le lieutenant avec une pointe de jalousie, causée par l'intérêt que semblait porter au blessé cette jolie femme.
- Dangereux ! fit-elle.
- Mais... mademoiselle... où madame.... le crayon de Saint-Giles ne respecte rien, ni hommes, ni prêtres, ni Dieu.
- Pas même monsieur votre père, n'est-ce pas ? dit-elle en souriant. Saint-Giles l'a placé, je crois, dans sa Galerie des Sacristains. Et haussant les épaules, elle dit :
- Petits esprits, a dit M. de Beaumarchais, ceux qui s'offusquent d'un petit écrit ou d'une petite caricature. Les gardes nationaux s'entreregardèrent, se demandant comment une grisette pouvait parler sur ce ton. Ils en conclurent que c'était une grande dame déguisée. Ils n'en doutèrent plus, quand ils l'entendirent, s'adressant au lieutenant, lui dire :
- M. Leroyer, vous allez laisser, s'il vous plaît, le commandement de la patrouille à votre sergent, M. Suberville, si je ne me trompe, et vous m'accompagnerez jusqu'à la porte d'une maison où votre père vous remerciera fort de m'avoir protégée.
- Je suis à vos ordres, madame ! dit le lieutenant.

Et, appelant son sergent qui était lui-même un gros bonnet de l'industrie lyonnaise, et qui, à bien prendre, était le vrai chef de la compagnie, il lui dit avec beaucoup de déférence :
- Monsieur Suberville (le haut commerce de Lyon était resté poli et dédaignait de se donner du citoyen), vous connaissez l'itinéraire, vous voudrez bien conduire la patrouille.
- Je vous prie, monsieur, dit assez vivement la jeune femme au sergent, de laisser un caporal et quatre hommes auprès de mon blessé, jusqu'à l'arrivée du chirurgien. Et je compte sur l'humanité de ces messieurs pour transporter chez lui M. Saint-Giles et lui faire donner les plus grands soins, fussent-ils ses ennemis politiques.
- Madame, dit le sergent, nous sommes tous républicains.
- Oui... je sais... Girondins... Et M. Saint-Giles, lui, est Jacobin ! On est donc ennemis. Mais votre situation dans la haute bourgeoisie lyonnaise et votre éducation me rassurent, car elles vous font un devoir de la générosité.

Elle conclut avec un beau sourire qui les enchanta.
- Je suis certaine de votre prud'hommie.

Depuis quelque temps elle regardait avec attention le sergent M. Suberville. Lui de son côté l'observait.

Elle fit un signe rapide, puis elle parut s'impatienter et dit :
- Quelle longue nuit ! Le soleil ne se lèvera-t-il donc jamais ?
- Il se lèvera, soyez-en sûre, dit en souriant M. Suberville. Et il fit à son tour un signe symbolique.

De ce moment, elle parut sûre de M. Suberville : du reste, elle avait gagné à ses intérêts toute la patrouille. Cette petite femme avait le charme, car elle avait su trouver les paroles les plus sûres pour aller au coeur de ces bourgeois. Un caporal, fasciné par les beaux yeux de la jeune femme, s'avança.

- Madame, dit-il, avec la permission du lieutenant, je reste et je vous réponds de votre protégé.
- Mon sauveur, voulez-vous dire ! Eh bien, monsieur, j'accepte et j'aurai bientôt le plaisir de vous remercier. Vous vous nommez ?
- Jean-Joseph Morongis pour vous servir, dit le caporal. Je tiens la grande confiserie de la place Bellecour.
- Je me ferai un devoir, M. Morongis, de vous donner ma clientèle.

Le caporal rougit de joie ; vendre sa marchandise à cette jolie femme, la voir et lui parler lui semblait un plaisir digne d'être savouré par un confiseur.

En ce moment, le chirurgien arriva. Il examina les blessures.
- Bon, dit-il. Presque rien ! La balle de la poitrine en s'aplatissant sur le sternum, a produit une suffocation.
- Et les autres blessures, docteur ?
- De simples coups de poings. Je réponds de tout, madame.

La jeune femme, définitivement rassurée par cette affirmation, fit un signe au lieutenant. Celui-ci, avec un empressement des plus galants, vint offrir son bras à la jeune femme qui, saluant gracieusement M.M. de la garde nationale, les remercia d'un mot, les gratifia d'un sourire et sortit, laissant derrière elle une impression qui se traduisit par exclamations.
- Si c'est une fille de canut celle-là, disait l'un, j'avale mon sabre et je le digère.
- C'est une duchesse ou une danseuse de l'Opéra, dit un autre. Elle vous a un cachet...
- Mais pourquoi si tard dans la rue ?
- Oh ! les femmes ! ça risque tout. Et puis, Saint-Giles était avec elle.
- Mais non. Il paraîtrait qu'il l'a entendue crier et qu'il est venu à son secours.
- Avec tout ça, dit la grosse voix d'un boucher, personne ici n'a fait son devoir.
- Bon ! voilà le citoyen Balandrin qui va encore protester, dit le sergent Suberville au garde mécontent, appuyant sur le mot citoyen.
- Citoyen... citoyen... oui, je suis citoyen, répliqua Balandrin, je m'en flatte même... N'empêche que personne n'a demandé ni ses papiers ni son nom à cette grande dame déguisée qui court les rues la nuit.
- Ah ! ah ! dit le sergent en riant avec éclat, vous auriez bien voulu savoir son nom et son adresse n'est-ce pas, citoyen Balandrin ? Ah ! ah ! mon gaillard, vous ne seriez pas fâché d'aller faire une visite domiciliaire chez cette dame, duchesse ou drôlesse ? Eh eh ! eh ! ils vont bien les citoyens bouchers ! ...
- Bon ! Bon ! Plaisantez, sergent. Mais, on ne m'ôtera pas de l'idée, dit Balandrin, que cette femme ne soit une royaliste qui conspire, peut-être même une émigrée. Si je me présentais chez elle, ce serait au nom de la loi. Je ne suis pas un farceur comme vous, moi, sergent !
- Et si c'était une émigrée, que feriez-vous citoyen Balandrin, vous qui ne plaisantez pas ?
- Je l'arrêterais.
- Et le tribunal révolutionnaire que le comité central a la prétention d'établir ici enverrait sûrement à la guillotine qui va nous arriver de Paris, dit-on, cette pauvre petite femme si charmante.
- Eh bien... après ! Pourquoi pas, si elle a émigré, si elle conspire.

- Vous êtes donc pour que l'on guillotine les femmes, vous, citoyen Balandrin ?
- Tenez, s'écria le boucher, colosse redouté, mais peu aimé dans la compagnie, tenez, cria-t-il, serrant les poings, vous m'embêtez, sergent, avec votre manière de m'envoyer du citoyen quand vous donnez du monsieur aux autres. Un boucher vaut bien un marchand de soie. Nous sommes tous égaux du reste.
- M. Balandrin, si je vous appelle citoyen, c'est pour vous faire plaisir, vous sachant républicain enragé.
- Vous ne l'êtes donc pas, vous, républicain ?
- Oh ! si, mais pas comme vous. Nous sommes tous ici des hommes modérés, sauf vous qui voulez faire tomber toutes les têtes.
- Les têtes coupables. Et je suis pour que l'on remplisse son devoir. Quand on fait patrouille, on arrête les suspects.
- Les suspects, fit le sergent, oui ; les gens que l'on suspecte d'être des malfaiteurs, des voleurs, des assassins. Nous faisons patrouille pour protéger les personnes et les propriétés; mais quant à arrêter les gens, sous prétexte politique, nous ne nous sentons pas du goût pour ça, nous autres.

Il y eut un murmure d'approbation.

Alors le boucher, furieux, roula des yeux menaçants autour de lui et s'écria :

Voulez-vous que je vous dise ce que je pense ?

Oui ! oui ! oui ! dit-on.

Eh bien, vous êtes tous des royalistes déguisés en Girondins.

Les trois quarts des gardes protestèrent de bonne foi.
- Nous sommes républicains ! criaient-ils énergiquement.
- Alors, dit Balandrin, protégez la République ! Sauvez-la ! Arrêtez les conspirateurs en culottes de soie, en soutane ou en jupe. Laissez s'établir ce tribunal révolutionnaire dont vous ne voulez pas et cette guillotine que vous voulez démolir et jeter dans le Rhône ! Laissez passer la justice du peuple. Car moi, bourgeois, moi propriétaire comme vous, moi modéré au fond comme vous mais voyant plus clair que vous, je vous le dis, on vous trompe ; il faut rompre avec les royalistes masqués qui nous font faire de la réaction et qui veulent nous pousser à la guerre civile. Vous savez bien qu'ici, dans vos rangs, il y a des royalistes...

Chacun s'avouait que le boucher disait vrai ; il venait de peindre le véritable état d'esprit dans lequel se trouvait la garde nationale lyonnaise girondine de coeur, républicaine, mais menée par un groupe de royalistes qui exhalaient ses haines bourgeoises, ses répugnances modérantistes, ses défiances de gens qui possèdent, ses rancunes de commerçants ruinés par les troubles ; si bien que, tôt ou tard, il fallait s'attendre à une lutte acharnée entre le comité jacobin, d'une part, et la garde girondine de l'autre.

Les déclarations véhémentes du boucher allaient faire éclater un orage, lorsqu'un incident détourna l'attention.

Un homme entra précipitamment et s'écria :
- Arrêtez l'assassin !

Il montrait Saint-Giles... L'homme qui venait d'entrer d'une façon aussi brusque était le bedeau ! Le bedeau hérissé, le bedeau féroce, le bedeau implacable, comme un homme qui a peur et qui, rassuré, veut se venger de sa lâcheté et de ses terreurs. Cet imbécile affolé s'était enfui éperdu : il n'avait rien compris à l'intervention de Saint-Giles et l'avait pris pour un des malfaiteurs. Ayant continué sa course sans tourner la tête, il avait atteint un poste de la garde nationale et il ramenait huit hommes et un caporal. Voyant un magasin plein d'autres gardes autour du blessé, il s'était précipité, avait reconnu Saint-Giles et le proclamait assassin.

M. Suberville, le sergent de la patrouille qui était intelligent, comprit que le bedeau se fourvoyait.
- Vous vous trompez, dit-il, ce jeune homme n'est pas coupable.
- Pas coupable, s'écria le bedeau avec véhémence, il m'a mis la main au collet pour m'arrêter et je ne m'en suis débarrassé qu'en lui donnant ma bourse et mon manteau.
- Mais ce même jeune homme a défendu une dame contre des malfaiteurs, et cette dame qui sort d'ici, a témoigné en sa faveur.

- Oh ! madame la baronne est sauvée !
- Une baronne, grommela le boucher Balandrin, j'en étais sûr.
- Une baronne, se disait le confiseur, bonne clientèle.

- Une baronne !

Cela fit sensation. Mais le boucher Balandrin appréciait la chose autrement que ses camarades.
- Vous voyez, dit-il au sergent, que c'est bien une ci-devant, une émigrée peut-être !

M. Suberville, le sergent, était royaliste comme quelques autres gardes, royaliste caché bien entendu : il voulut faire comprendre au bedeau quelle imprudence il venait de commettre dans les effarements de son émotion.
- Monsieur, dit-il brutalement et sévèrement, vous me faites l'effet d'un singulier animal ; ce jeune homme n'est pas un assassin : quant à la personne qui sort d'ici, elle est mise comme une ouvrière. Dans cette affaire, je ne vois rien qui se rapporte à ce que vous contez.

Et, d'un ton brusque, il conclut :
- Ou vous avez eu une autre aventure que celle qui nous occupe, ou vous avez eu si peur que vous avez perdu la tête.
- Sergent, dit le bedeau qui avait compris, il n'y a, en effet, aucune baronne dans l'affaire : c'est ma nièce que j'accompagnais dont je voulais parler : nous l'appelons baronne parce qu'elle se donne, comme ça, tout naturellement, des airs d'aristocrate.
- Oh ! dit le sergent, je saisis le quiproquo, mon bonhomme ! Eh bien, c'est le lieutenant M. Leroyer qui conduit lui-même votre nièce dans la maison où elle allait et où elle doit voir M. Leroyer père.

Le sergent mettait habilement le bedeau sur la bonne voie : celui-ci s'y jeta avec sagacité.
- Ce n'est pas M. Leroyer, c'est Mme Leroyer que ma nièce va voir, s'empressa-t-il de déclarer. Ma nièce est couturière.
- Et elle s'en va essayer des robes en ville, à dix heures du soir ! fit le boucher incrédule.
- Monsieur, dit le bedeau, ma nièce passera sa nuit à retoucher une robe que Mme Leroyer doit mettre demain matin pour la cérémonie du mariage.
- Ah ! il y a un mariage demain !

Le bedeau, qui avait eu le temps de préparer ses batteries, dit avec aplomb :
- Certainement, un très beau mariage ! Un mariage de campagne, c'est vrai, mais cossu ! C'est le fils de l'adjoint du village de Poleymieux qui épouse sa cousine. Je crois que Mme Leroyer est marraine de la mariée.

Le boucher, étonné de l'assurance du bedeau, n'osa contredire. En somme, le bedeau s'était accroché à une branche assez solide : le mariage était réel. Comme l'adjoint de Poleymieux était, lui aussi, un royaliste qui dissimulait ses opinions sous le masque républicain, il était facile d'improviser une invitation.

Le sergent devina qu'il était important de prévenir la baronne (il ne doutait pas que ce fût une vraie baronne) de la bourde commise par le bedeau. Il jugea que le meilleur messager à envoyer était le bedeau lui-même.

Il appela un garde qui était un de ses commis.
- Monsieur Lanthier, lui dit-il, en lui montrant le bedeau, voilà un brave homme qui est encore tout tremblant de ce qui vient de lui arriver : accompagnez-le donc jusque chez M. Leroyer, où il retrouvera sa petite baronne de nièce, à laquelle je le prie de faire tous mes compliments.

Et impérativement :
- Allez !

Puis, comme le blessé, toujours évanoui, était placé sur un brancard pour être transporté chez lui, le sergent dit :
- Ainsi, caporal Morangis, vous vous chargez de ce jeune homme.
- Oui sergent, dit le caporal.
- Et vous, docteur, vous en répondez ?
- Je débriderai la plaie et le blessé sera tout aussitôt soulagé : avant quarante huit heures il sera debout.
- Emportez, messieurs, emportez ! dit le sergent.

Les gardes soulevèrent le brancard et se mirent en marche. Quant aux hommes qu'avaient amenés le bedeau, ils s'en étaient retournés au poste.
- Formez vos rangs ! dit le sergent à la patrouille.

Et il l'emmena en murmurant :
- Tout va bien.
- Non, tout ne va pas bien, protesta tout haut le boucher Balandrin, qui avait entendu le sergent. Tout va mal ! La République est trahie ! Cette femme, c'est une vraie baronne, et je jurerai qu'elle est émigrée.
Le sergent qui savait comment on manie les hommes, entendant les observateurs du boucher, arrêta net la patrouille. On venait à peine de sortir de la maison et l'on était sur la place de l'archevê-ché.
Il commanda :
- Halte !
Puis :
- Formez le cercle !
- Quand tout son monde fut en rond autour de lui, il fit un petit discours, très net, très ferme, très adroit.
- Messieurs, dit-il, nous sommes tous des commerçants, des hommes d'ordre, des hommes voulant nous entendre pour empêcher le pillage et pour résister aux passions violentes de la populace qui menace nos maisons et nos personnes.
- Oui ! Oui ! dirent les gardes.
- Nous avons besoin d'union, de discipline, de concorde.
- Oui ! Oui !
- Or, chaque fois que nos officiers donnent une consigne, prennent une décision, je le constate à mon regret, notre camarade, M. Balandrin, proteste, ergote et je dirai même nous insulte.
- C'est vrai ! C'est vrai !
- A mon avis, le citoyen Balandrin, boucher comme le trop fameux Legendre, représentant de Versailles à la Convention, veut imiter son confrère qui l'a fanatisé lorsqu'il est venu ici en mission. M. Balandrin veut imiter ce célèbre Jacobin et jouer les Legendre à Lyon. Je n'ai pas à lui rappeler la fable de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf et qui en éclata : mais je lui déclare que nous ne pouvons supporter ces façons-là.
- Non ! Non !
- Je crois rester dans les bornes de la modération et de la politesse en disant au citoyen Balandrin que, du moment où l'on ne se plait pas dans une société, mieux vaut la quitter que l'offenser.
-Oui ! Bravo ! Démission !
- D'autant plus, continua le sergent, que les circonstances sont graves et que, dans la situation où nous sommes, il faut pouvoir compter les uns sur les autres.
- Certainement !
Le boucher, avec sa force musculaire énorme et sa franchise brutale, avait humilié beaucoup d'amour-propre et s'était fait beaucoup d'ennemis. Beaucoup qu'il avait rudoyés individuellement et qui n'avaient jamais osé protester profitaient des mauvaises dispositions générales pour se venger de leurs rancunes.
Ils criaient :
- Démission ! Démission !

Quelques-uns mêmes insinuaient avec une voix de fausset :
- A la porte ! c'est un mouchard du comité central.

Balandrin, loin d'être inférieur à Legendre, comme le donnait à entendre M. Suberville, se montra toujours, quoique d'un tempérament grossier, bien au-dessus du boucher versaillais. Il fut plus grand, plus généreux, plus brave encore et surtout plus éloquent que lui. Mais les réactionnaires de Lyon ont calomnié ce beau et terrible caractère lyonnais.

Pour les outrages qui pleuvaient sur lui, Balandrin, furieux, s'élança au milieu du cercle et dit, les dents serrées :
- Mouchard ! Moi ! Jamais ! J'ai toujours dit ma façon de penser tout haut et à tout le monde. Je suis franc. J'agis au soleil. Je vous ai tous regardés en face. Qui est-ce qui m'accuse de moucharder ?

Personne ne répondit.
- Bon ! fit le boucher. Vous vous taisez. Ceux qui m'ont accusé sont des lâches. Ce sont eux qui sont des mouchards, mouchards royalistes !

- Nommez-les, les mouchards ! criaient des voix loyales.

- Si je les nommais, dans huit jours, demain peut-être, leurs têtes tomberaient sous le couteau de la guillotine, qui a été demandée par Châlier, qui est arrivée et qui sera dressée sous peu. Je me tais, parce que j'étais des vôtres. Mais vous me chassez, je pars et je me fais Jacobin.
- Ah ! ah ! fit-on.
- Oui ! je me fais Jacobin, parce que vous autres modérés, vous autres Girondins, vous trahissez la France en vous alliant avec les royalistes. Si le pays n'était pas envahi, si les royalistes n'avaient pas soulevé la Vendée et appelé les Anglais, si l'on se battait chez soi pour ses idées, sans exposer la patrie à un démembrement, je resterais avec vous, parce que je suis propriétaire comme vous, bourgeois comme vous, patron comme vous. Mais périssent les patrons, les propriétaires, les bourgeois, plutôt que la patrie !

Le boucher tendit son fusil à l'un des gardes, son voisin.
- Tiens ! dit-il. Voilà l'arme que la municipalité m'a confiée : je la lui rends. Je demanderai un autre fusil au comité.
- Vous voyez, dit le sergent d'un air railleur, le citoyen Balandrin compte bientôt échanger des balles contre nous.
- Oui ! Et malheur sur vous, monsieur, comme sur tous ceux qui auront contribué à jeter la ville de Lyon dans la révolte. Vous tous paierez de votre sang votre perfidie et votre imbécillité ; car il n'y a ici que des traîtres qui savent où ils vont et des niais qui ne savent point où on les pousse. Et tous, tous vous périrez sous les balles, sous la mitraille, ou sous la hache. Je m'en vais déplorant l'aveuglement des honnêtes gens, mes amis, et maudissant les mauvais citoyens qui sacrifient la France au rétablissement du roi. Mais l'échafaud vengera les fautes des uns et les crimes des autres.

Le boucher fit un Das. Le cercle s'ouvrit. Sa sauvage éloquence avait produit une impression profonde. Le sergent le comprit, il toucha le boucher à l'épaule et celui-ci se retourna.
- Citoyen Balandrin, dit le sergent, vous n'avez jamais vu un guillotiné.
- Non, dit le boucher. Mais ça ne tardera pas.
- En effet, le citoyen Châlier, votre nouvel ami, et le comité central ont demandé une guillotine.
- Elle est arrivée, je vous l'ai déjà dit.
- Eh bien je vous prédis, moi, que Châlier l'étrennera.

Et de rire. Comme un bon mot a toujours du succès en France, toute la patrouille fit écho. Le boucher Balandrin sortit du cercle, étendit la main vers la Saône et s'écria :
- Vous riez aujourd'hui, vous pleurerez des larmes de sang demain, et l'on vous jettera à l'eau, sans vos têtes.

Et il s'en alla lui, le modéré d'hier, indigné à cette heure, plus tard héros pendant la lutte et bourreau infatigable après la victoire...

Une ci-devant

Pendant que l'on enlevait son sauveur et qu'on le portait chez lui, la jeune femme pour laquelle il s'était fait blesser, s'en allait au bras d'Etienne Leroyer, trottinant si vite de son pas de souris, que le lieutenant en était tout essoufflé. Etienne n'était pas un aigle, mais ce n'était pas un sot. Il n'aurait pu dire si cette jeune femme était une fille d'opéra ou si c'était une vraie grande dame : mais de la prendre pour une petite ouvrière, point si niais. Cependant il eût bien voulu savoir exactement à quoi s'en tenir.
- Madame, demanda-t-il, nous trouverons mon père, m'avez-vous dit, là où nous allons : mais où allons-nous ?
- Chez votre père !
- Et vous êtes attendue...
- Si je suis attendue ! Ah ! lieutenant ! si je manquais à ce rendez-vous, les invités de votre mère seraient bien inquiets et bien tourmentés : on doit causer de choses graves chez votre père, ce soir, et sans moi pas de décision possible.

-Pardon, Madame, je vais vous poser une question qui vous étonnera peut-être, dit Etienne.
- Vous voulez me demander, lieutenant, s'il fera jour demain, et je vous réponds, moi, qu'il fera jour si le soleil se lève.
- Madame, je vois que vous êtes des nôtres, et que je puis parler : je m'en doutais, du reste, ayant surpris les signes que vous échangiez avec M. Suberville.
- Parlez, mon cher compagnon de Jéhu, parlez. Je suis votre soeur et je crois même votre dînée dans notre société.
- Alors, Madame, vous êtes venue pour connaître les ordres que le comte de Provence, régent du royaume, envoie aux Compagnons de Jéhu pour le Midi de la France
- Bien mieux, j'apporte ces instructions moi-même ! Ce qui vous explique comment, trahie par je ne sais qui, je viens d'être exposée à un guet-apens préparé par les hommes du comité central.
- Tiens ! tiens ! Moi qui me figurais que vous aviez eu affaire à de vulgaires malfaiteurs.
- Que non pas, lieutenant : les voleurs volent sans tant de mystères. Ces messieurs du comité central n'ont quelque peu d'influence que dans la municipalité, encore cette influence n'y est-elle pas aveuglément écoutée. Le maire n'est pas pour eux et il ne se prête à aucune persécution, à aucune arrestation. Une délation, dont je reconnaîtrai l'auteur, a révélé à ces hommes du Comité l'importance des ordres que j'apporte. Mais comme ni le maire, ni aucune autorité n'aurait consenti à me faire saisir et emprisonner, ces bons Jacobins ont transformé leurs mouchards en voleurs et les ont lancés sur moi. Mon bedeau, que le curé des Brotteaux m'avait donné comme un homme sûr, m'a abandonnée : sans Saint-Giles et sans vous, lieutenant, on me jetait au fond d'une barque, on me fouillait, on ne trouvait rien du reste, car mes dépêches sont admirablement cachées, puis, comme une émigrée est moins que rien et hors la loi, on me glissait tout doucettement dans la rivière, et ma mort aurait passé pour un suicide.

Etienne s'émerveillait du ton délibéré dont la jeune femme parlait de cette aventure qui avait failli avoir un dénouement si lugubre ; jamais on ne se serait douté que cette charmante et délicate créature venait de voir la mort de si près. Et quelle mort !
- Oh madame, dit-il, j'admire votre sang-froid et votre bravoure ; mais laissez moi blâmer votre imprudence !
- Quelle imprudence ?
- Etre émigrée et accepter une pareille mission.
- Eh, monsieur, ruinée par le séquestre mis sur mes biens, que vouliez-vous que je fisse à l'étranger ? Je préfère encore intriguer pour la cause royale qu'être couturière à dix pences par jour à Londres comme la comtesse de Chamy, ou modiste-revendeuse comme la duchesse de Maurevers à Berlin ; je ne déroge pas en conspirant, je joue un rôle qui a déjà été brillamment tenu par Mmes de Chevreuse, de Longueville et tant d'autres.

Etienne se rengorgea à l'idée d'être le cavalier de cette femme qui se haussait à la taille de ces héroïnes, mais il voulut au moins faire une critique, signe d'un esprit inférieur qui veut se grandir.
- Madame, dit-il, que vous acceptiez une mission périlleuse, soit, vous êtes vaillante et je vous comprends : mais vous risquer avec un bedeau !
- Si j'avais prévu une dénonciation, répliqua-t-elle, si j'avais pu soupçonner le guet-apens du comité, certes, j'aurais avisé ; mais je vous assure que cette dénonciation n'était point dans les probabilités. Mais, comme je vous le disais, comme vous en conviendrez, Lyon, où les prêtres insermentés se promènent dans les rues ostensiblement, est une ville où il semblait inutile de multiplier les précautions. Je n'ai emmené le bedeau que pour tenir les voleurs en respect. Et se mettant à rire :
- Franchement, est-ce ma faute fit-elle, si cet homme, que l'on me représentait comme un César en soutanelle, n'est qu'un poltron ; car, remarquez-le, pour lui, comme pour vous tout à l'heure, ces mouchards du comité, déguisés en mariniers, n'étaient que des voleurs de nuit. Et je ferai même, un peu plus tard, adresser mes compliments à Châlier : l'idée de me faire attaquer par de faux voleurs est très ingénieuse.

Se frappant le front :
- Eh ! mais j'y suis !
- Vous y êtes, madame ?
- Oui... la dénonciation... une femme...
- Vous croyez ?
- J'en suis sûre.

Souriant :
- Une rivale ! La maîtresse du marquis de Chavanes. Le marquis, le régent et moi, nous étions seuls dans le secret : mais le marquis en aura parlé à sa maîtresse, et celle-ci est d'une jalousie si bête et si féroce qu'elle m'a voué une haine mortelle pour un caprice que nous eûmes par aventure, le marquis et moi, je ne sais dans quelle nuit de fête.

Peu accoutumé au sans-façon avec lequel les femmes de l'aristocratie traitaient les questions de galanterie, Etienne était ébaubi de la confidence, il se garda de le faire voir. On était arrivé.
- Madame, dit-il, voici la maison de mon père. Le jour où vous pourrez me faire savoir le nom de la femme charmante dont j'ai eu l'honneur d'être le cavalier ce soir, je serai heureux et fier de le connaître.
- Lieutenant, je suis la baronne de Quercy. Puis, montrant une porte devant laquelle s'était arrêté le lieutenant.
- C'est donc là ?
- Oui, madame.
- Vous me présenterez vous-même à votre père, je veux lui dire tout le bien que je pense de vous.

Etienne s'inclina et sonna.

Ainsi donc, c'était une baronne que Saint-Giles avait sauvée. C'était une ci-devant. C'était pire ou mieux encore, c'était une émigrée, et, à coup sûr, elle conspirait, puisqu'elle allait chez M. Leroyer assister à quelque conciliabule royaliste. Car la maison de ce Leroyer était visitée souvent, le soir, par des gens à mine suspecte, ayant sous l'habit bourgeois des faces glabres de prêtres non assermentés : d'autres, sous le modeste habit des courtiers de commerce, avaient la pétulance et les manières des marquis de l'ancien régime ; puis c'étaient des allées et venues de femmes qui avaient dû se poudrer quelques années auparavant et qui portaient leurs petites robes de petites rentières économes en darnes qui ont eu des pages pour relever les queues de leurs jupes.

Comment, lorsque les Girondins étaient vaincus à Paris, lorsque la guillotine y fonctionnait, comment, la Terreur étant commencée, M. Leroyer, qui n'était pas brave, osait-il abriter sous son toit des complots royalistes et faire de sa maison le centre des menées cléricales ? C'est parce que la Terreur n'avait pas encore pu s'implanter à Lyon. Le Comité central, dont Châlier était l'âme, ne pouvait compter que sur la populace et les déclassés : les Jacobins étaient en minorité, les Girondins, avec l'appoint considérable des royalistes, formaient une majorité écrasante qui avait son armée ; la garde nationale, dont presque toutes les sections étaient commandées par des officiers, fils de famille comme Etienne Leroyer, lesquels n'étaient que les instruments dociles et souples de sergents comme celui qui venait de forcer Balandrin à quitter sa compagnie. D'autres villes en France : Bordeaux, Nantes, Caen, Rouen, Marseille, Poitiers, Angers, présentaient le même esprit politique ; les Girondins y exploitaient l'esprit d'indépendance séparatiste qui a toujours fait le fond des aspirations des grandes communes : ils donnaient satisfaction à cet esprit en promettant d'établir le système fédéraliste qui aurait constitué chaque grande ville capitale d'un Etat provincial s'administrant en toute liberté : la jalousie, la haine même des grandes villes contre Paris fermentait, partout exploitée par les Girondins, en apparence au profit de leurs idées modérées et de leur système de tolérance, mais en réalité au profit des royalistes et de leurs complices.

La porte s'ouvrit : un serviteur affidé de la maison Leroyer reçut la baronne et le lieutenant à l'aspect duquel il manifesta un certain étonnement.
- Jean, dit l'officier au vieux domestique qui l'avait bercé tout enfant dans ses bras, allez dire, je vous prie, à mon père, que je lui amène la personne qu'il attend.
- Madame ? demanda Jean.
- Oui, madame.

Jean examina la personne : un seul coup d'oeil lui suffit pour se convaincre que ce n'était pas une ouvrière. Un second coup d'oeil lui démontra péremptoirement que ce n'était point non plus une vulgaire intrigante. Fort de ses remarques, Jean salua avec le plus profond respect d'un serviteur bien appris et il dit :
- Si madame veut attendre dans le petit salon, je vais prévenir monsieur qui est en affaires et qui s'empressera de se mettre aux ordres de madame, aussitôt qu'il le pourra.

Jean ouvrit la porte du petit salon, et, l'échine courbée en deux, laissa passer son jeune maître et la baronne referma la porte et courut avertir M. Leroyer.
- Mes compliments, disait la baronne en examinant le salon qui était meublé avec goût, voilà un domestique dressé et une décoration drapée de main de maître.
- De maîtresse, madame la baronne, de maîtresse ! se hâta de rectifier Etienne.
- Ah, c'est à Mme votre mère que vous devez la parfaite éducation de ce serviteur et cette tenture élégante.
- Oui, madame, maître Jean est entré à la maison le jour où ma mère a épousé mon père. C'était un des hommes de livrée de la famille d'Etioles, dont ma mère est issue.
- Je comprends, dit la baronne, qui devina tout l'intérieur Leroyer.

Une d'Etioles, famille noble, mais de noblesse de robe, famille de juges et de prêtres, avait été sacrifiée à quelques combinaisons financières et donnée à un Leroyer. Et voilà pourquoi ce Leroyer était devenu royaliste. Il s'agitait, cet homme, dans le tourbillon d'intrigues qui l'enlaçait et sa femme le menait. La baronne nota ce détail.

Monsieur Leroyer accourut. C'était le type du vieux bourgeois lyonnais. Boutonné au moral et au physique jusqu'au menton, raide, compassé, calculant et pesant tout au point de vue du rapport, hommes, faits, choses, gestes et paroles, se trompant souvent parce que c'était une cervelle étroite, mais laissant sa femme rectifier ses impressions. Ce Leroyer, qui avait toutes les apparences d'un homme remarquable et qui s'était fait un aspect, composé un maintien par une pose continuelle devenue seconde nature, ce Leroyer était une parfaite nullité, déguisée sous un vernis de politesse froide et solennelle : ne pouvant lui donner autre chose, sa femme lui avait donné un extérieur. Du reste, plein de morgue, gonflé de sa fortune, d'une avarice et d'une rigueur dont l'intelligente influence de sa femme corrigeait seule l'âpreté, Leroyer était rude à l'intérieur, hautain avec ses égaux et plein d'égards pour ses supérieurs. Personne n'excellait comme lui à se mettre à plat ventre devant un supérieur, tout en sauvant les apparences de la dignité.

Et hypocrite ! D'une bonne hypocrisie bien fermée, bien cadenassée, bien verrouillée, qui mure le coin secret des vices, qui barricade la petite porte du retrait où fermentent les passions malsaines, hypocrisie qui se permet à huis clos dans les maisons suspectes des rues obscures, l'orgie crapuleuse et qui ne parle que de vertu d'honneur et de continence.

Il regarda son fils avec une sévérité qui depuis longtemps n'en imposait plus à celui-ci et il examina la baronne avec cette politesse que sa femme lui avait apprise.

Etienne s'inclina devant M. son père, comme si ce bourgeois eut été duc et pair et lui dit :
- Monsieur...

Mme Leroyer avait imposé ce cérémonial dans son intérieur. Non qu'elle fut désireuse de singer les grandes familles, mais, souhaitant que ses fils s'aperçussent le plus tard possible de la nullité de leur père, elle mettait intelligemment entre eux et lui une barrière de respect qui ne permettait pas l'intimité. Etienne, Fainé, s'était peu à peu émancipé et il ne conservait plus que les formes extérieures de la déférence.
- Monsieur, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter Mme la baronne de Quercy qui vous apporte de précieuses instructions.

Leroyer tressaillit. Pour un homme de son tempérament et de son intelligence, confier des dépêches à une femme, employer une femme comme diplomate, accepter une femme comme compagnon de Jéhu, cela la bouleversait. La baronne comprit les doutes de ce maître sot et ne voulut point perdre du temps à convaincre une intelligence obscure. Elle avait deviné derrière Leroyer sa femme.
- Monsieur, dit-elle, présentée à vous par votre fils qui vient de me sauver la vie, je désirerais être présentée par vous à Mme Leroyer.

C'était une façon de simplifier les choses qui convenait fort à ce mari, habitué à s'en rapporter à sa femme dans tous les cas difficiles. Mais, par un excès de délicatesse bien inutile, la baronne ajouta :
- Je désirerais rester seule quelques instants avec Mme Leroyer qui m'aidera à découdre mon corsage pour y trouver mes instructions.

C'était un moyen de ménager l'amour-propre de M. Leroyer. Inutile. M. Leroyer n'était pas froissé le moins du monde.

Puis, d'un ton de commandement qui plia Leroyer en deux :
- Allez, monsieur ! Prévenez madame Leroyer. J'attends...

Et quand il fut sorti, la baronne dit à Etienne :
- Il ne vous déplaît pas, je pense, de faire preuve de zèle, de rendre des services à la cause royale. Vous avez un nom à reconquérir.

Etienne tressaillit.
- S'appeler Leroyer, ce n'est pas mal, vraiment. Vieille famille ! Haute bourgeoisie ! Mais il me semble que d'Etioles sonne mieux. Et une ordonnance du roi pourrait vous donner le nom de votre mère.

Etienne rougit. C'était la secrète ambition soufflée par sa mère. Celle-ci n'avait épousé M. Leroyer qu'avec l'arrière-pensée de débarbouiller les fils qu'elle en aurait dans une savonnette à vilains et d'en faire des nobles.

Elle entra avec M. Leroyer comme Etienne baisait la main de la baronne.
- Madame, dit le jeune homme à sa mère, joignez-vous à moi pour remercier Mme la baronne de Quercy qui veut bien utiliser mon dévouement et qui promet de me recommander au roi quand le roi sera remonté sur le trône. Sa Majesté, sollicitée par Mme la baronne, n'oubliera pas les services rendus par la famille, et je suis bien sûr qu'avec l'appui de madame vos plus chers désirs seront réalisés. Puis, pour empêcher son père de dire ou de faire quelque nouvelle sottise, le jeune homme lui dit :
- Venez monsieur ! Laissons ces dames.

Et Leroyer, qui avait comme une vague conscience de son infériorité suivi son fils avec majesté, après avoir salué avec pompe.

Cinq minutes à peine s'étaient écoulées que Mme Leroyer venait retrouver son mari qui, seul dans son cabinet, se demandait quel serait le résultat de l'entrevue entre sa femme et la baronne.
- Ah ! monsieur, lui dit Mme Leroyer, quel dommage que vous ne sachiez pas distinguer entre une caillette et une vraie grande dame. Vous auriez froissé la baronne si ce n'était avant tout une femme d'esprit.
- C'est donc une vraie baronne ?
- Oh monsieur, ça se voit, ce me semble.
- Mais elle se montrait d'une liberté avec Etienne! Ils échangeaient des regards ! Il m'avait semblé que...

- Eh monsieur, si votre fils a plu à la baronne, tant mieux ! Cela ne s'appelle pas pour rien une bonne fortune. Madame Leroyer poussa alors son mari vers le salon où les conjurés causaient comme eussent fait des invités ordinaires, en le priant d'annoncer l'envoyée de son Altesse, Monseigneur le Régent.

... Tout à coup la porte du grand salon s'ouvrit à deux battants et la baronne entra pour présider la séance qui allait décider du sort de Lyon. Elle s'assura que seuls les conjurés pouvaient entendre ce qui se dirait dans le salon : elle constitua Etienne gardien de la porte et pria l'abbé Roubiès de lire un rapport très concis et très exact sur l'état de la France.

L'abbé lut, et il sembla que chacune de ses phrases hachait la France.

"La Convention est perdue ! " lisait-il. "L'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, le Piémont, la Russie, enfin toute l'Europe liguée va écraser la Révolution. L'effet des victoires de Valmy et de Jemmapes est effacé depuis que Dumouriez est passé aux royalistes. Toutes les frontières sont envahies. La Vendée et la Bretagne sont soulevées et ont armé cent mille paysans qui écrasent les gardes nationaux envoyés contre eux. Les côtes sont bloquées. Les grandes villes se soulèvent, arborant le drapeau girondin, et la guerre civile entre les républicains est commencée. Tout le Midi est prêt pour ce soulèvement, et, Toulon, Marseille, Bordeaux, Toulouse fourniront des armées de secours quand Lyon donnera le signal de la révolte. Les Piémontais vont écraser l'armée de Kellermann, qui s'épuise en Savoie vingt mille Sardes de renfort vont anéantir la poignée d'hommes de Kellermann et marcher sur Lyon. Et pour repousser sept armées en marche contre elle, venant de l'extérieur, pour arrêter les Vendéens et les Chouans, pour comprimer les révoltes du Midi qui vont éclater, la Convention n'a que des armées de va-nu-pieds, de meurt-de-faim, qui sont découragés, qui voient partout la trahison, à qui de nombreux émissaires, qu'on a glissés dans leurs rangs, crient : Sauve qui peut ! à chaque bataille. Il n'y a pas quarante départements qui reconnaissent la Convention. "Que Lyon soulevé donne une capitale aux révoltés du Midi et c'en est fait de la République."

Tout le rapport concluait à ceci : "Il faut que Lyon se mette immédiatement en lutte ouverte avec la Convention."

L'abbé en était là de son rapport, lorsqu'Etienne ouvrit la porte du salon et dit d'un air inquiet :
- On sonne à la porte de la rue et une troupe d'agents qui se disent investis d'un mandat, nous requiert d'ouvrir.
- Si le mandat est régulier, dit la baronne, c'est que quelque chose de grave s'est passé à Lyon ce soir.

La baronne ne se trompait pas : un événement fortuit venait de donner aux Jacobins la force et l'audace. Châlier attendait à Lyon l'arrivée, pour ce soir-là même, de quatre représentants Jacobins envoyés en mission à l'armée des Alpes : Dubois-Crancé, Albite, Nioche et Gauthier. Il avait préparé un décret qu'il comptait faire signer par la municipalité et les représentants qui lui avaient promis de s'arrêter à Lyon. Cet arrêté, le même que Paris avait adopté et exécuté déjà, que le département de l'Hérault avait accepté et qu'il exécutait, cet arrêté avait un but patriotique par lequel il s'imposait de lui-même à tous les bons citoyens. En voici les principales dispositions :

"Une armée révolutionnaire de huit bataillons sera formée au moyen de réquisitions personnelles adressées aux plus patriotes et aux plus braves; pour son entretien, on ouvrira un emprunt forcé de six millions."

Le décret fut signé le soir même et exécuté la nuit même avec rigueur, avec passion, avec un esprit d'emportement et de vengeance. Louis Blanc dont le jugement ne saurait être suspect, l'a lui-même constaté en écrivant :

"Il est juste d'ajouter que, de leur côté, les Jacobins lyonnais prêtèrent le flanc par des actes où il n'y avait ni modération ni prudence. L'article de l'arrêté du 14 mai qui faisait dépendre la perception de l'emprunt forcé de mandats impératifs avec terme fatal de vingt-quatre heures était d'une rigueur excessive et fut rigoureusement exécuté."

Ce qui détermina les représentants à signer ce décret, ce fut l'assurance donnée par Châlier, que, si on lui accordait pouvoir d'agir, de fouiller les maisons suspectes, cette nuit même, il y saisirait les preuves du complot royaliste. Sachant que le fils de Leroyer avait conduit la baronne de Quercy chez son père, il chargea Sautemouche de perquisitionner chez le riche fabricant de soierie et d'y arrêter la baronne. Et voilà que, suivi d'une dizaine de fanatiques, il se présentait à la porte et sonnait à coups redoublées. Et, parmi ces fanatiques, plusieurs de ceux qui avaient tendu le guet-apens du quai de l'Archevêché, dont le Parisien la Ficelle.

Cependant, la confiance était telle dans les forces dont les Girondins disposaient que, sauf M. Leroyer tout effaré et Etienne un peu troublé, tout le monde, dans le salon, faisait bonne contenance.
- Mais, disait le marquis de Tresmes, il me semble que la soie du cordon de sonnette est de la meilleure qualité, car il ne se rompt pas : cela fait honneur à la fabrique de M. Leroyer. Et il prenait une prise.

De Virieu fit mentalement une prière : puis, les yeux levés au ciel, il dit avec résignation :
- Voici l'heure des épreuves; à la grâce de Dieu !

Madinier lui demanda :
- Y a-t-il des armes ?
- Oui, dit Etierme.
- Résistons ! proposa-t-il. Nous donnerons à nos amis le temps de nous secourir.

Mais la baronne fit un geste.
- Messieurs, dit-elle, résister est inutile. Je me charge de vous sauver tous.
- Et comment ? demanda l'abbé Roubiès avec calme.
- Oh ! mon cher abbé, ayez confiance en moi ! Je ne demande que l'aide de Mme Leroyer et de sa femme de chambre.
- Oui... oui... ma femme, dit Leroyer d'une voix étranglée : elle est très intelligente. C'était le cri du coeur.
- Avant tout, dit la baronne, il faut gagner un quart d'heure. A l'abbé :
- Descendez, je vous prie, avec monsieur Leroyer et monsieur Etienne. Discutez la légalité de cette visite domiciliée. Laissez enfoncer la porte au besoin, et dispersez-vous ensuite dans la maison.
- Mais, fit l'abbé, se disperser, se cacher, fuir, c'est avouer.
- Avouer quoi ? dit impérieusement la baronne. Que nous conspirons ? Ils le savent. Ils sont venus pour nous arrêter et ils nous arrêteront sans hésiter. Quelque coup de force ou de surprise a donné le pouvoir à Châlier, et il procédera avec violence. J'ai comme une idée que des représentants jacobins sont arrivés et qu'ils ont apporté quelque décret donnant carte blanche à Châlier. Messieurs, croyez-moi, fiez-vous à moi et dépêchez-vous.

A l'abbé Roubiès :
- Vous connaissez les lois ! Allez parlementer : gagnez un quart d'heure, laissez enfoncer les portes, s'il le faut, vous dis-je ! Un quart d'heure à moi et vous êtes sauvés.
- Soit ! dit l'abbé.

Mme Leroyer était là soufflant le courage à son fils, impuissante à relever le moral de M. Leroyer. L'abbé s'en chargea.
- Monsieur, dit-il à l'oreille de Leroyer, voulez-vous donc mourir sur la guillotine ? Si vous ne reprenez pas votre sang-froid, vous nous perdez et vous êtes perdu !
- Que faut-il faire ? demanda Leroyer, les yeux hagards, et sortant comme d'un rêve hanté par des cauchemars effrayants.
- Me suivre dit l'abbé. Et à Etienne :
- Venez, mon cher...
Il emmena le père et le fils et bientôt on les entendit parlementer.

Sautemouche dans le monde

Avec un homme comme l'abbé Roubiès, on pouvait être certain que la porte serait disputée avec énergie, sauf toutefois ce recours à la force qui n'entrait pas dans les vues de la baronne. L'abbé dicta à M. Leroyer tout ce qu'il fallait dire et lui inspira tout ce qu'il fallait faire, et M. Leroyer, galvanisé, se montra si ferme qu'il se fit parmi ses adversaires une réputation de courage peu méritée d'ailleurs.

On parlementait par un guichet. Tout d'abord l'abbé fit exiger par M. Leroyer la lecture du décret. Cela prit deux minutes. On lit mal à la lueur d'une lanterne, surtout un manuscrit. On n'avait pas eu le temps d'imprimer le texte.

L'abbé conseilla ensuite à M. Leroyer d'émettre la prétention de voir le décret, et, pour en finir, Sautemouche présenta ce décret : il n'était pas signé du maire Nivière qui, nous l'avons dit, était Girondin et qui s'était récusé. Les adjoints avaient signé pour le maire empêché. Ensuite l'abbé se retrancha derrière une formalité légale.
- Le décret n'a pas été promulgué, souffla-t-il à l'oreille de M. Leroyer, il ne devient exécutoire qu'après avoir été annoncé par cri public et affiché. Et M. Leroyer, docile, présenta encore cette objection. Sautemouche ne pouvait guère la discuter. M. Leroyer avait le droit pour lui : aussi Sautemouche murmurait-il entre ses dents :
- Cette vieille canaille de bourgeois a donc fait ses études pour être avocat, il connaît la loi. Mais Sautemouche menaça d'enfoncer la porte.
- Faites, s'écria alors Etienne, montrant sa coiffure d'officier de la garde nationale par le guichet. Faites, citoyen Sautemouche. Vous violez la déclaration solennelle des Droits de l'Homme : le domicile d'un citoyen est inviolable !
- Excepté quand un décret y autorise l'autorité, riposta Sautemouche. Et il ordonna à deux de ses hommes armés de haches, de briser la porte.

En ce moment, maître Jean venait dire à l'abbé :
- Tout est prêt ! Allez vous cacher dans le petit caveau avec les autres ! Moi, je vais ouvrir la porte.

A Etienne :
- Conduisez monsieur l'abbé dans le caveau et emmenez-y monsieur votre père.
- Me cacher ! fit l'abbé avec répugnance.
- Oui ! oui ! pour quelques instants seulement. Nous le tenons.
- En êtes-vous sûr, Jean ?
- Monsieur l'abbé, madame la baronne est un ange ! Non ! C'est un diable ! vous verrez ! Et il poussa doucement l'abbé qui suivit Etienne et M. Leroyer, enchanté de se fourrer dans le caveau.

Quand ils eurent disparu, Jean cria par le guichet, d'une voix de stentor :
- Arrêtez !

Sautemouche aimait mieux, après tout, ne pas enfoncer la porte, ce qui faisait du bruit et demandait du temps : il fit poser les haches.
- Dépêchez-vous, dit-il, gonflant sa voix à son tour pour ne pas être en reste avec Jean. Dépêchez-vous, sinon...

Et il ajouta :
- Vous êtes en état de rébellion ! prenez garde à vous !
- M. Sautemouche, dit Jean, adoucissant le ton, ne vous fâchez pas ! On n'aime pas à être réveillé la nuit. J'ai obtenu de monsieur qu'il vous laissât faire votre perquisition et qu'il payât l'emprunt forcé. On vous recevra au salon, messieurs ! Tout s'arrangera, messieurs ! Je vous assure que madame Leroyer est la meilleure femme du monde et vous serez les bienvenus, messieurs.

Sautemouche riait dans sa barbe et pensait à part lui :
- Ces gens-là crèvent de peur ! Nous allons nous amuser. Il connaissait de vue madame Leroyer, qui passait en calèche dans Lyon, hautaine et montrant d'autant plus de morgue que sa mésalliance lui pesait. Elle semblait vouloir rappeler à tout le monde qu'elle était une d'Etioles, et elle prenait ses plus grands airs de princesse. Intimider cette orgueilleuse patricienne, se faire prier par elle, cela séduisait Sautemouche et chatouillait agréablement son amour-propre.

Le malheur de la démocratie, c'est, dans les heures de crise, de laisser arriver au pouvoir des hommes grossiers et brutaux, dévorés d'envie, qui compromettent la cause du peuple et assouvissent leur rancune sous couleur de politique. A Lyon comme ailleurs, l'immense masse ouvrière était animée des plus généreuses intentions ; mais des farceurs sinistres comme Sautemouche devaient attirer sur les Jacobins les jugements sévères de l'histoire. Louis Blanc, lui-même si favorable aux Jacobins, a stigmatisé leurs excès à Lyon.

Ce Sautemouche n'était pas précisément un méchant homme : c'était un de ces singuliers personnages qui tiennent à faire peur, à poser pour des hommes terribles. En temps de révolution, ces types bizarres de croquemitaines politiques, finissent par se prendre au sérieux : leur rôle les entraîne dans des réalités sanglantes et ils commettent des atrocités excentriques pour se faire prendre au sérieux.

Quand la porte s'ouvrit, Sautemouche aperçut Jean. Il prit devant le domestique une attitude tragique, ne dédaignant pas de faire trembler un laquais, et il dit d'un ton théâtral :
- Arrêtez cet homme !

Jean ne fit pas mine de résister, mais il dit :
- Si vous m'arrêtez, qui vous montrera la maison.

Cette réflexion frappa les hommes de Sautemouche et surtout la Ficelle, garçon spirituel qui frondait volontiers son chef, mais celui-ci, sur un ton plus impérieux :
- Arrêtez cet homme, au nom de la République !
- Mais, citoyen, qui donc vous mènera au salon où madame vous attend ?

Deux hommes (dont la Ficelle) mirent la main sur Jean.
- Bien, dit alors Sautemouche satisfait, tu es notre prisonnier.
- Maintenant, conduis-nous au salon !

Jean comprit le caractère de Sautemouche et lui dit d'un air humble et en affectant la crainte :
- Citoyen, je suis à vos ordres, croyez-bien que... que... Enfin, citoyen, je ... je.. ferai tout ce que vous voudrez.
- C'est le seul moyen de sauver ta tête de la guillotine qui est arrivée cette nuit avec les quatre représentants du peuple ! dit Sautemouche.
- La guillotine ! dit Jean en frissonnant. Oh ! monsieur Sautemouche, vous ne me feriez pas guillotiner.
- Aussi facilement que de tuer une punaise, si tu me caches quelque chose ou quelqu'un dans la maison ! dit Sautemouche d'un air farouche. Il se crut sûr de tenir son homme, et se faisant moins terrible, il dit à Jean :
- Allons, vieil esclave, ne crains rien, si tu me montres tout, les hommes, les femmes et les choses : les femmes surtout !

Et insistant :
- Il y en a une... la petite émigrée... c'est celle-là que je tiens à pincer.

Promenant le tranchant de sa main sur le cou de Jean :
- Si tu ne me la livres pas, tu seras raccourci : c'est toi qui inaugureras la guillotine de Lyon.
- Citoyen, dit Jean à voix basse, allons d'abord au salon, là vous questionnerez madame. Si elle ne vous donne pas satisfaction, nous ferons la perquisition...
- Et nous trouverons la baronne ?
- Je ne sais pas s'il y a une baronne ici : mais, s'il y en a une, je vous donnerai les moyens de la découvrir. Seulement...
- ... Seulement, tu veux que je te jure de sauver ta tête.
- Oui.
- Eh bien ! je m'y engage.
- Merci, monsieur Sautemouche. Et Jean, ouvrant la porte du grand salon, introduisit le municipal et sa bande. Il les annonça d'une façon assez originale :
- Ces messieurs de l'emprunt forcé ! dit-il.

Sautemouche ne vit dans le salon que Mme Leroyer, et il éprouva devant elle la gêne qui saisit toujours un homme mal élevé, en présence d'une femme distinguée. Il salua gauchement et dit :
- Madame...

Il ne put dire autre chose. Mais, à sa grande surprise, Mme Leroyer l'accueillit le sourire aux lèvres, et avec une affabilité charmante :
- Ah ! fit-elle, si j'avais su avoir affaire à vous, monsieur Sautemouche, j'aurais eu moins peur.

Au domestique :
- Jean, des sièges à ces messieurs.

A Sautemouche :
- Voyons, monsieur Sautemouche...
- Appelez-moi citoyen ! dit Sautemouche d'un air farouche.
- Citoyen, je ne demande pas mieux : mais alors appelez-moi citoyenne et non madame, comme vous avez fait.
- Moi.
- Je m'en rapporte à ces citoyens qui vous ont entendu.
- C'est vrai, dit la Ficelle qui faisait avec plaisir de l'opposition à ses supérieurs. Il était enchanté que Sautemouche fût en faute.
- Eh bien, dit celui-ci, citoyen ne suffit pas, on se tutoie en République.
- Les latins se tutoyaient, dit Mme Leroyer; le tu ne m'effraie pas.

Avec bonne grâce :
- Nous avons donc, citoyen, à causer emprunt d'abord et à perquisitionner ensuite.
- Causons.

Elle enveloppa Sautemouche d'un regard séducteur qui troubla ce fantoche. La Ficelle, échappé sain et sauf, comme nous l'avons vu, aux coups de Saint-Giles, accompagnait Sautemouche, et, fin connaisseur, il appréciait et admirait fort Mme Leroyer. C'était une femme de quarante ans à peine qui s'était mariée à seize ans et qui était restée fort belle, étant brune, et d'un teint d'une fraîcheur admirable. Sautemouche se sentit fasciné.
- Oui, dit-il, causons ; j'espère, citoyenne, m'entendre mieux avec toi qu'avec ton mari qui me tenait la porte fermée au nez.

Madame Leroyer se fit affable.
- Il ne faut pas trop en vouloir à mon mari, dit-elle ; chacun a ses défauts, et ceux de M. Leroyer sont d'être fort ménager de son bien et trop à cheval sur ses droits. Ce n'est pas un grand crime.

D'un ton caressant :
- Il y avait quelque chose de fondé dans ses protestations ; mais je lui ai fait entendre qu'il valait mieux céder.
- Ah ! c'est vous qui... dit Sautemouche s'oubliant jusqu'à dire vous, ce qui fit sourire la Ficelle.

Mme Leroyer saisit ce joint entr'ouvert par Sautemouche.
- Oui, moi, dit-elle, parce que je suis républicaine, parce que j'approuve le décret, parce qu'il faut de l'argent à la France pour nourrir des années, c'est bien le moins que chacun contribue selon sa fortune.

Sautemouche se sentit étonné et ravi de ce langage inattendu ; cependant il lui restait un doute.
- Voilà, dit-il, le langage d'une bonne citoyenne et si l'on ne te savait pas aristocrate...
- De naissance citoyen, de naissance seulement, comme Mirabeau, comme M. de Robespierre, comme beaucoup d'excellents républicains : mon mariage seul suffit à prouver que je n'ai pas les préjugés de ma caste.
- Mais alors tu serais républicaine !
- Comment donc ! républicaine dès l'enfance ; j'ai eu le bonheur de lire très jeune Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.
- Mais tu vas à la messe.
- Voltaire et Rousseau croyaient en Dieu : Robespierre y croit ! J'aime la religion dans laquelle je suis née, mais je blâme sincèrement les abus du clergé.
- Pour un rien tu me ferais croire que tu es jacobine.
- Peut-être, le suis-je ? Je ne sais pas au juste ce que sont les principes des Jacobins, mais je suis républicaine bien certainement de coeur et d'esprit.
- Malheureusement, dit-il, ton mari est royaliste.
- Voilà une belle et bonne calomnie, s'écria-t-elle ; mon mari est républicain : mais peut-être ne pousse-t-il pas la rigueur des principes aussi loin que moi. Je suis franche, et je l'ai avoué ; mon mari n'approuve ni l'emprunt forcé, ni les perquisitions. Mais jamais il n'a été royaliste et il a voulu ardemment la révolution de 89. Mme Leroyer mentait, mais en 89, M. Leroyer n'ayant joué aucun rôle, elle pouvait lui attribuer les sentiments que bon lui semblait.

Sautemouche se demandait si cette femme disait vrai. Il tira sa dernière cartouche.
- Et l'émigrée que tu caches ici ? demanda-t-il brusquement.
- Citoyen, dit-elle, mon fils a sauvé, parait-il une femme que des brigands...
- Des brigands, protesta le chef d'escouade.
- Mais oui, des voleurs, dit-on.

Sautemouche ne jugea pas utile de rétablir la vérité de fait : après tout, on pouvait, on devait prendre, en cette circonstance, les agents du comité pour des bandits.
- Bon, dit-il, ton fils a sauvé cette femme, et il l'a conduite ici.
- Non pas ici.
- Où donc ?
- Cette jeune femme doit être, en effet, une émigrée qui se cache, car elle a supplié mon fils de la laisser aller seule, quand elle a été proche de notre domicile : elle doit s'être réfugiée dans une maison amie. Mon fils, par discrétion, en galant homme qu'il est, n'a pas épié cette malheureuse.
- De la pitié. Tu plains une émigrée !
- Franchement oui, comme je plaindrai toujours toute femme proscrite, quel que soit son parti.

Elle sentit que Sautemouche était aux trois quarts convaincu et sonna, puis demanda :
- Citoyen Sautemouche, à combien est fixé le montant de notre part d'emprunt forcé ?
- Trente mille livres en numéraire, répondit Sautemouche attendant l'effet de cette déclaration.
- Trente mille livres, soit ! voilà l'emprunt forcé. Mais, sur mon douaire, je donne vingt mille livres, qui seront comptées en or ; voilà pour l'offrande patriotique. Et maintenant : Vive la République !

Sautemouche, électrisé, cria avec ses agents : Vive la République !!!
- Ah ! citoyenne, dit-il vaincu, tu es une vraie patriote. Et il serra la main de Mme Leroyer qui le laissa faire.
- Si nous sommes roulés, pensait philosophiquement la Ficelle, je m'en consolerai. On ne résiste pas à ces façons-là !

Jean, qui avait été sonné, entra, portant un plateau chargé de coupes remplies de punch fumant ; une seule contenant du champagne frappé.
- Citoyens, dit Mme Leroyer prenant le verre de champagne, avant de commencer la perquisition, buvons à la Nation et au grand citoyen Maximilien Robespierre.

Les Jacobins enchantés prirent chacun un verre et l'on trinqua démocratiquement.
- Vive la République ! cria encore Mme Leroyer, chauffant l'enthousiasme. Et le salon s'emplit de nouveau d'acclamations. On vida les verres.
- Maintenant citoyens, dit Madame Leroyer, faites votre devoir. Cherchez partout ! Jean vous conduit.
- A tout à l'heure, citoyenne, dit Sautemouche. Si l'on ne trouve pas l'émigrée, je prendrai plaisir à te faire des excuses et à te proclamer la meilleure citoyenne de Lyon.
- Citoyen, je t'assure que tu ne trouveras rien de suspect, je ne te demande qu'une grâce, c'est d'être poli avec mon mari et de ne pas le rudoyer.
- Bon ! Bon ! fit Sautemouche : on aura pour lui de la considération, jusqu'à vingt mille livres, c'est-à-dire, citoyenne, qu'on le comblera de compliments qu'il ne mérite pas comme toi.

Sautemouche, enchanté de Mme Leroyer et de lui-même, suivit Jean auquel il dit dans le couloir :
- Voyons, l'émigrée est ici, n'est-ce pas, mon garçon ? Ta patronne s'est laissée attendrir et lui a donné asile. Mais, comme la citoyenne Leroyer est républicaine, comme elle n'a recueilli cette baronne que par humanité, comme elle donne vingt mille francs pour l'armée, nous fermerons les yeux sur la faute commise : où est la baronne ?
- Ecoutez, dit Jean, s'il y a une baronne, ici, je n'en sais rien, je vous le répète : mais nous allons tout fouiller !
- Tout à l'heure, tu avais l'air de croire que l'émigrée était dans la maison.
- Vous me parliez guillotine, tout en affirmant qu'on recevait cette baronne ici je n'aurais pas osé vous contredire. On pouvait avoir fait entrer cette baronne par la fenêtre. Mais, je suis sûr qu'elle n'est point passé par la porte.
- Après tout, pensait Sautemouche, c'est peut-être vrai ce que m'a dit la citoyenne Leroyer et ce qu'affirme cet imbécile. Mais il avait peine à suivre le fil de ses idées.
- Le punch était raide, se dit-il. Quel parfum ! Et d'une force ! Je m'en sens la tête à l'envers.
- Aux caves d'abord, disait maître Jean, en ouvrant une porte donnant accès sur un escalier très noir. On alluma des chandelles.

Les agents de Sautemouche sentant que leurs jambes flageolaient en descendant les marches, firent chacun à soi, sur le punch, les mêmes réflexions que leur chef : l'ivresse les gagnait si vite que la Ficelle, s'asseyant tout à coup sur une marche, se sentit incapable d'aller plus loin. Sautemouche, lui, au bas de l'escalier trébucha et tomba lourdement. Les autres s'abattirent comme des capucins de carte.

Jean se mit à rire.
- Le tour est joué, dit-il. Il contempla les Jacobins privés de sentiment, enleva les chandelles qu'avaient lâchées ceux qui les portaient, et il remonta au rez-de-chaussée. Là il trouva Etienne.
- Eh bien ! demanda le jeune homme.
- Ils sont tous couchés et tous endormis en bas ! dit Jean.
- Ferme la porte de la cave à clef ! dit Etienne, et reste auprès d'elle. Si tu entendais quelque bruit, tu nous avertirais.
- Pas de danger qu'ils remuent avant dix ou douze heures. La baronne me paraît connaître son poison. Elle leur en a donné juste ce qu'il fallait pour les paralyser pendant le temps que met un ivrogne à cuver son vin.

Et, riant de bon coeur :
- Oh ! monsieur Etienne, si vous aviez entendu madame votre mère crier : Vive la République ! Ce bon Jean se tenait les côtes.
- Quelle comédienne que madame ! fit-il. Sautemouche la croit révolutionnaire ! ah ! ah ! ah !

Etienne laissa l'excellent Jean à son hilarité ; il alla chercher son père et les autres invités cachés dans un caveau secret où Mme Leroyer mettait ses valeurs à l'abri.
- Messieurs, dit-il, Sautemouche et son monde sont ivres-morts du poison que leur a mesuré la baronne et que leur a servi ma mère, vous pouvez remonter au salon : je crois que Mme de Quercy y est déjà auprès de ma mère.
- Allons, dit l'abbé Roubiès, j'ai hâte de saluer ces deux dames qui nous ont donné deux si belles leçons de sang-froid et d'héroïsme.
- Je veux leur baiser les mains respectueusement ! dit le marquis de Tresmes enthousiasmé. Et, leste comme un jeune homme, il devança Etienne au salon.

Le plan des Royalistes

Le marquis, en entrant dans le salon, salua comme un roué qu'il avait été et s'écria, toujours courtisan des daines qu'il était encore, ne pouvant plus faire sa cour au roi.
- Oh ! madame, j'apporte à vos pieds le témoignage de mon admiration. Vous me faites comprendre les beaux traits des femmes célèbres.

Et, comme il l'avait dit, le marquis couvrit de baisers délicats les mains que les dames lui abandonnèrent.

L'abbé, plus froid, se contenta de dire :
- Mesdames, vous venez de nous sauver tous, sinon de la guillotine, du moins de la prison. L'état-major de la contre-révolution, une fois sous les verrous, je doute que l'on aurait pu faire soulever la ville. Puis, à la profonde surprise de M. Leroyer, l'abbé ouvrit le rapport que lui avait confié précédemment la baronne, et chercha l'endroit où il avait été interrompu dans sa lecture et en continua l'exposé, après avoir demandé aux dames :
- Avec votre permission.

Ce qu'elles avaient accordé d'un signe de tête. L'abbé avait donc repris sa lecture avec le plus beau flegme. Le rapport insistait beaucoup sur la nécessité de masquer le mouvement royaliste sous des apparences girondines. Il se résumait ainsi :

"M. d'Autichamp, qui fut plus tard un des généraux de la Vendée, avait la direction suprême dans le midi. La révolte de Lyon entraînait le soulèvement général. L'attitude des deux bataillons marseillais qui avaient tenu garnison à Lyon ne pouvait laisser aucun doute sur l'esprit qui animait Marseille. A Toulon, les hauts fonctionnaires de la direction du port étaient prêts à ouvrir cette porte de la France aux Anglais et s'engageaient à leur livrer la place et le port : les Anglais, ayant accès dans le royaume, marcheraient sur Lyon, en donnant la main aux Piémontais d'une part, aux Espagnols d'autre part. Point capital !

Lyon devait s'insurger avant la fin du mois. Quant aux mesures à prendre pour la ville, le Régent se fiait à l'expérience du Conseil suprême qui s'était formé à Lyon avec son approbation et qui écoutait en ce moment la lecture du rapport. Le conseil devait nommer un chef politique et un chef insurrectionnel. L'insurrection ayant triomphé, il s'agissait de supporter un siège : le Régent désignait comme général en chef M. de Précy, ex-commandant de la garde constitutionnelle du roi Louis XVI."

De Précy était un royaliste constitutionnel comme Lafayette, un excellent colonel, ayant brillamment commandé le régiment des Vosges, avant de commander la garde constitutionnelle. Il n'avait pas émigré et n'avait pas été inquiété dans son petit patrimoine du Charollais, qu'il habitait et qu'il cultivait de ses mains, étant fort pauvre, et où il se faisait oublier. C'était un signe de l'état des esprits dans certaines provinces, que cette sécurité dont jouissait de Précy, qui avait défendu le roi et commandé le feu contre le peuple pendant la fameuse nuit du 10 août.

" Le choix de M. de Précy, disait le rapport, était fort convenable, en ce sens qu'il n'effarouchait pas trop les Girondins; ceux-ci, au fond, étant prêts à se contenter d'une royauté constitutionnelle et ne supportant la République qu'à la condition qu'elle fût très modérée."

Tel était le rapport. Tel était le plan des royalistes.

Le rapport lu, la baronne prit la parole et dit avec autorité :
- Messieurs, vous penserez sans doute comme moi que la première chose à faire est de nommer notre chef politique à Lyon.
- Oui, dirent les conjurés.
- Je propose, dit la baronne, l'abbé Roubiès, dont vous avez pu apprécier les hautes qualités et la profonde diplomatie.
- Oui ! l'abbé ! dirent tous les conjurés.

Et l'abbé fut nommé par acclamation.
- A vous, lui dit la baronne, de proposer un chef pour diriger l'émeute le jour où Lyon fera sa journée des barricades.
- Je crois que M. Madinier remplirait admirablement ce poste difficile, dit l'abbé. Il n'est nullement compromis aux yeux de la population, car il a toujours su dissimuler ses convictions royalistes ; comme appréteur en soie, il plaira beaucoup au commerce et à la fabrique, et il ralliera au mouvement beaucoup de canuts qui l'estiment.

Madinier, modeste comme tous les hommes de valeur, voulut faire des objections, mais on le proclama à l'unanimité. Il s'inclina.

L'abbé exposa ses idées.
- Messieurs, dit-il, l'évènement de ce soir, cette arrivée des représentants, ce décret, ce déchaînement des Jacobins armés de pouvoirs arbitraires pour lever l'emprunt forcé, ce triomphe apparent de nos ennemis me paraissent choses heureuses. Comme l'abbé n'était pas homme à s'amuser à des paradoxes, on l'écouta avec la plus grande attention.
- Messieurs, dit-il, que voulons-nous ?
- Soulever Lyon ?
- Mais si les choses fussent restées ce qu'elles étaient hier, Lyon se serait contenté de la situation qui lui était faite depuis le mois de février : les partis se tenant en équilibre, il n'y aurait pas eu motif à une émeute.
- C'est vrai ! dit-on.
- Mais voilà que les Jacobins vont, armés du décret municipal, violer les caisses des Lyonnais riches, réquisitionner les marchandises des Lyonnais, enlever les enfants des Lyonnais.

Souriant :
- Vous connaissez Lyon ! L'endroit sensible du Lyonnais, c'est la caisse. Malheur à qui touche à sa caisse ! Les Jacobins vont y toucher ! Malheur à eux. Lyon, indigné, se lèvera comme un seul homme, quand sa patience sera à bout.
- Je propose donc de laisser faire Châlier et ses séides ; ils vont se heurter à des résistances sourdes : ils emploieront la violence ; ils établiront leur tribunal révolutionnaire ; ils monteront leur guillotine. Laissons bouillir les colères, s'aviver les rancunes, et, dans un mois, le 31 mai, nous appellerons aux armes la garde nationale pour chasser la municipalité dévouée aux Jacobins et proclamer l'autonomie lyonnaise !
- Au lendemain de la victoire, dit l'abbé, nous trouverons bien dans la lie des faubourgs une centaine de massacreurs.
- Ah ! l'on massacrera ? demanda Madinier avec un mouvement de répugnance.
- Indispensable ! dit le marquis de Tresmes.

L'abbé sourit au vieux gentilhomme.
- Vous l'avez dit, fit-il, monsieur le marquis : il est indispensable de répandre le sang, de mettre plusieurs meurtres collectifs entre nos adversaires et nous, pour rendre toute réconciliation impossible. La foule, mise en goût par la surexcitation d'un premier massacre, qui sera celui du citoyen Sautemouche, si vous le voulez bien...

Mme Leroyer approuva de la tête ; elle ne pouvait pardonner à Sautemouche de l'avoir tutoyée.

L'abbé continua :
- Nous désignerons donc cet insolent drôle à nos massacreurs embrigadés : on fera une chasse à l'homme ; la masse, qui a des instincts féroces, fera meute : elle prendra part à l'hallalli, et, toute la ville, responsable de ce meurtre et d'autres encore, sentira l'impossibilité de se soumettre à la Convention, qui voudra faire un exemple terrible. C'est ainsi, messieurs, que nous engagerons à fond les Lyonnais dans une lutte à outrance. Ils sentiront la nécessité de vaincre ou de mourir. La Convention enverra des troupes : le premier coup de fusil tiré, il faudra aller jusqu'au bout. Si vous m'approuvez, messieurs, je vous prie de me le dire."

Une seule voix protesta :
- Ce massacre me fait horreur ! dit Madinier.
- N'en sentez-vous pas la nécessité ? demanda l'abbé froidement.
- Peut-être est-ce indispensable. Mais je ne veux pas en prendre la responsabilité devant l'histoire, déclara Madinier.
- Eh bien, dit l'abbé, il y a moyen d'arranger la chose.
- Lequel ?
- Au lendemain même de la victoire, déclarez qu'ayant pris le commandement de l'insurrection dans une heure de crise que pour faire triompher la cause girondine, vous donnez votre démission après la victoire.
- Oh ! volontiers, dit Madinier.
- On fera voter ensuite les Lyonnais pour nommer un maire et une municipalité nouvelle, et vous aurez huit ou dix mille suffrages pour vous.
- Mais je ne tiens pas à être maire.
- Nous tenons à ce que vous le soyez. Et vous n'aurez rien à nous reprocher puisque les massacres auront eu lieu pendant l'intérim.
- Oh ! l'abbé, dit le marquis de Tresmes, vous arrangez merveilleusement les cas de conscience, et, si je n'étais pas un vieux pêcheur endurci, destiné à mourir dans l'impénitence finale, je vous prendrais comme confesseur.
- Ce choix m'honorerait beaucoup, monsieur le marquis, dit l'abbé. Puis il reprit, faisant une révélation inattendue :
- Vous parliez de Judith tout à l'heure. Laissez-moi vous faire partager l'espérance que Lyon aura sa Judith aussi.
- Qui donc l'est Holopherne Lyonnais ?
- Châlier ! Quand il aura, selon son caractère passionné, poussé les choses à l'extrême et soulevé la réprobation générale, son oeuvre sera finie et il devra disparaître. Il serait gênant, au jour du combat, ayant une grande influence sur le peuple qu'il galvanise par sa parole. Lui mort, la victoire serait plus facile.
- Et vous avez votre Judith sous la main ?
- Oui, monsieur le marquis. Vous entendrez parler avant la fin de cette semaine de soeur Adrienne.
- Oh ! oh ! contre les rois, l'église envoyait des moines et maintenant voilà que contre les tribuns elle envoie des femmes ! dit le marquis de Tresmes.
- Pourquoi non !
- Si cela réussit à Lyon contre Châlier, je conseille d'essayer du moyen contre Marat à Paris.
- Erreur ! Marat nous est utile ! Il nous sert à rendre la révolution odieuse et ne nous gêne pas à Paris comme Châlier à Lyon.

En ce moment, on frappa à la porte du salon. On entendit un bruit d'armes dans la rue. En entendant sonner, dans la rue, les crosses de fusil frappant les cailloux dont Lyon était pavé alors, comme aujourd'hui en partie, tous les yeux se levèrent sur la baronne. Chacun se demandait si cet esprit fertile en ressources trouverait un nouveau moyen de conjurer le péril. Mais, Etienne annonça qu'on avait affaire à un fort détachement de sa compagnie qui venait offrir ses services à M. Leroyer. Cette intervention de la garde nationale était de nature à précipiter la crise.
- Messieurs, dit l'abbé, prenant une décision rapide et profitant de l'évènement, à mon avis, M. et Mme Leroyer sont assez compromis pour qu'ils partent sur-le-champ, en se servant des faux passeports que chacun de nous tient toujours en réserve et que le Conseil suprême lui a envoyés : ces passeports ont coûté assez cher à la société pour être très sûrs.

A Etienne :
- Vous restez, vous, lieutenant ! vous occupez, avec ce détachement de votre compagnie qui vous arrive, votre poste habituel. Si l'on veut vous enlever, vous résistez. Il faut des luttes partielles pour préparer le combat définitif et pour échauffer le conflit.

A la baronne :
- Vous, madame, vous êtes seule juge de ce que vous devez faire, mais nous sommes à votre disposition.

Au marquis :
- Vous, monsieur de Tresmes, vous êtes presque aimé de nos adversaires. Votre originalité même vous a rendu populaire. Vous êtes athée et l'on vous suppose ennemi du clergé : vous avez fait, sur la reine que vous n'aimez pas, des bons mots qui sont la joie des révolutionnaires. A tous ces titres, vous êtes cher à la foule et sacré pour les républicains, qui vous supposent favorable à leur cause jusqu'à un certain point.
- L'abbé, dit fièrement le marquis, si je ne les ai pas détrompés, c'est par ordre, et il m'a été enjoint d'accentuer même mon attitude libérale.
- Je le sais. Je constate simplement que vous y avez réussi au-delà de toute espérance.

Le marquis fit la grimace.

L'abbé reprit :
- Donc, monsieur le marquis, à vous, le moins compromis de nous tous, de centraliser nos efforts communs ; vous restez à Lyon et vous y êtes en permanence. Chacun de nous s'y risquera, comme il voudra, comme il pourra; je vous donnerai, pour mon compte, plus d'un rendez-vous. Nos amis feront de même.

A Madinier :
- A vous le commerce et l'industrie, travaillez les boutiques et les canuts.

A de Chavannes :
- A vous de surexciter les familles nobles et de prêcher la croisade contre les Jacobins. Il faut fanatiser les gentilhommes lyonnais et surtout leur faire comprendre qu'ils doivent laisser au mouvement sa couleur girondine.
- A moi le clergé ! dit-il encore.

Puis il continua à donner des instructions aux autres conjurés, chargeant celui-ci de pousser les employés dans l'émeute et de les faire entrer dans les rangs de la garde nationale bourgeoise par l'appât d'un bel uniforme neuf : recommandant à un autre de gagner les mendiants ; à un maître marinier d'agir sur la population des quais ; à tous, d'exercer une pression à outrance.

Gracieux pour Etienne et regardant sa mère.
- Lieutenant, dit-il, vous êtes jeune et vous avez le plus beau rôle, vous allez être le porte-drapeau, la protestation vivante et aimée ; ces Jacobins voudront vous enlever, vous emprisonner à cause de votre père et surtout à cause de votre mère, qui, il faut en convenir, a joué un tour bien cruel à Sautemouche. Mme Leroyer sourit en comprimant une larme, car elle sentait quels dangers Etienne allait courir.

Mais l'abbé reprit affectueusement :
- Lorsque vous serez un peu las de la lutte et pris de découragement, mon cher Etienne, songez à la récompense. Je m'engage et nous nous engageons tous ici à faire donner à votre père la baronnie de Saint-Chamoux et le nom d'Etioles.

Etienne remercia vivement l'abbé : son père, M. Leroyer, s'inclina seulement. Ce fut tout ce qu'il put faire ; car il n'avait plus que la force de conserver un maintien raide et impassible ; encore l'habitude y était-elle pour beaucoup. En lui-même, il maudissait l'ambition de sa femme et il envoyait l'abbé à tous les diables.

Celui-ci demanda à la baronne :
- Avez-vous besoin, madame, de quelqu'un de nous ?
- Merci, dit la jeune femme, je parlerai seulement à M. Etienne d'un léger service à me rendre tout à l'heure, quand tout le monde sera parti.
- A vos ordres, madame, dit le lieutenant rouge de plaisir.

Déjà tous les invités prenaient congé pendant que Mme Leroyer donnait des ordres à Jean pour les préparatifs du départ. M. Leroyer voulut se mêler de faire des recommandations.
- Emportez-ceci, prenez cela ! disait-il.
- Non ! non ! Jean ! dit Mme Leroyer, rien que le strict nécessaire pour changer de linge en route. A Genève, nous achèterons tout ce qui nous sera nécessaire.
- Acheter ! Toujours acheter ! s'écria M. Leroyer, qui souffrait beaucoup de ce qu'il appelait les prodigalités de sa femme.

Elle le laissa se lamenter et sortit. Il se rabattit sur l'abbé qui causait avec Etienne
- Ah ! monsieur l'abbé, disait-il, dans quelle situation je me