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Le Bataillon de la Croix-Rousse de Louis Noir | ![]() |
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Le texte de ce livre est mis à disposition par Georges Rapin,
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Le Guet-Apens
Par un soir des premiers jours de mai, Lyon commençait à s'endormir.
Dix heures venaient de sonner lentement à l'horloge de l'église métropolitaine, le couvre-feu tintait, éveillant les échos de la vieille basilique, faisant vibrer lugubrement les profondeurs de ses cryptes, s'épandant delà dans l'espace et remontant, en lentes ondulations, vers les hauteurs escarpées de Fourvière.
Dans les casernes les roulements sourds du tambour et les notes étouffées de la trompe sonnant en sourdine l'extinction des feux répondaient au son de la cloche.
A cette époque et à pareille heure, les portes des maisons étaient closes depuis longtemps et l'on voyait à peine çà et là quelques lampes filtrer des lueurs incertaines à travers les interstices des volets fermés.
Le quai de l'Archevêché, mal éclairé, s'étendait silencieux, couvert d'ombre par ses grands arbres qui bourgeonnaient déjà ; le ciel était chargé de nuages lourds, formés de vapeurs tièdes, courant très bas et venant du midi.
Lyon était alors divisé, comme toute la France, en deux partis : les Jacobins et le Girondins; derrière ceux-ci se cachaient beaucoup de royalistes; aux malheurs de l'invasion, allaient se joindre les horreurs de la guerre civile.
Déjà, les troubles politiques avaient produit des conflits déplorables, par suite de la mésintelligence des partis, dès que la nuit devenait noire, les rues se vidaient, chacun se retirait chez soi, car on ne se sentait plus protégé dehors.
Lyon si riche, si tranquille, si bien surveillé, était devenu une ville troublée, inquiète, où la misère de la population et l'indifférence de trois polices faisaient surgir des voleurs et des assassins.
En ce moment même, une embuscade est tendue par un groupe d'individus d'allures plus que suspectes qui, dans l'allée de traverse obscure d'une maison du quai de l'Archevêché, se tiennent cachés, assez nombreux pour former une bande redoutable ; ces hommes, vêtus comme les mariniers, portent le chapeau rond de feutre noir : munis de solides bâtons, ils attendent et ils sont évidemment aux aguets.
L'état politique de la ville favorise, du reste, toutes les audaces malsaines.
Il y a trois polices : la garde nationale dévouée aux Girondins, les agents municipaux, qui ne savent trop à qui obéir, et la police secrète du comité central, qui agit pour le compte des Jacobins, et qui prépare leur triomphe.
En février, c'est-à-dire tout récemment, les Girondins, forts de l'appui du ministère de leur parti encore au pouvoir, ont saccagé le club des Jacobins, et ils ont voulu casser la municipalité, mais trois membres de la Convention sont venus rétablir l'ordre et ils ont adopté une politique de bascule, qui n'a fait qu'équilibrer les forces entre les partis.
De là, cette situation étrange de trois polices se contrecarrant, et de trois partis se livrant à des guet-apens et à des violences telles que Châlier, chef des Jacobins, a une garde spéciale.
Trois polices, point de police.
Aussi, à cette heure, n'était-il pas prudent de s'aventurer sans armes dans les rues désertes, encore moins sur les quais, près de la Saône qui garde si longtemps les noyés dans les enlacements de ses longues herbes.
Rien d'étonnant donc à ce qu'une bande, ayant évidemment dessein de se livrer à une attaque violente, fut cachée dans cette allée noire de la maison du quai de l'Archevêché.
Ces hommes, à coup sûr, avaient des intelligences dans la maison même, car, de temps à autre, une porte intérieure donnant sur l'allée, s'ouvrait sans bruit et une voix demandait très-bas
- Ne voit-on rien ?
- Non, répondait un des individus placés en embuscade.
- N'entend-on rien ?
- Rien.
- Elle viendra, pourtant ! affirmait la voix ; elle doit aller à un rendez-vous et passer par ici.
- Du moment où c'est sûr, patientons.
- Surtout, reprenait la voix, ne manquez pas de m'appeler, si vous entendez des bruits de pas. Je ne veux pas de méprise.
- Entendu ! disait laconiquement un grand gaillard, maigre, efflanqué, ayant toutes les allures d'un chat de gouttière.Et la porte se refermait pour se rouvrir bientôt, et la voix répétait les mêmes questions, suivies des mêmes réponses.
Dans l'allée, quand le questionneur impatient était rentré, les hommes de l'embuscade causaient entre eux à voix basse.
Ces individus, qui avaient des façons de parler trop Croix-Rousse, pour être de vrais mariniers, semblaient éprouver des scrupules et des inquiétudes.
- La femme sera accompagnée, disait l'un. Elle criera.
- L'homme la défendra !
- Le temps de les "ficeler" et il viendra quelqu'un.
- Et si, par hasard, une patrouille de la garde nationale passe, nous serons pincés.
- Et si nous sommes pincés, ça ira loinUne voix dit :
- ImbécilesOn se tut.
C'était l'homme de haute taille, le chef de la bande évidemment, qui venait de lancer cette apostrophe avec une conviction profonde et fortement accentuée.
Cette troupe devait être disciplinée, puisque personne n'osait protester contre cette appellation humiliante.
- Imbéciles ! répéta le chef.Et il reprit, procédant avec l'ordre et la méthode des esprits supérieurs
- Primo, nous sommes nombreux et nous avons nos gourdins.
- On défend de s'en servir ! dit une voix avec l'accent des faubourgs de Paris ; on veut qu'on dévalise la femme sans lui faire de mal. Nous avons des gourdins, mais c'est comme si nous n'en avions pas, ah ! ...
- Toi, la Ficelle, dit le chef, tu as toujours des objections à faire, et tu vois midi à quatorze heures. On n'a pas défendu absolument d'utiliser les gourdins, on a recommandé d'en user le moins possible et seulement si le vieux se débattait trop.
- Ah ! c'est un vieux.
- Oui; de plus, c'est un bedeau.
- Sans te commander, chef, est-on bien sûr que c'est un donneur d'eau bénite ? demanda la Ficelle avec une insistance prouvant qu'il était le seul de toute la bande qui osât faire des observations.
- Puisque je te le dis. Est-ce que je vous dore jamais la pilule, moi ! est-ce que je blague jamais, moi !
- Si c'est un rat d'église, dit la Ficelle avec satisfaction, on pourra, en effet, sauter dessus sans être obligé de l'étourdir d'un coup de bâton ; c'est lâche, ces bêtes à bon Dieu.
- Pourtant, dit le chef, s'il se débattait par trop, s'il criait, on pourrait user du gourdin sans en abuser. La consigne est bien simple : assommez au besoin, ne tuez pas.
- Et la femme ? demanda la Ficelle, qui paraissait s'intéresser au sexe.
- La femme ! c'est mon affaire. Il faut de la délicatesse. Je l'étrangle légèrement et je la bâillonne.
- Dites donc, chef, est-elle jolie ?
- On le suppose.
- Vous ne l'avez pas vue ?
- Non ! Mais on la verra.A l'un de ses hommes qui causait à voix basse avec son voisin, le chef ordonna rudement :
- Gueule-de-Loup et vous autres tous, du silence maintenant.Tous obéirent. Cette bande évidemment se composait d'hommes très accoutumés les uns aux autres, très camarades puisqu'ils s'étaient donné à tous des sobriquets, habitude de voleurs et de mouchards.
Le silence s'était fait profond. Bientôt le quart après dix heures sonna.
- Attention ! dit le chef. Elle ne peut tarder ! Car on nous a dit de dix heures à dix heures et demie, et nous allons bientôt entendre trottiner la souris et le rat d'église.Puis avec autorité
- De l'ensemble ! A moi la femme ! Que personne n'y touche que moi. Toi l'Enrhumé, tu sautes sur le bedeau et tu lui serres le cou avec ton mouchoir à noeuds ; Gueule-de-Loup lui lie les bras avec sa corde et l'Amitié lui passe un noeud coulant aux jambes.
- Et moi ? demanda la Ficelle, humilié de ne rien faire.
- Toi, tu as du jugement et du sang-froid ; tu tiendras en réserve le coup de gourdin.
- A la bonne heure ! dit la Ficelle touché de cette marque d'estime.Et comme il avait la vue plus perçante que les autres, il regarda dehors.
- Rien encore ! dit-il.
- Va donc jusqu'à la Saône, commanda le chef, voir si les mariniers ne dorment pas au fond du bateau.La Ficelle traversa le quai, descendit sur la berge, vit dans un assez fort bateau solidement amarré, trois mariniers bien éveillés (des vrais ceux-là) et il remonta faire son rapport.
- Tout va bien sur l'eau ! dit-il.
- Bon ! fit le chef.
- Mais, demanda l'Enrhumé qui devait son surnom à sa voix éraillée, résultat probable d'un abus fréquent de liqueurs fortes, mais... mais, répéta-t-il, avec l'embarras de langue d'un alcoolique... pourquoi faut-il porter ces... ces... genslà dans le bateau...
- Pourquoi ? c'est l'ordre.
- On pourrait les... les... dévaliser dans la chambre.
- Et les y laisser, n'est-ce pas ? Tu es une triple brute ! Les laisser dans cette chambre : autant vaudrait donner ton adresse, imbécile ; tandis qu'un bateau, sur l'eau, ne laisse pas de traces.
- Et qu'est-ce qu'on en fera de ces... ces... gens-là... quand on les... les... aura fouillés ?
- Çà n'est pas ton affaire. Si l'on nous commande de les noyer, nous les noierons.
- Oh ! fit La Ficelle... noyer ?
- Pourquoi pas ? On n'en a rien dit, mais je prévois... que, du moment où l'on ne veut pas que nous jouions du couteau, où l'on ne nous laisse taper avec les gourdins qu'à la dernière extrêmité, c'est que l'on ne tient pas à ce que les corps portent des marques ; un coup de gourdin peut passer pour une contusion reçue par le noyé contre un rocher de la Saône. La noyade peut passer pour un accident.
- Mais, dit la Ficelle, tu parles, chef, comme si l'on voulait absolument la mort de ces gens-là !
- On veut d'abord ce qu'ils ont sur eux, puis on veut s'en débarrasser. Et je ne crois pas que, du moment où l'on a préparé un bateau, par une si grosse Saône, ce soit pour faire prendre un simple bain d'agrément au rat d'église et à la petite souris de sacristie.
- Si j'avais su...
- Tu vas discuter, maintenant...
- Non... trop tard... mais si j'avais su...
- Attention ! les voilà ! dit Gueule-de-Loup placé en sentinelle.Le chef alla frapper à la porte de la chambre ; elle s'ouvrit.
- Les voilà, dit le chef à celui qui ouvrait ; on vous attend.
- Vous êtes tous prêts ?
- Oui.
- Eh bien, agissez en vigueur et sans hésiter.Le silence se refit profond dans l'allée et l'on entendit un bruit de pas sur le quai. Si peu clair qu'il fit, on pouvait distinguer la mise des deux victimes qui s'approchaient du guet-apens tendu dans l'allée. L'homme portait ce vêtement quasi ecclésiastique, cher aux jésuites de robe courte.
Le chef l'avait bien dit ; ce bedeau ne devait pas peser bien lourd.
Aussi, la Ficelle, évidemment de bonne humeur et augurant bien de l'expédition, donna-t-il un coup de coude significatif à Gueule-de-Loup qui sourit dans l'ombre. Ce Gueule-de-Loup n'avait pas le sourire aimable, car ce sourire découvrait le côté gauche de la lèvre supérieure, et montrait un croc formidable d'où était venu le surnom de l'individu. Il avait, du reste, des attitudes de bête fauve, et semblait se ramasser pour mieux bondir sur ses victimes qui s'approchaient toutes deux pas à pas.
Si le bedeau était peu sympathique au premier aspect et tout enveloppé d'hypocrisie, ce qui sautait à l'oeil, même de loin, même dans la nuit, en revanche, la jeune femme qui l'accompagnait, semblait devoir être charmante. Jeune assurément, car elle allait légère avec la grâce sautillante d'une fauvette ; il y avait trop de ressort dans la démarche, trop de vivacité dans l'allure, trop de grâces dans les ondulations du corps et d'élégance dans la tournure pour que cette femme eût plus de vingt-cinq ans et qu'on ne la devinât point jolie. Elle était vêtue comme une ouvrière, mais très coquettement, et elle portait sa mante sur son bras, car il faisait une chaleur tiède.
La Ficelle, qui y voyait la nuit comme les chats, poussa un soupir.
- Noyer cette petite femme ! pensait-il. Et son coeur se fendait.La Ficelle avait fait, en quelques secondes, toutes les réflexions que nous venons d'écrire en quelques lignes ; mais le moment d'agir arrivait et il n'y avait pas à reculer.
Penchés sur le bord de l'allée, le corps tendu, les muscles raidis, les mains crispées sur leurs corps, les faux mariniers retenant leur haleine, s'apprêtaient à bondir, attendant un signal du chef ; cette troupe, je l'ai dit, semblait soumise à une discipline qui lui donnait de l'ensemble.
Quand le bedeau et sa compagne passèrent devant l'allée, le trou béant de la porte ouverte leur fit une impression désagréable ; la petite ouvrière fit un bond léger de côté et le bedeau deux pas en arrière.
- Allez ! cria tout à coup une voix au fond de l'allée.Les faux mariniers s'élancèrent.
Mais le bedeau était mieux armé qu'on ne l'avait cru.
Comme tous les trembleurs, il avait cherché à se rassurer, dans cette marche de nuit, en portant un arsenal ; avec un pistolet à deux coups dans une main, un autre à la ceinture, un couteau en poche, il se croyait sûr de mettre en fuite, avec ces armes, toute bande suspecte, et de tenir tête à toute attaque.
Mais il comptait sans sa lâcheté. Tout ce que la terreur lui permit de faire fut de presser machinalement la détente du pistolet qu'il tenait en main, le doigt sur la gachette : le coup partit, sans que le malheureux bedeau s'y attendit, et sans qu'il se rendit compte que c'était lui qui tirait, car il se mit à trembler de tous ses membres.
Il y eut un moment de stupeur chez le bedeau, d'hésitation parmi les assaillants.
- Sus ! sus ! cria la voix de celui qui commandait au chef de bande lui-même.Ainsi poussés, les assaillants bondirent, le gourdin levé ; mais le bedeau, avec une vitesse de lièvre fuyant la meute, détala, abandonnant sa compagne, qui était déjà sous la main nerveuse du chef.
La bande poursuivit le fuyard qui, d'humble rat de sacristie, semblait s'être transformé tout d'un coup : on eut juré qu'il lui était poussé des ailes et qu'il était devenu chauve-souris : de plus, très-malin, il avait adopté la tactique des bécasses, il faisait des crochets, enfilait les ruelles, et, enchevêtrant la poursuite, il gagnait sur la bande : il aurait suffi très probablement tout seul à son salut, lorsqu'il se heurta, au coin de la rue des Trois-Maries, à un grand et vigoureux jeune homme qui l'arrêta.
- Grâce ! cria le bedeau. Ne me tuez pas ! Prenez ma bourse, je ne dirai rien.Et il jeta ses armes, sa bourse, jusqu'à son manteau, aux pieds du jeune homme étonné : car celui-ci ne voyait pas la bande qui déboucha tout à coup de la rue. Le bedeau profita du moment où le jeune homme se rendant enfin compte de ce qui se passait, examinait la bande : il se sauva de plus belle.
Sans plus s'occuper de lui et voyant qu'il avait affaire à des bandits, le jeune homme ramassa les pistolets qui étaient à terre, et, sans hésiter, avec sans-froid et résolution, certain d'avoir en face de lui des malfaiteurs, il tira sur eux.
Les pistolets étaient à deux coups dont un tiré par le bedeau. Trois coups de feu et deux hommes touchés tombèrent en hurlant : le reste, sur le bel exemple donné par La Ficelle, battit en retraite sur le quai.
Le jeune homme, jetant ses pistolets inutiles, ramassa le gourdin de Gueule-de-Loup, l'un des blessés qui se tordaient à terre, et il poursuivit les faux mariniers. Comme la fuite de ceux-ci fut aussi rapide que l'avait été celle du bedeau, il en résulta que, deux minutes au plus après avoir quitté le quai, ils y reparurent, juste à temps pour voir le chef enlevant dans ses bras la petite ouvrière et la portant vers la Saône.
Plus brave, moins troublée que le bedeau qui l'accompagnait, la jeune femme s'était d'abord sauvée de toutes ses forces le long du quai pour se soustraire aux atteintes du chef : mais celui-ci était trop haut sur jambes pour ne pas être un coureur hors ligne : il fut bientôt sur sa victime étendant ses grands bras sur elle et la saisissant, pauvre petite fauvette dans ses serres de vautour. Mais la fauvette avait bon bec et elle se défendait.
La vaillante petite femme, se sentant prise, tira de sa poche un joli petit stylet à poignée de nacre, et, jetant le fourreau, tendant les jarrets, repliée sur elle-même, elle attendit son agresseur.
- Oh ! dit celui-ci, tu veux me piquer, petite vipère.Il fit un pas en arrière, ramena en main son gourdin suspendu au poignet droit par une courroie, et, d'un coup sec, il paralysa le bras de la jeune femme qui laissa tomber son arme en poussant un cri de douleur. Fondant alors sur elle, le chef voulut la lier : mais elle se débattit, criant si fort qu'il se résigna à l'étrangler à moitié. Enfin il s'en rendit maître et l'emporta.
Il revint avec son fardeau, se dirigea vers l'escalier où se tenait celui qui présidait à ce guet-apens et au profit ou du moins par l'ordre duquel il semblait se soumettre.
Cet homme, dont la silhouette se détachait en noir sur le fond gris de l'air, semblait appartenir à la bourgeoisie ; il était vêtu comme les Lyonnais aisés d'alors. C'était un petit être désagréable, agité, trépignant, aigre, miaulant ses ordres d'une voix de fausset et paraissant doué d'un caractère impérieux, exigeant, insupportable.
Il rageait, pestait, maugréait.
- Les imbéciles, murmurait-il ! c'était son mot favori. Ils vont laisser échapper cette canaille de bedeau !Regardant du côté du chef :
- Et ce grand niais de Monte-à-Rebours qui manque la femme et qui la laisse crier ! Oh ! les imbéciles, les imbéciles !Il n'avait pas tous les torts.
Déjà quelques volets grinçaient aux façades des maisons ; on sentait que des têtes se mettaient aux fenêtres ; on ne descendait pas, on ne descendrait probablement point, car, en ce temps-là, on était prudent comme à toutes les époques troublées pendant lesquelles on ne sait jamais trop à qui l'on aura affaire si on se mêle de quelque chose : mais enfin, des curieux, cela est toujours gênant.
Aussi, l'homme cria-t-il à Monte-à-Rebours, le chef, qui revenait :
- Plus vite, donc ! Plus vite, grand crétin ! Et il avait vraiment raison de presser son acolyte, car il vit tout aussitôt accourir à lui La Ficelle et ses deux compagnons serrés de près par le hardi jeune homme qui avait pris fait et cause pour le bedeau.Soudain, le gourdin de ce brave jeune homme tournoya sur la tête d'un des faux mariniers qu'il talonnait : le coup fut si rapide que l'homme tomba comme un boeuf frappé par la masse du boucher. Ce que voyant, le petit bonhomme qui dirigeait l'expédition s'attendait à tout d'un aussi intrépide jouteur et il cria aux bateliers qui se tenaient en Saône.
- Vite, vous autres ! A nous ! Prenez vos rames ! dépêchez-vous.Puis à la Ficelle et au seul compagnon de celui-ci qui fût debout :
- Face à cet homme, canailles...Avec une résolution qui prouvait que la rage lui donnait l'énergie, il courut, le pistolet à la main, au secours de ses acolytes en déroute et ceux-ci levèrent la tête en entendant la voix de ce petit homme grincheux qui semblait avoir sur eux plus d'ascendant que leur chef lui-même. Ce qui contribua surtout à donner du coeur à la Ficelle, c'est que le petit homme tira brusquement un coup de pistolet sur son adversaire.
Il est vrai qu'il le manqua.
Le jeune homme parut un instant chercher à se dérober. Ce n'était point qu'il eût pris peur, mais il venait d'apercevoir le chef qui portait la jeune femme. Avec le sang-froid et le coup d'oeil d'une nature d'élite que le danger ne trouble pas, le jeune homme, évitant ses adversaires et les tournant, se jeta sur le chef Monte-à-Rebours, avant que celui-ci eût déposé la jeune femme à terre, et, saisissant son gourdin, il le frappa de deux coups qui firent sonner toute la carcasse de ce grand chat tigré. Monte-à-Rebours trébucha et s'étala de tout son long. Mais, à ce moment, les trois mariniers avec leurs longs crocs, renforçant la Ficelle et son compagnon, s'élancèrent sans hésiter.
Le petit homme lâcha son second coup de pistolet sur son terrible adversaire. La balle toucha, car on vit chanceler le défenseur de la jeune femme. Se sentant atteint par la balle décochée sur lui, le jeune homme se laissa emporter par la fureur dont sont saisies les natures sanguines lorsqu'elles sont frappées : peut-être aussi craignait-il que la perte de sang ne l'affaiblît trop rapidement.
Familier avec toutes les escrimes, maniant redoutablement le gourdin, il prit l'offensive avec une fougue inouïe. D'un moulinet terrible, il écarta bâtons et crocs dirigés contre lui, fit reculer ses adversaires, en coucha bas un, cassa le bras d'un autre, et il eût rejeté tout ce monde dans le bateau, si l'homme aux pistolets n'avait traîtreusement tiré deux coups sur le malheureux jeune homme, qui, touché légèrement à la jambe, mais frappé à la poitrine et suffoqué, tomba en battant l'air de ses bras, menaçant encore les mariniers.
La Ficelle poussa un petit cri de satisfaction et l'homme aux pistolets cria :
- Vite donc ! à la femme, enlevez-la.Comme le terrain de la lutte s'était déplacé, comme on était à cent pas de l'endroit où gisait la jeune femme garrottée, la Ficelle et les bateliers coururent de ce côté. Mais un coup de vent apporta aux oreilles de ceux-ci le bruit sourd et cadencé d'une troupe régulière, arrivant au pas de course. C'était une patrouille qui accourait, attirée par les coups de feu.
- La Garde Nationale ! dit la Ficelle s'arrêtant brusquement.Au même moment, on vit une ombre se dessiner et accourir. C'était le chef, Monte-à-Rebours. Il avait repris connaissance, entendu la patrouille et il fuyait.
- En retraite ! dit-il, au bateau ! Ne compromettons pas le comité.L'homme aux pistolets lui-même, tout en prodiguant les épithètes les plus flétrissantes à son monde, ordonna :
- Enlevez vos deux camarades qui sont étalés là-bas, et vivement au bateau.Puis, entre ses dents :
- Pourvu que Gueule-de-Loup et l'Enrhumé puissent s'esquiver ! Sacrebleu la sale affaire ! S'ils sont pris et reconnus, voilà une vilaine histoire pour nous.Et, voyant la Ficelle présider à l'enlèvement de ses camarades assommés, il gagna lestement le bateau en grommelant. On plaça les blessés au fond de l'embarcation, et les bateliers lâchèrent les amarres. L'un d'eux avait le bras cassé.
- Qui me remplace à l'aviron ? demanda-t-il : j'ai une aile brisée.On vit bien alors que la Ficelle et ses camarades étaient de faux mariniers : ils ne savaient pas ramer.
L'homme aux pistolets dit alors :
- Bons à rien !Et il prit l'un des avirons. Tout quinteux qu'il fût, il montra de la vigueur.
A la barre se tenait un pilote familier avec la rivière. Enlevée par les coups de rames, emportée par le courant, la barque fila comme une flèche, évitant les obstacles, franchissant les tourbillons et disparaissant dans l'ombre. Il était temps. Les bourgeois de la patrouille, enchantés de tirer comme tous bons bourgeois qui jouent au soldat, firent un feu roulant sur la barque. Mais, bien entendu, les balles se perdirent dans l'eau avec des bruits mats de cailloux lancés du haut d'un pont. Le guet-apens était manqué, mais la patrouille, de son côté, avait manqué l'arrestation de ses auteurs. Toutefois, la jeune femme était sauvée et le blessé aussi, à moins qu'il ne mourût entre les mains des chirurgiens.
L'officier qui commandait la patrouille était le fils aîné d'une des plus riches familles de Lyon, les Leroyer. Le père avait la meilleure maison de soierie de la ville. Bien entendu, il était Girondin, du moins il se disait tel, mais on le soupçonnait fort d'être au fond un royaliste très dévoué à la cause du trône et de l'autel, d'autant que sa femme sortait de la famille noble des d'Etioles. Quant au fils, en vertu de cette discipline de famille qui a toujours existé à Lyon, il pensait comme son père et surtout comme sa mère.
C'était un assez beau garçon, ayant bonnes façons, bonnes manières, singeant un peu trop les gentilshommes, juste assez intelligent pour n'être point un sot, une de ces natures enfin qui restent dans la bonne moyenne et auxquelles l'éducation donne un certain vernis. Doué d'une vanité qui fait le fond de la race et qui consiste à apprécier trop haut la valeur de l'or, capital acquis, levier puissant, infatué de la situation paternelle sur la place, gonflé par l'importance que lui donnaient ses galons, mais très-bon enfant au fond, Etienne Leroyer était le type de ces Lyonnais qui furent si braves pendant le siège, se battant avec valeur sans trop savoir pourquoi et sans apprécier les causes, les motifs et les suites de la révolte. "Le fond de cette race est un courage froid qui les pousse jusqu'au bout, victoire ou mort" (Michelet). Bon enfant, en somme, ce jeune homme, bon garçon, mais aussi capable de tomber pour une bonne que pour une mauvaise cause !
Pour le moment, furieux contre les brigands qui attaquaient à main armée et disposé à leur faire passer un très mauvais quart d'heure : mais tous avaient disparu. Tous, y compris ceux qui avaient été blessés rue des Trois-Maries, et qui avaient pu s'enfuir. Il ne restait donc que la jeune femme et son défenseur.
Etienne, galant homme, délia la victime de l'attentat, pendant que l'on s'occupait du blessé évanoui.
Ah ! c'était une maîtresse femme que la petite femme. Pas de faiblesse. Pas de pamoison. Elle n'avait point à reprendre connaissance, n'ayant jamais perdu ses sens : et si elle avait perdu la parole, ce n'était point par sa faute, mais par le fait du bâillon : car celui-ci enlevé, elle se mit tout aussitôt à parler. Et ce fut elle qui, avec une incroyable autorité, se mit à questionner. A l'officier qui la regardait et qui la trouvait d'un abord très distinguée, elle demanda :
- Votre nom, lieutenant.Mais elle s'y connaissait donc en grades et en militaires, cette charmante petite femme.
- Mon nom ! dit le lieutenant en souriant. Mon nom, Mademoiselle... ou madame ... ! Leroyer.
- Leroyer... fit-elle... très bien.Puis, comme si elle eût commandé la patrouille :
- Lieutenant, faites enlever ce jeune homme et qu'on le transporte dans la maison la plus voisine. Vous avez droit de réquisition, n'est-ce pas ?
- Oui ! dit l'officier étonné de se voir commandé de la sorte et subissant le joug d'une aussi jolie femme. Car décidément elle était très jolie. Un caporal porte-lanterne avait eu cette curiosité d'éclairer le visage de la jeune femme, et toute la patrouille, comme un seul homme, à l'unanimité, sans conteste, sans hésitation, avec enthousiasme, s'était avoué, homme par homme, que c'était là une charmante femme, un beau brin de fille, quelque chose de très distingué, une de ces gaillardes qui ont le je ne sais quoi et pour lesquelles les hommes font des folies.D'abord elle était blonde et, quoique meurtrie, ébouriffée par la main brutale du chef Monte-à-Rebours, quoique bousculée, étouffée, frappée, décoiffée, elle avait trouvé le moyen, en un tour de main, d'étirer ses jupes, de faire rentrer sous le bonnet de dentelles les touffes rebelles, de redonner des plis gracieux à sa mante tombée à terre et replacée sur le bras. Pas de trouble. Pas d'embarras. Tous ces hommes, pour elle, semblaient des serviteurs-nés.
Elle les appelait... citoyens !... mais elle prononçait le mot comme s'il se fût orthographié "messieurs" ! Elle ordonnait sans hésiter, comme une femme sûre d'être obéie par une patrouille; elle eût commandé de même à une armée. Etienne n'était plus le lieutenant de son capitaine demeuré au poste central ; il était le lieutenant de cette petite femme ravissante : lui qui discutait parfois les ordres de son chef en culottes ne discutait point ceux de son chef en jupons.
Elle avait dit :
- Réquisitionnez ! Transportez !
Etienne réquisitionna, transporta. Il frappa à la porte d'un magasin qui s'ouvrit : on fit allumer des lampes dans ce magasin : on s'enquit d'un médecin, on étala le blessé sur un comptoir.
La petite femme, qui n'était pas une mijaurée et qui n'avait cependant rien d'une effrontée, fit sauter les boutons du gilet, sans fausse pudeur, très délibérément ; elle examina la blessure de la poitrine, la sonda de son petit doigt rose et dit :
- Bien ! bien ! la balle n'a pas pénétré et elle s'est arrêtée sur l'os d'une côte, je la sens ; le chirurgien l'enlèvera facilement. Mais ce pauvre jeune homme a été suffoqué : toutefois, cette blessure, ce n'est rien.Au lieutenant.
- De l'eau ! de l'eau-de-vie ! quelque chose !Puis, regardant la figure du blessé, elle dit, avec un sentiment d'admiration qui fit faire la grimace à Etienne :
- Quel beau jeune homme ! Il a vraiment l'air intelligent et distingué : Le connaissez-vous ?Et, comme Etienne semblait étonné de la question :
- Oh ! fit-elle, ce ne peut être le premier venu.Et elle avait raison, car un sergent et plusieurs gardes dirent :
- C'est Saint-Giles !Saint-Giles, qui signait Cinq-Giles depuis qu'il était de mode de supprimer les saints dans le calendrier, Saint-Giles fut au Lyon d'alors ce qu'André Gille, le caricaturiste, fut au Paris du second Empire. Avant 89, Saint-Giles était dessinateur sur soie, mais déjà il s'était révélé par des charges très amusantes et très originales, que l'on décalquait pour les faire passer sous le manteau. Lorsque la Révolution éclata, Saint-Giles avait dix-neuf ans et il avait déjà conquis à Lyon une certaine notoriété. Les troubles qui se prolongèrent avaient frappé au coeur l'industrie lyonnaise on ne fabriqua bientôt plus de soie : par conséquent, plus de dessins à faire.
Saint-Giles, qui depuis l'âge de 14 ans nourrissait sa mère, ses trois frères et ses deux soeurs, Saint-Giles, ainé d'orphelins, offrit son crayon à un libraire. Un journal de caricatures fut créé : il réussit merveilleusement et très vite, grâce au talent satirique de Saint-Giles qui devint l'enfant gâté de la démocratie lyonnaise. Disons même, à l'honneur de l'esprit français, que l'aristocratie et le clergé riaient des dessins de l'artiste et lui pardonnaient assez volontiers ses charges.
Le rire désarme.
En outre, les tendances particularistes qui ont toujours distingué Lyon, lui inspiraient une sympathie toute maternelle pour cet enfant de la Croix-Rousse, qui avait conquis Paris sans consentir à quitter Lyon. Un éditeur parisien l'avait appelé en vain près de lui ; Saint-Giles avait refusé ; ce que voyant, l'éditeur avait traité avec l'artiste pour l'envoi par la poste d'un dessin par semaine, et ce dessin obtenait toujours à Paris un succès énorme qui flattait beaucoup les Lyonnais.
Ce qui avait contribué le plus, après le talent, à fonder la réputation de Saint-Giles, c'était sa bravoure. M.M. les officiers du Royal-Pologne s'étant trouvés offensés par une caricature de l'artiste, lui avaient envoyé un cartel. Il l'avait accepté et avait blessé successivement trois des officiers du régiment ; il avait fallu l'intervention du général, prince de Hesse, pour assoupir cette affaire et empêcher d'autres duels.
Giles était un grand et beau garçon, au profil aquilin, aux cheveux noirs, aux yeux bruns très doux, très expressifs. Sa bouche large, bien fendue, sensuelle et rieuse, annonçait un tempérament ardent, gai, avec des appétits robustes. Mais ce qui faisait surtout le charme de cette physionomie, c'était le feu sacré de l'intelligence animant ses traits, c'était enfin le Mens divinior, l'âme divine de l'artiste, se révélant et s'affirmant même en ce moment où le regard était voilé par les paupières, où les lèvres étaient décolorées par la perte du sang.
La jeune femme, en entendant prononcer le nom de Saint-Giles, dit en souriant :
- Je me doutais bien qu'un garçon de cette trempe était quelqu'un.
- Quelqu'un de bien dangereux ! dit le lieutenant avec une pointe de jalousie, causée par l'intérêt que semblait porter au blessé cette jolie femme.
- Dangereux ! fit-elle.
- Mais... mademoiselle... où madame.... le crayon de Saint-Giles ne respecte rien, ni hommes, ni prêtres, ni Dieu.
- Pas même monsieur votre père, n'est-ce pas ? dit-elle en souriant. Saint-Giles l'a placé, je crois, dans sa Galerie des Sacristains. Et haussant les épaules, elle dit :
- Petits esprits, a dit M. de Beaumarchais, ceux qui s'offusquent d'un petit écrit ou d'une petite caricature. Les gardes nationaux s'entreregardèrent, se demandant comment une grisette pouvait parler sur ce ton. Ils en conclurent que c'était une grande dame déguisée. Ils n'en doutèrent plus, quand ils l'entendirent, s'adressant au lieutenant, lui dire :
- M. Leroyer, vous allez laisser, s'il vous plaît, le commandement de la patrouille à votre sergent, M. Suberville, si je ne me trompe, et vous m'accompagnerez jusqu'à la porte d'une maison où votre père vous remerciera fort de m'avoir protégée.
- Je suis à vos ordres, madame ! dit le lieutenant.Et, appelant son sergent qui était lui-même un gros bonnet de l'industrie lyonnaise, et qui, à bien prendre, était le vrai chef de la compagnie, il lui dit avec beaucoup de déférence :
- Monsieur Suberville (le haut commerce de Lyon était resté poli et dédaignait de se donner du citoyen), vous connaissez l'itinéraire, vous voudrez bien conduire la patrouille.
- Je vous prie, monsieur, dit assez vivement la jeune femme au sergent, de laisser un caporal et quatre hommes auprès de mon blessé, jusqu'à l'arrivée du chirurgien. Et je compte sur l'humanité de ces messieurs pour transporter chez lui M. Saint-Giles et lui faire donner les plus grands soins, fussent-ils ses ennemis politiques.
- Madame, dit le sergent, nous sommes tous républicains.
- Oui... je sais... Girondins... Et M. Saint-Giles, lui, est Jacobin ! On est donc ennemis. Mais votre situation dans la haute bourgeoisie lyonnaise et votre éducation me rassurent, car elles vous font un devoir de la générosité.Elle conclut avec un beau sourire qui les enchanta.
- Je suis certaine de votre prud'hommie.Depuis quelque temps elle regardait avec attention le sergent M. Suberville. Lui de son côté l'observait.
Elle fit un signe rapide, puis elle parut s'impatienter et dit :
- Quelle longue nuit ! Le soleil ne se lèvera-t-il donc jamais ?
- Il se lèvera, soyez-en sûre, dit en souriant M. Suberville. Et il fit à son tour un signe symbolique.De ce moment, elle parut sûre de M. Suberville : du reste, elle avait gagné à ses intérêts toute la patrouille. Cette petite femme avait le charme, car elle avait su trouver les paroles les plus sûres pour aller au coeur de ces bourgeois. Un caporal, fasciné par les beaux yeux de la jeune femme, s'avança.
- Madame, dit-il, avec la permission du lieutenant, je reste et je vous réponds de votre protégé.
- Mon sauveur, voulez-vous dire ! Eh bien, monsieur, j'accepte et j'aurai bientôt le plaisir de vous remercier. Vous vous nommez ?
- Jean-Joseph Morongis pour vous servir, dit le caporal. Je tiens la grande confiserie de la place Bellecour.
- Je me ferai un devoir, M. Morongis, de vous donner ma clientèle.Le caporal rougit de joie ; vendre sa marchandise à cette jolie femme, la voir et lui parler lui semblait un plaisir digne d'être savouré par un confiseur.
En ce moment, le chirurgien arriva. Il examina les blessures.
- Bon, dit-il. Presque rien ! La balle de la poitrine en s'aplatissant sur le sternum, a produit une suffocation.
- Et les autres blessures, docteur ?
- De simples coups de poings. Je réponds de tout, madame.La jeune femme, définitivement rassurée par cette affirmation, fit un signe au lieutenant. Celui-ci, avec un empressement des plus galants, vint offrir son bras à la jeune femme qui, saluant gracieusement M.M. de la garde nationale, les remercia d'un mot, les gratifia d'un sourire et sortit, laissant derrière elle une impression qui se traduisit par exclamations.
- Si c'est une fille de canut celle-là, disait l'un, j'avale mon sabre et je le digère.
- C'est une duchesse ou une danseuse de l'Opéra, dit un autre. Elle vous a un cachet...
- Mais pourquoi si tard dans la rue ?
- Oh ! les femmes ! ça risque tout. Et puis, Saint-Giles était avec elle.
- Mais non. Il paraîtrait qu'il l'a entendue crier et qu'il est venu à son secours.
- Avec tout ça, dit la grosse voix d'un boucher, personne ici n'a fait son devoir.
- Bon ! voilà le citoyen Balandrin qui va encore protester, dit le sergent Suberville au garde mécontent, appuyant sur le mot citoyen.
- Citoyen... citoyen... oui, je suis citoyen, répliqua Balandrin, je m'en flatte même... N'empêche que personne n'a demandé ni ses papiers ni son nom à cette grande dame déguisée qui court les rues la nuit.
- Ah ! ah ! dit le sergent en riant avec éclat, vous auriez bien voulu savoir son nom et son adresse n'est-ce pas, citoyen Balandrin ? Ah ! ah ! mon gaillard, vous ne seriez pas fâché d'aller faire une visite domiciliaire chez cette dame, duchesse ou drôlesse ? Eh eh ! eh ! ils vont bien les citoyens bouchers ! ...
- Bon ! Bon ! Plaisantez, sergent. Mais, on ne m'ôtera pas de l'idée, dit Balandrin, que cette femme ne soit une royaliste qui conspire, peut-être même une émigrée. Si je me présentais chez elle, ce serait au nom de la loi. Je ne suis pas un farceur comme vous, moi, sergent !
- Et si c'était une émigrée, que feriez-vous citoyen Balandrin, vous qui ne plaisantez pas ?
- Je l'arrêterais.
- Et le tribunal révolutionnaire que le comité central a la prétention d'établir ici enverrait sûrement à la guillotine qui va nous arriver de Paris, dit-on, cette pauvre petite femme si charmante.
- Eh bien... après ! Pourquoi pas, si elle a émigré, si elle conspire.- Vous êtes donc pour que l'on guillotine les femmes, vous, citoyen Balandrin ?
- Tenez, s'écria le boucher, colosse redouté, mais peu aimé dans la compagnie, tenez, cria-t-il, serrant les poings, vous m'embêtez, sergent, avec votre manière de m'envoyer du citoyen quand vous donnez du monsieur aux autres. Un boucher vaut bien un marchand de soie. Nous sommes tous égaux du reste.
- M. Balandrin, si je vous appelle citoyen, c'est pour vous faire plaisir, vous sachant républicain enragé.
- Vous ne l'êtes donc pas, vous, républicain ?
- Oh ! si, mais pas comme vous. Nous sommes tous ici des hommes modérés, sauf vous qui voulez faire tomber toutes les têtes.
- Les têtes coupables. Et je suis pour que l'on remplisse son devoir. Quand on fait patrouille, on arrête les suspects.
- Les suspects, fit le sergent, oui ; les gens que l'on suspecte d'être des malfaiteurs, des voleurs, des assassins. Nous faisons patrouille pour protéger les personnes et les propriétés; mais quant à arrêter les gens, sous prétexte politique, nous ne nous sentons pas du goût pour ça, nous autres.Il y eut un murmure d'approbation.
Alors le boucher, furieux, roula des yeux menaçants autour de lui et s'écria :
Voulez-vous que je vous dise ce que je pense ?
Oui ! oui ! oui ! dit-on.
Eh bien, vous êtes tous des royalistes déguisés en Girondins.
Les trois quarts des gardes protestèrent de bonne foi.
- Nous sommes républicains ! criaient-ils énergiquement.
- Alors, dit Balandrin, protégez la République ! Sauvez-la ! Arrêtez les conspirateurs en culottes de soie, en soutane ou en jupe. Laissez s'établir ce tribunal révolutionnaire dont vous ne voulez pas et cette guillotine que vous voulez démolir et jeter dans le Rhône ! Laissez passer la justice du peuple. Car moi, bourgeois, moi propriétaire comme vous, moi modéré au fond comme vous mais voyant plus clair que vous, je vous le dis, on vous trompe ; il faut rompre avec les royalistes masqués qui nous font faire de la réaction et qui veulent nous pousser à la guerre civile. Vous savez bien qu'ici, dans vos rangs, il y a des royalistes...Chacun s'avouait que le boucher disait vrai ; il venait de peindre le véritable état d'esprit dans lequel se trouvait la garde nationale lyonnaise girondine de coeur, républicaine, mais menée par un groupe de royalistes qui exhalaient ses haines bourgeoises, ses répugnances modérantistes, ses défiances de gens qui possèdent, ses rancunes de commerçants ruinés par les troubles ; si bien que, tôt ou tard, il fallait s'attendre à une lutte acharnée entre le comité jacobin, d'une part, et la garde girondine de l'autre.
Les déclarations véhémentes du boucher allaient faire éclater un orage, lorsqu'un incident détourna l'attention.
Un homme entra précipitamment et s'écria :
- Arrêtez l'assassin !Il montrait Saint-Giles... L'homme qui venait d'entrer d'une façon aussi brusque était le bedeau ! Le bedeau hérissé, le bedeau féroce, le bedeau implacable, comme un homme qui a peur et qui, rassuré, veut se venger de sa lâcheté et de ses terreurs. Cet imbécile affolé s'était enfui éperdu : il n'avait rien compris à l'intervention de Saint-Giles et l'avait pris pour un des malfaiteurs. Ayant continué sa course sans tourner la tête, il avait atteint un poste de la garde nationale et il ramenait huit hommes et un caporal. Voyant un magasin plein d'autres gardes autour du blessé, il s'était précipité, avait reconnu Saint-Giles et le proclamait assassin.
M. Suberville, le sergent de la patrouille qui était intelligent, comprit que le bedeau se fourvoyait.
- Vous vous trompez, dit-il, ce jeune homme n'est pas coupable.
- Pas coupable, s'écria le bedeau avec véhémence, il m'a mis la main au collet pour m'arrêter et je ne m'en suis débarrassé qu'en lui donnant ma bourse et mon manteau.
- Mais ce même jeune homme a défendu une dame contre des malfaiteurs, et cette dame qui sort d'ici, a témoigné en sa faveur.- Oh ! madame la baronne est sauvée !
- Une baronne, grommela le boucher Balandrin, j'en étais sûr.
- Une baronne, se disait le confiseur, bonne clientèle.- Une baronne !
Cela fit sensation. Mais le boucher Balandrin appréciait la chose autrement que ses camarades.
- Vous voyez, dit-il au sergent, que c'est bien une ci-devant, une émigrée peut-être !M. Suberville, le sergent, était royaliste comme quelques autres gardes, royaliste caché bien entendu : il voulut faire comprendre au bedeau quelle imprudence il venait de commettre dans les effarements de son émotion.
- Monsieur, dit-il brutalement et sévèrement, vous me faites l'effet d'un singulier animal ; ce jeune homme n'est pas un assassin : quant à la personne qui sort d'ici, elle est mise comme une ouvrière. Dans cette affaire, je ne vois rien qui se rapporte à ce que vous contez.Et, d'un ton brusque, il conclut :
- Ou vous avez eu une autre aventure que celle qui nous occupe, ou vous avez eu si peur que vous avez perdu la tête.
- Sergent, dit le bedeau qui avait compris, il n'y a, en effet, aucune baronne dans l'affaire : c'est ma nièce que j'accompagnais dont je voulais parler : nous l'appelons baronne parce qu'elle se donne, comme ça, tout naturellement, des airs d'aristocrate.
- Oh ! dit le sergent, je saisis le quiproquo, mon bonhomme ! Eh bien, c'est le lieutenant M. Leroyer qui conduit lui-même votre nièce dans la maison où elle allait et où elle doit voir M. Leroyer père.Le sergent mettait habilement le bedeau sur la bonne voie : celui-ci s'y jeta avec sagacité.
- Ce n'est pas M. Leroyer, c'est Mme Leroyer que ma nièce va voir, s'empressa-t-il de déclarer. Ma nièce est couturière.
- Et elle s'en va essayer des robes en ville, à dix heures du soir ! fit le boucher incrédule.
- Monsieur, dit le bedeau, ma nièce passera sa nuit à retoucher une robe que Mme Leroyer doit mettre demain matin pour la cérémonie du mariage.
- Ah ! il y a un mariage demain !Le bedeau, qui avait eu le temps de préparer ses batteries, dit avec aplomb :
- Certainement, un très beau mariage ! Un mariage de campagne, c'est vrai, mais cossu ! C'est le fils de l'adjoint du village de Poleymieux qui épouse sa cousine. Je crois que Mme Leroyer est marraine de la mariée.Le boucher, étonné de l'assurance du bedeau, n'osa contredire. En somme, le bedeau s'était accroché à une branche assez solide : le mariage était réel. Comme l'adjoint de Poleymieux était, lui aussi, un royaliste qui dissimulait ses opinions sous le masque républicain, il était facile d'improviser une invitation.
Le sergent devina qu'il était important de prévenir la baronne (il ne doutait pas que ce fût une vraie baronne) de la bourde commise par le bedeau. Il jugea que le meilleur messager à envoyer était le bedeau lui-même.
Il appela un garde qui était un de ses commis.
- Monsieur Lanthier, lui dit-il, en lui montrant le bedeau, voilà un brave homme qui est encore tout tremblant de ce qui vient de lui arriver : accompagnez-le donc jusque chez M. Leroyer, où il retrouvera sa petite baronne de nièce, à laquelle je le prie de faire tous mes compliments.Et impérativement :
- Allez !Puis, comme le blessé, toujours évanoui, était placé sur un brancard pour être transporté chez lui, le sergent dit :
- Ainsi, caporal Morangis, vous vous chargez de ce jeune homme.
- Oui sergent, dit le caporal.
- Et vous, docteur, vous en répondez ?
- Je débriderai la plaie et le blessé sera tout aussitôt soulagé : avant quarante huit heures il sera debout.
- Emportez, messieurs, emportez ! dit le sergent.Les gardes soulevèrent le brancard et se mirent en marche. Quant aux hommes qu'avaient amenés le bedeau, ils s'en étaient retournés au poste.
- Formez vos rangs ! dit le sergent à la patrouille.Et il l'emmena en murmurant :
- Tout va bien.
- Non, tout ne va pas bien, protesta tout haut le boucher Balandrin, qui avait entendu le sergent. Tout va mal ! La République est trahie ! Cette femme, c'est une vraie baronne, et je jurerai qu'elle est émigrée.
Le sergent qui savait comment on manie les hommes, entendant les observateurs du boucher, arrêta net la patrouille. On venait à peine de sortir de la maison et l'on était sur la place de l'archevê-ché.
Il commanda :
- Halte !
Puis :
- Formez le cercle !
- Quand tout son monde fut en rond autour de lui, il fit un petit discours, très net, très ferme, très adroit.
- Messieurs, dit-il, nous sommes tous des commerçants, des hommes d'ordre, des hommes voulant nous entendre pour empêcher le pillage et pour résister aux passions violentes de la populace qui menace nos maisons et nos personnes.
- Oui ! Oui ! dirent les gardes.
- Nous avons besoin d'union, de discipline, de concorde.
- Oui ! Oui !
- Or, chaque fois que nos officiers donnent une consigne, prennent une décision, je le constate à mon regret, notre camarade, M. Balandrin, proteste, ergote et je dirai même nous insulte.
- C'est vrai ! C'est vrai !
- A mon avis, le citoyen Balandrin, boucher comme le trop fameux Legendre, représentant de Versailles à la Convention, veut imiter son confrère qui l'a fanatisé lorsqu'il est venu ici en mission. M. Balandrin veut imiter ce célèbre Jacobin et jouer les Legendre à Lyon. Je n'ai pas à lui rappeler la fable de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf et qui en éclata : mais je lui déclare que nous ne pouvons supporter ces façons-là.
- Non ! Non !
- Je crois rester dans les bornes de la modération et de la politesse en disant au citoyen Balandrin que, du moment où l'on ne se plait pas dans une société, mieux vaut la quitter que l'offenser.
-Oui ! Bravo ! Démission !
- D'autant plus, continua le sergent, que les circonstances sont graves et que, dans la situation où nous sommes, il faut pouvoir compter les uns sur les autres.
- Certainement !
Le boucher, avec sa force musculaire énorme et sa franchise brutale, avait humilié beaucoup d'amour-propre et s'était fait beaucoup d'ennemis. Beaucoup qu'il avait rudoyés individuellement et qui n'avaient jamais osé protester profitaient des mauvaises dispositions générales pour se venger de leurs rancunes.
Ils criaient :
- Démission ! Démission !Quelques-uns mêmes insinuaient avec une voix de fausset :
- A la porte ! c'est un mouchard du comité central.Balandrin, loin d'être inférieur à Legendre, comme le donnait à entendre M. Suberville, se montra toujours, quoique d'un tempérament grossier, bien au-dessus du boucher versaillais. Il fut plus grand, plus généreux, plus brave encore et surtout plus éloquent que lui. Mais les réactionnaires de Lyon ont calomnié ce beau et terrible caractère lyonnais.
Pour les outrages qui pleuvaient sur lui, Balandrin, furieux, s'élança au milieu du cercle et dit, les dents serrées :
- Mouchard ! Moi ! Jamais ! J'ai toujours dit ma façon de penser tout haut et à tout le monde. Je suis franc. J'agis au soleil. Je vous ai tous regardés en face. Qui est-ce qui m'accuse de moucharder ?Personne ne répondit.
- Bon ! fit le boucher. Vous vous taisez. Ceux qui m'ont accusé sont des lâches. Ce sont eux qui sont des mouchards, mouchards royalistes !- Nommez-les, les mouchards ! criaient des voix loyales.
- Si je les nommais, dans huit jours, demain peut-être, leurs têtes tomberaient sous le couteau de la guillotine, qui a été demandée par Châlier, qui est arrivée et qui sera dressée sous peu. Je me tais, parce que j'étais des vôtres. Mais vous me chassez, je pars et je me fais Jacobin.
- Ah ! ah ! fit-on.
- Oui ! je me fais Jacobin, parce que vous autres modérés, vous autres Girondins, vous trahissez la France en vous alliant avec les royalistes. Si le pays n'était pas envahi, si les royalistes n'avaient pas soulevé la Vendée et appelé les Anglais, si l'on se battait chez soi pour ses idées, sans exposer la patrie à un démembrement, je resterais avec vous, parce que je suis propriétaire comme vous, bourgeois comme vous, patron comme vous. Mais périssent les patrons, les propriétaires, les bourgeois, plutôt que la patrie !Le boucher tendit son fusil à l'un des gardes, son voisin.
- Tiens ! dit-il. Voilà l'arme que la municipalité m'a confiée : je la lui rends. Je demanderai un autre fusil au comité.
- Vous voyez, dit le sergent d'un air railleur, le citoyen Balandrin compte bientôt échanger des balles contre nous.
- Oui ! Et malheur sur vous, monsieur, comme sur tous ceux qui auront contribué à jeter la ville de Lyon dans la révolte. Vous tous paierez de votre sang votre perfidie et votre imbécillité ; car il n'y a ici que des traîtres qui savent où ils vont et des niais qui ne savent point où on les pousse. Et tous, tous vous périrez sous les balles, sous la mitraille, ou sous la hache. Je m'en vais déplorant l'aveuglement des honnêtes gens, mes amis, et maudissant les mauvais citoyens qui sacrifient la France au rétablissement du roi. Mais l'échafaud vengera les fautes des uns et les crimes des autres.Le boucher fit un Das. Le cercle s'ouvrit. Sa sauvage éloquence avait produit une impression profonde. Le sergent le comprit, il toucha le boucher à l'épaule et celui-ci se retourna.
- Citoyen Balandrin, dit le sergent, vous n'avez jamais vu un guillotiné.
- Non, dit le boucher. Mais ça ne tardera pas.
- En effet, le citoyen Châlier, votre nouvel ami, et le comité central ont demandé une guillotine.
- Elle est arrivée, je vous l'ai déjà dit.
- Eh bien je vous prédis, moi, que Châlier l'étrennera.Et de rire. Comme un bon mot a toujours du succès en France, toute la patrouille fit écho. Le boucher Balandrin sortit du cercle, étendit la main vers la Saône et s'écria :
- Vous riez aujourd'hui, vous pleurerez des larmes de sang demain, et l'on vous jettera à l'eau, sans vos têtes.Et il s'en alla lui, le modéré d'hier, indigné à cette heure, plus tard héros pendant la lutte et bourreau infatigable après la victoire...
Une ci-devant
Pendant que l'on enlevait son sauveur et qu'on le portait chez lui, la jeune femme pour laquelle il s'était fait blesser, s'en allait au bras d'Etienne Leroyer, trottinant si vite de son pas de souris, que le lieutenant en était tout essoufflé. Etienne n'était pas un aigle, mais ce n'était pas un sot. Il n'aurait pu dire si cette jeune femme était une fille d'opéra ou si c'était une vraie grande dame : mais de la prendre pour une petite ouvrière, point si niais. Cependant il eût bien voulu savoir exactement à quoi s'en tenir.
- Madame, demanda-t-il, nous trouverons mon père, m'avez-vous dit, là où nous allons : mais où allons-nous ?
- Chez votre père !
- Et vous êtes attendue...
- Si je suis attendue ! Ah ! lieutenant ! si je manquais à ce rendez-vous, les invités de votre mère seraient bien inquiets et bien tourmentés : on doit causer de choses graves chez votre père, ce soir, et sans moi pas de décision possible.-Pardon, Madame, je vais vous poser une question qui vous étonnera peut-être, dit Etienne.
- Vous voulez me demander, lieutenant, s'il fera jour demain, et je vous réponds, moi, qu'il fera jour si le soleil se lève.
- Madame, je vois que vous êtes des nôtres, et que je puis parler : je m'en doutais, du reste, ayant surpris les signes que vous échangiez avec M. Suberville.
- Parlez, mon cher compagnon de Jéhu, parlez. Je suis votre soeur et je crois même votre dînée dans notre société.
- Alors, Madame, vous êtes venue pour connaître les ordres que le comte de Provence, régent du royaume, envoie aux Compagnons de Jéhu pour le Midi de la France
- Bien mieux, j'apporte ces instructions moi-même ! Ce qui vous explique comment, trahie par je ne sais qui, je viens d'être exposée à un guet-apens préparé par les hommes du comité central.
- Tiens ! tiens ! Moi qui me figurais que vous aviez eu affaire à de vulgaires malfaiteurs.
- Que non pas, lieutenant : les voleurs volent sans tant de mystères. Ces messieurs du comité central n'ont quelque peu d'influence que dans la municipalité, encore cette influence n'y est-elle pas aveuglément écoutée. Le maire n'est pas pour eux et il ne se prête à aucune persécution, à aucune arrestation. Une délation, dont je reconnaîtrai l'auteur, a révélé à ces hommes du Comité l'importance des ordres que j'apporte. Mais comme ni le maire, ni aucune autorité n'aurait consenti à me faire saisir et emprisonner, ces bons Jacobins ont transformé leurs mouchards en voleurs et les ont lancés sur moi. Mon bedeau, que le curé des Brotteaux m'avait donné comme un homme sûr, m'a abandonnée : sans Saint-Giles et sans vous, lieutenant, on me jetait au fond d'une barque, on me fouillait, on ne trouvait rien du reste, car mes dépêches sont admirablement cachées, puis, comme une émigrée est moins que rien et hors la loi, on me glissait tout doucettement dans la rivière, et ma mort aurait passé pour un suicide.Etienne s'émerveillait du ton délibéré dont la jeune femme parlait de cette aventure qui avait failli avoir un dénouement si lugubre ; jamais on ne se serait douté que cette charmante et délicate créature venait de voir la mort de si près. Et quelle mort !
- Oh madame, dit-il, j'admire votre sang-froid et votre bravoure ; mais laissez moi blâmer votre imprudence !
- Quelle imprudence ?
- Etre émigrée et accepter une pareille mission.
- Eh, monsieur, ruinée par le séquestre mis sur mes biens, que vouliez-vous que je fisse à l'étranger ? Je préfère encore intriguer pour la cause royale qu'être couturière à dix pences par jour à Londres comme la comtesse de Chamy, ou modiste-revendeuse comme la duchesse de Maurevers à Berlin ; je ne déroge pas en conspirant, je joue un rôle qui a déjà été brillamment tenu par Mmes de Chevreuse, de Longueville et tant d'autres.Etienne se rengorgea à l'idée d'être le cavalier de cette femme qui se haussait à la taille de ces héroïnes, mais il voulut au moins faire une critique, signe d'un esprit inférieur qui veut se grandir.
- Madame, dit-il, que vous acceptiez une mission périlleuse, soit, vous êtes vaillante et je vous comprends : mais vous risquer avec un bedeau !
- Si j'avais prévu une dénonciation, répliqua-t-elle, si j'avais pu soupçonner le guet-apens du comité, certes, j'aurais avisé ; mais je vous assure que cette dénonciation n'était point dans les probabilités. Mais, comme je vous le disais, comme vous en conviendrez, Lyon, où les prêtres insermentés se promènent dans les rues ostensiblement, est une ville où il semblait inutile de multiplier les précautions. Je n'ai emmené le bedeau que pour tenir les voleurs en respect. Et se mettant à rire :
- Franchement, est-ce ma faute fit-elle, si cet homme, que l'on me représentait comme un César en soutanelle, n'est qu'un poltron ; car, remarquez-le, pour lui, comme pour vous tout à l'heure, ces mouchards du comité, déguisés en mariniers, n'étaient que des voleurs de nuit. Et je ferai même, un peu plus tard, adresser mes compliments à Châlier : l'idée de me faire attaquer par de faux voleurs est très ingénieuse.Se frappant le front :
- Eh ! mais j'y suis !
- Vous y êtes, madame ?
- Oui... la dénonciation... une femme...
- Vous croyez ?
- J'en suis sûre.Souriant :
- Une rivale ! La maîtresse du marquis de Chavanes. Le marquis, le régent et moi, nous étions seuls dans le secret : mais le marquis en aura parlé à sa maîtresse, et celle-ci est d'une jalousie si bête et si féroce qu'elle m'a voué une haine mortelle pour un caprice que nous eûmes par aventure, le marquis et moi, je ne sais dans quelle nuit de fête.Peu accoutumé au sans-façon avec lequel les femmes de l'aristocratie traitaient les questions de galanterie, Etienne était ébaubi de la confidence, il se garda de le faire voir. On était arrivé.
- Madame, dit-il, voici la maison de mon père. Le jour où vous pourrez me faire savoir le nom de la femme charmante dont j'ai eu l'honneur d'être le cavalier ce soir, je serai heureux et fier de le connaître.
- Lieutenant, je suis la baronne de Quercy. Puis, montrant une porte devant laquelle s'était arrêté le lieutenant.
- C'est donc là ?
- Oui, madame.
- Vous me présenterez vous-même à votre père, je veux lui dire tout le bien que je pense de vous.Etienne s'inclina et sonna.
Ainsi donc, c'était une baronne que Saint-Giles avait sauvée. C'était une ci-devant. C'était pire ou mieux encore, c'était une émigrée, et, à coup sûr, elle conspirait, puisqu'elle allait chez M. Leroyer assister à quelque conciliabule royaliste. Car la maison de ce Leroyer était visitée souvent, le soir, par des gens à mine suspecte, ayant sous l'habit bourgeois des faces glabres de prêtres non assermentés : d'autres, sous le modeste habit des courtiers de commerce, avaient la pétulance et les manières des marquis de l'ancien régime ; puis c'étaient des allées et venues de femmes qui avaient dû se poudrer quelques années auparavant et qui portaient leurs petites robes de petites rentières économes en darnes qui ont eu des pages pour relever les queues de leurs jupes.
Comment, lorsque les Girondins étaient vaincus à Paris, lorsque la guillotine y fonctionnait, comment, la Terreur étant commencée, M. Leroyer, qui n'était pas brave, osait-il abriter sous son toit des complots royalistes et faire de sa maison le centre des menées cléricales ? C'est parce que la Terreur n'avait pas encore pu s'implanter à Lyon. Le Comité central, dont Châlier était l'âme, ne pouvait compter que sur la populace et les déclassés : les Jacobins étaient en minorité, les Girondins, avec l'appoint considérable des royalistes, formaient une majorité écrasante qui avait son armée ; la garde nationale, dont presque toutes les sections étaient commandées par des officiers, fils de famille comme Etienne Leroyer, lesquels n'étaient que les instruments dociles et souples de sergents comme celui qui venait de forcer Balandrin à quitter sa compagnie. D'autres villes en France : Bordeaux, Nantes, Caen, Rouen, Marseille, Poitiers, Angers, présentaient le même esprit politique ; les Girondins y exploitaient l'esprit d'indépendance séparatiste qui a toujours fait le fond des aspirations des grandes communes : ils donnaient satisfaction à cet esprit en promettant d'établir le système fédéraliste qui aurait constitué chaque grande ville capitale d'un Etat provincial s'administrant en toute liberté : la jalousie, la haine même des grandes villes contre Paris fermentait, partout exploitée par les Girondins, en apparence au profit de leurs idées modérées et de leur système de tolérance, mais en réalité au profit des royalistes et de leurs complices.
La porte s'ouvrit : un serviteur affidé de la maison Leroyer reçut la baronne et le lieutenant à l'aspect duquel il manifesta un certain étonnement.
- Jean, dit l'officier au vieux domestique qui l'avait bercé tout enfant dans ses bras, allez dire, je vous prie, à mon père, que je lui amène la personne qu'il attend.
- Madame ? demanda Jean.
- Oui, madame.Jean examina la personne : un seul coup d'oeil lui suffit pour se convaincre que ce n'était pas une ouvrière. Un second coup d'oeil lui démontra péremptoirement que ce n'était point non plus une vulgaire intrigante. Fort de ses remarques, Jean salua avec le plus profond respect d'un serviteur bien appris et il dit :
- Si madame veut attendre dans le petit salon, je vais prévenir monsieur qui est en affaires et qui s'empressera de se mettre aux ordres de madame, aussitôt qu'il le pourra.Jean ouvrit la porte du petit salon, et, l'échine courbée en deux, laissa passer son jeune maître et la baronne referma la porte et courut avertir M. Leroyer.
- Mes compliments, disait la baronne en examinant le salon qui était meublé avec goût, voilà un domestique dressé et une décoration drapée de main de maître.
- De maîtresse, madame la baronne, de maîtresse ! se hâta de rectifier Etienne.
- Ah, c'est à Mme votre mère que vous devez la parfaite éducation de ce serviteur et cette tenture élégante.
- Oui, madame, maître Jean est entré à la maison le jour où ma mère a épousé mon père. C'était un des hommes de livrée de la famille d'Etioles, dont ma mère est issue.
- Je comprends, dit la baronne, qui devina tout l'intérieur Leroyer.Une d'Etioles, famille noble, mais de noblesse de robe, famille de juges et de prêtres, avait été sacrifiée à quelques combinaisons financières et donnée à un Leroyer. Et voilà pourquoi ce Leroyer était devenu royaliste. Il s'agitait, cet homme, dans le tourbillon d'intrigues qui l'enlaçait et sa femme le menait. La baronne nota ce détail.
Monsieur Leroyer accourut. C'était le type du vieux bourgeois lyonnais. Boutonné au moral et au physique jusqu'au menton, raide, compassé, calculant et pesant tout au point de vue du rapport, hommes, faits, choses, gestes et paroles, se trompant souvent parce que c'était une cervelle étroite, mais laissant sa femme rectifier ses impressions. Ce Leroyer, qui avait toutes les apparences d'un homme remarquable et qui s'était fait un aspect, composé un maintien par une pose continuelle devenue seconde nature, ce Leroyer était une parfaite nullité, déguisée sous un vernis de politesse froide et solennelle : ne pouvant lui donner autre chose, sa femme lui avait donné un extérieur. Du reste, plein de morgue, gonflé de sa fortune, d'une avarice et d'une rigueur dont l'intelligente influence de sa femme corrigeait seule l'âpreté, Leroyer était rude à l'intérieur, hautain avec ses égaux et plein d'égards pour ses supérieurs. Personne n'excellait comme lui à se mettre à plat ventre devant un supérieur, tout en sauvant les apparences de la dignité.
Et hypocrite ! D'une bonne hypocrisie bien fermée, bien cadenassée, bien verrouillée, qui mure le coin secret des vices, qui barricade la petite porte du retrait où fermentent les passions malsaines, hypocrisie qui se permet à huis clos dans les maisons suspectes des rues obscures, l'orgie crapuleuse et qui ne parle que de vertu d'honneur et de continence.
Il regarda son fils avec une sévérité qui depuis longtemps n'en imposait plus à celui-ci et il examina la baronne avec cette politesse que sa femme lui avait apprise.
Etienne s'inclina devant M. son père, comme si ce bourgeois eut été duc et pair et lui dit :
- Monsieur...Mme Leroyer avait imposé ce cérémonial dans son intérieur. Non qu'elle fut désireuse de singer les grandes familles, mais, souhaitant que ses fils s'aperçussent le plus tard possible de la nullité de leur père, elle mettait intelligemment entre eux et lui une barrière de respect qui ne permettait pas l'intimité. Etienne, Fainé, s'était peu à peu émancipé et il ne conservait plus que les formes extérieures de la déférence.
- Monsieur, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter Mme la baronne de Quercy qui vous apporte de précieuses instructions.Leroyer tressaillit. Pour un homme de son tempérament et de son intelligence, confier des dépêches à une femme, employer une femme comme diplomate, accepter une femme comme compagnon de Jéhu, cela la bouleversait. La baronne comprit les doutes de ce maître sot et ne voulut point perdre du temps à convaincre une intelligence obscure. Elle avait deviné derrière Leroyer sa femme.
- Monsieur, dit-elle, présentée à vous par votre fils qui vient de me sauver la vie, je désirerais être présentée par vous à Mme Leroyer.C'était une façon de simplifier les choses qui convenait fort à ce mari, habitué à s'en rapporter à sa femme dans tous les cas difficiles. Mais, par un excès de délicatesse bien inutile, la baronne ajouta :
- Je désirerais rester seule quelques instants avec Mme Leroyer qui m'aidera à découdre mon corsage pour y trouver mes instructions.C'était un moyen de ménager l'amour-propre de M. Leroyer. Inutile. M. Leroyer n'était pas froissé le moins du monde.
Puis, d'un ton de commandement qui plia Leroyer en deux :
- Allez, monsieur ! Prévenez madame Leroyer. J'attends...Et quand il fut sorti, la baronne dit à Etienne :
- Il ne vous déplaît pas, je pense, de faire preuve de zèle, de rendre des services à la cause royale. Vous avez un nom à reconquérir.Etienne tressaillit.
- S'appeler Leroyer, ce n'est pas mal, vraiment. Vieille famille ! Haute bourgeoisie ! Mais il me semble que d'Etioles sonne mieux. Et une ordonnance du roi pourrait vous donner le nom de votre mère.Etienne rougit. C'était la secrète ambition soufflée par sa mère. Celle-ci n'avait épousé M. Leroyer qu'avec l'arrière-pensée de débarbouiller les fils qu'elle en aurait dans une savonnette à vilains et d'en faire des nobles.
Elle entra avec M. Leroyer comme Etienne baisait la main de la baronne.
- Madame, dit le jeune homme à sa mère, joignez-vous à moi pour remercier Mme la baronne de Quercy qui veut bien utiliser mon dévouement et qui promet de me recommander au roi quand le roi sera remonté sur le trône. Sa Majesté, sollicitée par Mme la baronne, n'oubliera pas les services rendus par la famille, et je suis bien sûr qu'avec l'appui de madame vos plus chers désirs seront réalisés. Puis, pour empêcher son père de dire ou de faire quelque nouvelle sottise, le jeune homme lui dit :
- Venez monsieur ! Laissons ces dames.Et Leroyer, qui avait comme une vague conscience de son infériorité suivi son fils avec majesté, après avoir salué avec pompe.
Cinq minutes à peine s'étaient écoulées que Mme Leroyer venait retrouver son mari qui, seul dans son cabinet, se demandait quel serait le résultat de l'entrevue entre sa femme et la baronne.
- Ah ! monsieur, lui dit Mme Leroyer, quel dommage que vous ne sachiez pas distinguer entre une caillette et une vraie grande dame. Vous auriez froissé la baronne si ce n'était avant tout une femme d'esprit.
- C'est donc une vraie baronne ?
- Oh monsieur, ça se voit, ce me semble.
- Mais elle se montrait d'une liberté avec Etienne! Ils échangeaient des regards ! Il m'avait semblé que...- Eh monsieur, si votre fils a plu à la baronne, tant mieux ! Cela ne s'appelle pas pour rien une bonne fortune. Madame Leroyer poussa alors son mari vers le salon où les conjurés causaient comme eussent fait des invités ordinaires, en le priant d'annoncer l'envoyée de son Altesse, Monseigneur le Régent.
... Tout à coup la porte du grand salon s'ouvrit à deux battants et la baronne entra pour présider la séance qui allait décider du sort de Lyon. Elle s'assura que seuls les conjurés pouvaient entendre ce qui se dirait dans le salon : elle constitua Etienne gardien de la porte et pria l'abbé Roubiès de lire un rapport très concis et très exact sur l'état de la France.
L'abbé lut, et il sembla que chacune de ses phrases hachait la France.
"La Convention est perdue ! " lisait-il. "L'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, le Piémont, la Russie, enfin toute l'Europe liguée va écraser la Révolution. L'effet des victoires de Valmy et de Jemmapes est effacé depuis que Dumouriez est passé aux royalistes. Toutes les frontières sont envahies. La Vendée et la Bretagne sont soulevées et ont armé cent mille paysans qui écrasent les gardes nationaux envoyés contre eux. Les côtes sont bloquées. Les grandes villes se soulèvent, arborant le drapeau girondin, et la guerre civile entre les républicains est commencée. Tout le Midi est prêt pour ce soulèvement, et, Toulon, Marseille, Bordeaux, Toulouse fourniront des armées de secours quand Lyon donnera le signal de la révolte. Les Piémontais vont écraser l'armée de Kellermann, qui s'épuise en Savoie vingt mille Sardes de renfort vont anéantir la poignée d'hommes de Kellermann et marcher sur Lyon. Et pour repousser sept armées en marche contre elle, venant de l'extérieur, pour arrêter les Vendéens et les Chouans, pour comprimer les révoltes du Midi qui vont éclater, la Convention n'a que des armées de va-nu-pieds, de meurt-de-faim, qui sont découragés, qui voient partout la trahison, à qui de nombreux émissaires, qu'on a glissés dans leurs rangs, crient : Sauve qui peut ! à chaque bataille. Il n'y a pas quarante départements qui reconnaissent la Convention. "Que Lyon soulevé donne une capitale aux révoltés du Midi et c'en est fait de la République."
Tout le rapport concluait à ceci : "Il faut que Lyon se mette immédiatement en lutte ouverte avec la Convention."
L'abbé en était là de son rapport, lorsqu'Etienne ouvrit la porte du salon et dit d'un air inquiet :
- On sonne à la porte de la rue et une troupe d'agents qui se disent investis d'un mandat, nous requiert d'ouvrir.
- Si le mandat est régulier, dit la baronne, c'est que quelque chose de grave s'est passé à Lyon ce soir.La baronne ne se trompait pas : un événement fortuit venait de donner aux Jacobins la force et l'audace. Châlier attendait à Lyon l'arrivée, pour ce soir-là même, de quatre représentants Jacobins envoyés en mission à l'armée des Alpes : Dubois-Crancé, Albite, Nioche et Gauthier. Il avait préparé un décret qu'il comptait faire signer par la municipalité et les représentants qui lui avaient promis de s'arrêter à Lyon. Cet arrêté, le même que Paris avait adopté et exécuté déjà, que le département de l'Hérault avait accepté et qu'il exécutait, cet arrêté avait un but patriotique par lequel il s'imposait de lui-même à tous les bons citoyens. En voici les principales dispositions :
"Une armée révolutionnaire de huit bataillons sera formée au moyen de réquisitions personnelles adressées aux plus patriotes et aux plus braves; pour son entretien, on ouvrira un emprunt forcé de six millions."
Le décret fut signé le soir même et exécuté la nuit même avec rigueur, avec passion, avec un esprit d'emportement et de vengeance. Louis Blanc dont le jugement ne saurait être suspect, l'a lui-même constaté en écrivant :
"Il est juste d'ajouter que, de leur côté, les Jacobins lyonnais prêtèrent le flanc par des actes où il n'y avait ni modération ni prudence. L'article de l'arrêté du 14 mai qui faisait dépendre la perception de l'emprunt forcé de mandats impératifs avec terme fatal de vingt-quatre heures était d'une rigueur excessive et fut rigoureusement exécuté."
Ce qui détermina les représentants à signer ce décret, ce fut l'assurance donnée par Châlier, que, si on lui accordait pouvoir d'agir, de fouiller les maisons suspectes, cette nuit même, il y saisirait les preuves du complot royaliste. Sachant que le fils de Leroyer avait conduit la baronne de Quercy chez son père, il chargea Sautemouche de perquisitionner chez le riche fabricant de soierie et d'y arrêter la baronne. Et voilà que, suivi d'une dizaine de fanatiques, il se présentait à la porte et sonnait à coups redoublées. Et, parmi ces fanatiques, plusieurs de ceux qui avaient tendu le guet-apens du quai de l'Archevêché, dont le Parisien la Ficelle.
Cependant, la confiance était telle dans les forces dont les Girondins disposaient que, sauf M. Leroyer tout effaré et Etienne un peu troublé, tout le monde, dans le salon, faisait bonne contenance.
- Mais, disait le marquis de Tresmes, il me semble que la soie du cordon de sonnette est de la meilleure qualité, car il ne se rompt pas : cela fait honneur à la fabrique de M. Leroyer. Et il prenait une prise.De Virieu fit mentalement une prière : puis, les yeux levés au ciel, il dit avec résignation :
- Voici l'heure des épreuves; à la grâce de Dieu !Madinier lui demanda :
- Y a-t-il des armes ?
- Oui, dit Etierme.
- Résistons ! proposa-t-il. Nous donnerons à nos amis le temps de nous secourir.Mais la baronne fit un geste.
- Messieurs, dit-elle, résister est inutile. Je me charge de vous sauver tous.
- Et comment ? demanda l'abbé Roubiès avec calme.
- Oh ! mon cher abbé, ayez confiance en moi ! Je ne demande que l'aide de Mme Leroyer et de sa femme de chambre.
- Oui... oui... ma femme, dit Leroyer d'une voix étranglée : elle est très intelligente. C'était le cri du coeur.
- Avant tout, dit la baronne, il faut gagner un quart d'heure. A l'abbé :
- Descendez, je vous prie, avec monsieur Leroyer et monsieur Etienne. Discutez la légalité de cette visite domiciliée. Laissez enfoncer la porte au besoin, et dispersez-vous ensuite dans la maison.
- Mais, fit l'abbé, se disperser, se cacher, fuir, c'est avouer.
- Avouer quoi ? dit impérieusement la baronne. Que nous conspirons ? Ils le savent. Ils sont venus pour nous arrêter et ils nous arrêteront sans hésiter. Quelque coup de force ou de surprise a donné le pouvoir à Châlier, et il procédera avec violence. J'ai comme une idée que des représentants jacobins sont arrivés et qu'ils ont apporté quelque décret donnant carte blanche à Châlier. Messieurs, croyez-moi, fiez-vous à moi et dépêchez-vous.A l'abbé Roubiès :
- Vous connaissez les lois ! Allez parlementer : gagnez un quart d'heure, laissez enfoncer les portes, s'il le faut, vous dis-je ! Un quart d'heure à moi et vous êtes sauvés.
- Soit ! dit l'abbé.Mme Leroyer était là soufflant le courage à son fils, impuissante à relever le moral de M. Leroyer. L'abbé s'en chargea.
- Monsieur, dit-il à l'oreille de Leroyer, voulez-vous donc mourir sur la guillotine ? Si vous ne reprenez pas votre sang-froid, vous nous perdez et vous êtes perdu !
- Que faut-il faire ? demanda Leroyer, les yeux hagards, et sortant comme d'un rêve hanté par des cauchemars effrayants.
- Me suivre dit l'abbé. Et à Etienne :
- Venez, mon cher...
Il emmena le père et le fils et bientôt on les entendit parlementer.Sautemouche dans le monde
Avec un homme comme l'abbé Roubiès, on pouvait être certain que la porte serait disputée avec énergie, sauf toutefois ce recours à la force qui n'entrait pas dans les vues de la baronne. L'abbé dicta à M. Leroyer tout ce qu'il fallait dire et lui inspira tout ce qu'il fallait faire, et M. Leroyer, galvanisé, se montra si ferme qu'il se fit parmi ses adversaires une réputation de courage peu méritée d'ailleurs.
On parlementait par un guichet. Tout d'abord l'abbé fit exiger par M. Leroyer la lecture du décret. Cela prit deux minutes. On lit mal à la lueur d'une lanterne, surtout un manuscrit. On n'avait pas eu le temps d'imprimer le texte.
L'abbé conseilla ensuite à M. Leroyer d'émettre la prétention de voir le décret, et, pour en finir, Sautemouche présenta ce décret : il n'était pas signé du maire Nivière qui, nous l'avons dit, était Girondin et qui s'était récusé. Les adjoints avaient signé pour le maire empêché. Ensuite l'abbé se retrancha derrière une formalité légale.
- Le décret n'a pas été promulgué, souffla-t-il à l'oreille de M. Leroyer, il ne devient exécutoire qu'après avoir été annoncé par cri public et affiché. Et M. Leroyer, docile, présenta encore cette objection. Sautemouche ne pouvait guère la discuter. M. Leroyer avait le droit pour lui : aussi Sautemouche murmurait-il entre ses dents :
- Cette vieille canaille de bourgeois a donc fait ses études pour être avocat, il connaît la loi. Mais Sautemouche menaça d'enfoncer la porte.
- Faites, s'écria alors Etienne, montrant sa coiffure d'officier de la garde nationale par le guichet. Faites, citoyen Sautemouche. Vous violez la déclaration solennelle des Droits de l'Homme : le domicile d'un citoyen est inviolable !
- Excepté quand un décret y autorise l'autorité, riposta Sautemouche. Et il ordonna à deux de ses hommes armés de haches, de briser la porte.En ce moment, maître Jean venait dire à l'abbé :
- Tout est prêt ! Allez vous cacher dans le petit caveau avec les autres ! Moi, je vais ouvrir la porte.A Etienne :
- Conduisez monsieur l'abbé dans le caveau et emmenez-y monsieur votre père.
- Me cacher ! fit l'abbé avec répugnance.
- Oui ! oui ! pour quelques instants seulement. Nous le tenons.
- En êtes-vous sûr, Jean ?
- Monsieur l'abbé, madame la baronne est un ange ! Non ! C'est un diable ! vous verrez ! Et il poussa doucement l'abbé qui suivit Etienne et M. Leroyer, enchanté de se fourrer dans le caveau.Quand ils eurent disparu, Jean cria par le guichet, d'une voix de stentor :
- Arrêtez !Sautemouche aimait mieux, après tout, ne pas enfoncer la porte, ce qui faisait du bruit et demandait du temps : il fit poser les haches.
- Dépêchez-vous, dit-il, gonflant sa voix à son tour pour ne pas être en reste avec Jean. Dépêchez-vous, sinon...Et il ajouta :
- Vous êtes en état de rébellion ! prenez garde à vous !
- M. Sautemouche, dit Jean, adoucissant le ton, ne vous fâchez pas ! On n'aime pas à être réveillé la nuit. J'ai obtenu de monsieur qu'il vous laissât faire votre perquisition et qu'il payât l'emprunt forcé. On vous recevra au salon, messieurs ! Tout s'arrangera, messieurs ! Je vous assure que madame Leroyer est la meilleure femme du monde et vous serez les bienvenus, messieurs.Sautemouche riait dans sa barbe et pensait à part lui :
- Ces gens-là crèvent de peur ! Nous allons nous amuser. Il connaissait de vue madame Leroyer, qui passait en calèche dans Lyon, hautaine et montrant d'autant plus de morgue que sa mésalliance lui pesait. Elle semblait vouloir rappeler à tout le monde qu'elle était une d'Etioles, et elle prenait ses plus grands airs de princesse. Intimider cette orgueilleuse patricienne, se faire prier par elle, cela séduisait Sautemouche et chatouillait agréablement son amour-propre.Le malheur de la démocratie, c'est, dans les heures de crise, de laisser arriver au pouvoir des hommes grossiers et brutaux, dévorés d'envie, qui compromettent la cause du peuple et assouvissent leur rancune sous couleur de politique. A Lyon comme ailleurs, l'immense masse ouvrière était animée des plus généreuses intentions ; mais des farceurs sinistres comme Sautemouche devaient attirer sur les Jacobins les jugements sévères de l'histoire. Louis Blanc, lui-même si favorable aux Jacobins, a stigmatisé leurs excès à Lyon.
Ce Sautemouche n'était pas précisément un méchant homme : c'était un de ces singuliers personnages qui tiennent à faire peur, à poser pour des hommes terribles. En temps de révolution, ces types bizarres de croquemitaines politiques, finissent par se prendre au sérieux : leur rôle les entraîne dans des réalités sanglantes et ils commettent des atrocités excentriques pour se faire prendre au sérieux.
Quand la porte s'ouvrit, Sautemouche aperçut Jean. Il prit devant le domestique une attitude tragique, ne dédaignant pas de faire trembler un laquais, et il dit d'un ton théâtral :
- Arrêtez cet homme !Jean ne fit pas mine de résister, mais il dit :
- Si vous m'arrêtez, qui vous montrera la maison.Cette réflexion frappa les hommes de Sautemouche et surtout la Ficelle, garçon spirituel qui frondait volontiers son chef, mais celui-ci, sur un ton plus impérieux :
- Arrêtez cet homme, au nom de la République !
- Mais, citoyen, qui donc vous mènera au salon où madame vous attend ?Deux hommes (dont la Ficelle) mirent la main sur Jean.
- Bien, dit alors Sautemouche satisfait, tu es notre prisonnier.
- Maintenant, conduis-nous au salon !Jean comprit le caractère de Sautemouche et lui dit d'un air humble et en affectant la crainte :
- Citoyen, je suis à vos ordres, croyez-bien que... que... Enfin, citoyen, je ... je.. ferai tout ce que vous voudrez.
- C'est le seul moyen de sauver ta tête de la guillotine qui est arrivée cette nuit avec les quatre représentants du peuple ! dit Sautemouche.
- La guillotine ! dit Jean en frissonnant. Oh ! monsieur Sautemouche, vous ne me feriez pas guillotiner.
- Aussi facilement que de tuer une punaise, si tu me caches quelque chose ou quelqu'un dans la maison ! dit Sautemouche d'un air farouche. Il se crut sûr de tenir son homme, et se faisant moins terrible, il dit à Jean :
- Allons, vieil esclave, ne crains rien, si tu me montres tout, les hommes, les femmes et les choses : les femmes surtout !Et insistant :
- Il y en a une... la petite émigrée... c'est celle-là que je tiens à pincer.Promenant le tranchant de sa main sur le cou de Jean :
- Si tu ne me la livres pas, tu seras raccourci : c'est toi qui inaugureras la guillotine de Lyon.
- Citoyen, dit Jean à voix basse, allons d'abord au salon, là vous questionnerez madame. Si elle ne vous donne pas satisfaction, nous ferons la perquisition...
- Et nous trouverons la baronne ?
- Je ne sais pas s'il y a une baronne ici : mais, s'il y en a une, je vous donnerai les moyens de la découvrir. Seulement...
- ... Seulement, tu veux que je te jure de sauver ta tête.
- Oui.
- Eh bien ! je m'y engage.
- Merci, monsieur Sautemouche. Et Jean, ouvrant la porte du grand salon, introduisit le municipal et sa bande. Il les annonça d'une façon assez originale :
- Ces messieurs de l'emprunt forcé ! dit-il.Sautemouche ne vit dans le salon que Mme Leroyer, et il éprouva devant elle la gêne qui saisit toujours un homme mal élevé, en présence d'une femme distinguée. Il salua gauchement et dit :
- Madame...Il ne put dire autre chose. Mais, à sa grande surprise, Mme Leroyer l'accueillit le sourire aux lèvres, et avec une affabilité charmante :
- Ah ! fit-elle, si j'avais su avoir affaire à vous, monsieur Sautemouche, j'aurais eu moins peur.Au domestique :
- Jean, des sièges à ces messieurs.A Sautemouche :
- Voyons, monsieur Sautemouche...
- Appelez-moi citoyen ! dit Sautemouche d'un air farouche.
- Citoyen, je ne demande pas mieux : mais alors appelez-moi citoyenne et non madame, comme vous avez fait.
- Moi.
- Je m'en rapporte à ces citoyens qui vous ont entendu.
- C'est vrai, dit la Ficelle qui faisait avec plaisir de l'opposition à ses supérieurs. Il était enchanté que Sautemouche fût en faute.
- Eh bien, dit celui-ci, citoyen ne suffit pas, on se tutoie en République.
- Les latins se tutoyaient, dit Mme Leroyer; le tu ne m'effraie pas.Avec bonne grâce :
- Nous avons donc, citoyen, à causer emprunt d'abord et à perquisitionner ensuite.
- Causons.Elle enveloppa Sautemouche d'un regard séducteur qui troubla ce fantoche. La Ficelle, échappé sain et sauf, comme nous l'avons vu, aux coups de Saint-Giles, accompagnait Sautemouche, et, fin connaisseur, il appréciait et admirait fort Mme Leroyer. C'était une femme de quarante ans à peine qui s'était mariée à seize ans et qui était restée fort belle, étant brune, et d'un teint d'une fraîcheur admirable. Sautemouche se sentit fasciné.
- Oui, dit-il, causons ; j'espère, citoyenne, m'entendre mieux avec toi qu'avec ton mari qui me tenait la porte fermée au nez.Madame Leroyer se fit affable.
- Il ne faut pas trop en vouloir à mon mari, dit-elle ; chacun a ses défauts, et ceux de M. Leroyer sont d'être fort ménager de son bien et trop à cheval sur ses droits. Ce n'est pas un grand crime.D'un ton caressant :
- Il y avait quelque chose de fondé dans ses protestations ; mais je lui ai fait entendre qu'il valait mieux céder.
- Ah ! c'est vous qui... dit Sautemouche s'oubliant jusqu'à dire vous, ce qui fit sourire la Ficelle.Mme Leroyer saisit ce joint entr'ouvert par Sautemouche.
- Oui, moi, dit-elle, parce que je suis républicaine, parce que j'approuve le décret, parce qu'il faut de l'argent à la France pour nourrir des années, c'est bien le moins que chacun contribue selon sa fortune.Sautemouche se sentit étonné et ravi de ce langage inattendu ; cependant il lui restait un doute.
- Voilà, dit-il, le langage d'une bonne citoyenne et si l'on ne te savait pas aristocrate...
- De naissance citoyen, de naissance seulement, comme Mirabeau, comme M. de Robespierre, comme beaucoup d'excellents républicains : mon mariage seul suffit à prouver que je n'ai pas les préjugés de ma caste.
- Mais alors tu serais républicaine !
- Comment donc ! républicaine dès l'enfance ; j'ai eu le bonheur de lire très jeune Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.
- Mais tu vas à la messe.
- Voltaire et Rousseau croyaient en Dieu : Robespierre y croit ! J'aime la religion dans laquelle je suis née, mais je blâme sincèrement les abus du clergé.
- Pour un rien tu me ferais croire que tu es jacobine.
- Peut-être, le suis-je ? Je ne sais pas au juste ce que sont les principes des Jacobins, mais je suis républicaine bien certainement de coeur et d'esprit.
- Malheureusement, dit-il, ton mari est royaliste.
- Voilà une belle et bonne calomnie, s'écria-t-elle ; mon mari est républicain : mais peut-être ne pousse-t-il pas la rigueur des principes aussi loin que moi. Je suis franche, et je l'ai avoué ; mon mari n'approuve ni l'emprunt forcé, ni les perquisitions. Mais jamais il n'a été royaliste et il a voulu ardemment la révolution de 89. Mme Leroyer mentait, mais en 89, M. Leroyer n'ayant joué aucun rôle, elle pouvait lui attribuer les sentiments que bon lui semblait.Sautemouche se demandait si cette femme disait vrai. Il tira sa dernière cartouche.
- Et l'émigrée que tu caches ici ? demanda-t-il brusquement.
- Citoyen, dit-elle, mon fils a sauvé, parait-il une femme que des brigands...
- Des brigands, protesta le chef d'escouade.
- Mais oui, des voleurs, dit-on.Sautemouche ne jugea pas utile de rétablir la vérité de fait : après tout, on pouvait, on devait prendre, en cette circonstance, les agents du comité pour des bandits.
- Bon, dit-il, ton fils a sauvé cette femme, et il l'a conduite ici.
- Non pas ici.
- Où donc ?
- Cette jeune femme doit être, en effet, une émigrée qui se cache, car elle a supplié mon fils de la laisser aller seule, quand elle a été proche de notre domicile : elle doit s'être réfugiée dans une maison amie. Mon fils, par discrétion, en galant homme qu'il est, n'a pas épié cette malheureuse.
- De la pitié. Tu plains une émigrée !
- Franchement oui, comme je plaindrai toujours toute femme proscrite, quel que soit son parti.Elle sentit que Sautemouche était aux trois quarts convaincu et sonna, puis demanda :
- Citoyen Sautemouche, à combien est fixé le montant de notre part d'emprunt forcé ?
- Trente mille livres en numéraire, répondit Sautemouche attendant l'effet de cette déclaration.
- Trente mille livres, soit ! voilà l'emprunt forcé. Mais, sur mon douaire, je donne vingt mille livres, qui seront comptées en or ; voilà pour l'offrande patriotique. Et maintenant : Vive la République !Sautemouche, électrisé, cria avec ses agents : Vive la République !!!
- Ah ! citoyenne, dit-il vaincu, tu es une vraie patriote. Et il serra la main de Mme Leroyer qui le laissa faire.
- Si nous sommes roulés, pensait philosophiquement la Ficelle, je m'en consolerai. On ne résiste pas à ces façons-là !Jean, qui avait été sonné, entra, portant un plateau chargé de coupes remplies de punch fumant ; une seule contenant du champagne frappé.
- Citoyens, dit Mme Leroyer prenant le verre de champagne, avant de commencer la perquisition, buvons à la Nation et au grand citoyen Maximilien Robespierre.Les Jacobins enchantés prirent chacun un verre et l'on trinqua démocratiquement.
- Vive la République ! cria encore Mme Leroyer, chauffant l'enthousiasme. Et le salon s'emplit de nouveau d'acclamations. On vida les verres.
- Maintenant citoyens, dit Madame Leroyer, faites votre devoir. Cherchez partout ! Jean vous conduit.
- A tout à l'heure, citoyenne, dit Sautemouche. Si l'on ne trouve pas l'émigrée, je prendrai plaisir à te faire des excuses et à te proclamer la meilleure citoyenne de Lyon.
- Citoyen, je t'assure que tu ne trouveras rien de suspect, je ne te demande qu'une grâce, c'est d'être poli avec mon mari et de ne pas le rudoyer.
- Bon ! Bon ! fit Sautemouche : on aura pour lui de la considération, jusqu'à vingt mille livres, c'est-à-dire, citoyenne, qu'on le comblera de compliments qu'il ne mérite pas comme toi.Sautemouche, enchanté de Mme Leroyer et de lui-même, suivit Jean auquel il dit dans le couloir :
- Voyons, l'émigrée est ici, n'est-ce pas, mon garçon ? Ta patronne s'est laissée attendrir et lui a donné asile. Mais, comme la citoyenne Leroyer est républicaine, comme elle n'a recueilli cette baronne que par humanité, comme elle donne vingt mille francs pour l'armée, nous fermerons les yeux sur la faute commise : où est la baronne ?
- Ecoutez, dit Jean, s'il y a une baronne, ici, je n'en sais rien, je vous le répète : mais nous allons tout fouiller !
- Tout à l'heure, tu avais l'air de croire que l'émigrée était dans la maison.
- Vous me parliez guillotine, tout en affirmant qu'on recevait cette baronne ici je n'aurais pas osé vous contredire. On pouvait avoir fait entrer cette baronne par la fenêtre. Mais, je suis sûr qu'elle n'est point passé par la porte.
- Après tout, pensait Sautemouche, c'est peut-être vrai ce que m'a dit la citoyenne Leroyer et ce qu'affirme cet imbécile. Mais il avait peine à suivre le fil de ses idées.
- Le punch était raide, se dit-il. Quel parfum ! Et d'une force ! Je m'en sens la tête à l'envers.
- Aux caves d'abord, disait maître Jean, en ouvrant une porte donnant accès sur un escalier très noir. On alluma des chandelles.Les agents de Sautemouche sentant que leurs jambes flageolaient en descendant les marches, firent chacun à soi, sur le punch, les mêmes réflexions que leur chef : l'ivresse les gagnait si vite que la Ficelle, s'asseyant tout à coup sur une marche, se sentit incapable d'aller plus loin. Sautemouche, lui, au bas de l'escalier trébucha et tomba lourdement. Les autres s'abattirent comme des capucins de carte.
Jean se mit à rire.
- Le tour est joué, dit-il. Il contempla les Jacobins privés de sentiment, enleva les chandelles qu'avaient lâchées ceux qui les portaient, et il remonta au rez-de-chaussée. Là il trouva Etienne.
- Eh bien ! demanda le jeune homme.
- Ils sont tous couchés et tous endormis en bas ! dit Jean.
- Ferme la porte de la cave à clef ! dit Etienne, et reste auprès d'elle. Si tu entendais quelque bruit, tu nous avertirais.
- Pas de danger qu'ils remuent avant dix ou douze heures. La baronne me paraît connaître son poison. Elle leur en a donné juste ce qu'il fallait pour les paralyser pendant le temps que met un ivrogne à cuver son vin.Et, riant de bon coeur :
- Oh ! monsieur Etienne, si vous aviez entendu madame votre mère crier : Vive la République ! Ce bon Jean se tenait les côtes.
- Quelle comédienne que madame ! fit-il. Sautemouche la croit révolutionnaire ! ah ! ah ! ah !Etienne laissa l'excellent Jean à son hilarité ; il alla chercher son père et les autres invités cachés dans un caveau secret où Mme Leroyer mettait ses valeurs à l'abri.
- Messieurs, dit-il, Sautemouche et son monde sont ivres-morts du poison que leur a mesuré la baronne et que leur a servi ma mère, vous pouvez remonter au salon : je crois que Mme de Quercy y est déjà auprès de ma mère.
- Allons, dit l'abbé Roubiès, j'ai hâte de saluer ces deux dames qui nous ont donné deux si belles leçons de sang-froid et d'héroïsme.
- Je veux leur baiser les mains respectueusement ! dit le marquis de Tresmes enthousiasmé. Et, leste comme un jeune homme, il devança Etienne au salon.Le plan des Royalistes
Le marquis, en entrant dans le salon, salua comme un roué qu'il avait été et s'écria, toujours courtisan des daines qu'il était encore, ne pouvant plus faire sa cour au roi.
- Oh ! madame, j'apporte à vos pieds le témoignage de mon admiration. Vous me faites comprendre les beaux traits des femmes célèbres.Et, comme il l'avait dit, le marquis couvrit de baisers délicats les mains que les dames lui abandonnèrent.
L'abbé, plus froid, se contenta de dire :
- Mesdames, vous venez de nous sauver tous, sinon de la guillotine, du moins de la prison. L'état-major de la contre-révolution, une fois sous les verrous, je doute que l'on aurait pu faire soulever la ville. Puis, à la profonde surprise de M. Leroyer, l'abbé ouvrit le rapport que lui avait confié précédemment la baronne, et chercha l'endroit où il avait été interrompu dans sa lecture et en continua l'exposé, après avoir demandé aux dames :
- Avec votre permission.Ce qu'elles avaient accordé d'un signe de tête. L'abbé avait donc repris sa lecture avec le plus beau flegme. Le rapport insistait beaucoup sur la nécessité de masquer le mouvement royaliste sous des apparences girondines. Il se résumait ainsi :
"M. d'Autichamp, qui fut plus tard un des généraux de la Vendée, avait la direction suprême dans le midi. La révolte de Lyon entraînait le soulèvement général. L'attitude des deux bataillons marseillais qui avaient tenu garnison à Lyon ne pouvait laisser aucun doute sur l'esprit qui animait Marseille. A Toulon, les hauts fonctionnaires de la direction du port étaient prêts à ouvrir cette porte de la France aux Anglais et s'engageaient à leur livrer la place et le port : les Anglais, ayant accès dans le royaume, marcheraient sur Lyon, en donnant la main aux Piémontais d'une part, aux Espagnols d'autre part. Point capital !
Lyon devait s'insurger avant la fin du mois. Quant aux mesures à prendre pour la ville, le Régent se fiait à l'expérience du Conseil suprême qui s'était formé à Lyon avec son approbation et qui écoutait en ce moment la lecture du rapport. Le conseil devait nommer un chef politique et un chef insurrectionnel. L'insurrection ayant triomphé, il s'agissait de supporter un siège : le Régent désignait comme général en chef M. de Précy, ex-commandant de la garde constitutionnelle du roi Louis XVI."
De Précy était un royaliste constitutionnel comme Lafayette, un excellent colonel, ayant brillamment commandé le régiment des Vosges, avant de commander la garde constitutionnelle. Il n'avait pas émigré et n'avait pas été inquiété dans son petit patrimoine du Charollais, qu'il habitait et qu'il cultivait de ses mains, étant fort pauvre, et où il se faisait oublier. C'était un signe de l'état des esprits dans certaines provinces, que cette sécurité dont jouissait de Précy, qui avait défendu le roi et commandé le feu contre le peuple pendant la fameuse nuit du 10 août.
" Le choix de M. de Précy, disait le rapport, était fort convenable, en ce sens qu'il n'effarouchait pas trop les Girondins; ceux-ci, au fond, étant prêts à se contenter d'une royauté constitutionnelle et ne supportant la République qu'à la condition qu'elle fût très modérée."
Tel était le rapport. Tel était le plan des royalistes.
Le rapport lu, la baronne prit la parole et dit avec autorité :
- Messieurs, vous penserez sans doute comme moi que la première chose à faire est de nommer notre chef politique à Lyon.
- Oui, dirent les conjurés.
- Je propose, dit la baronne, l'abbé Roubiès, dont vous avez pu apprécier les hautes qualités et la profonde diplomatie.
- Oui ! l'abbé ! dirent tous les conjurés.Et l'abbé fut nommé par acclamation.
- A vous, lui dit la baronne, de proposer un chef pour diriger l'émeute le jour où Lyon fera sa journée des barricades.
- Je crois que M. Madinier remplirait admirablement ce poste difficile, dit l'abbé. Il n'est nullement compromis aux yeux de la population, car il a toujours su dissimuler ses convictions royalistes ; comme appréteur en soie, il plaira beaucoup au commerce et à la fabrique, et il ralliera au mouvement beaucoup de canuts qui l'estiment.Madinier, modeste comme tous les hommes de valeur, voulut faire des objections, mais on le proclama à l'unanimité. Il s'inclina.
L'abbé exposa ses idées.
- Messieurs, dit-il, l'évènement de ce soir, cette arrivée des représentants, ce décret, ce déchaînement des Jacobins armés de pouvoirs arbitraires pour lever l'emprunt forcé, ce triomphe apparent de nos ennemis me paraissent choses heureuses. Comme l'abbé n'était pas homme à s'amuser à des paradoxes, on l'écouta avec la plus grande attention.
- Messieurs, dit-il, que voulons-nous ?
- Soulever Lyon ?
- Mais si les choses fussent restées ce qu'elles étaient hier, Lyon se serait contenté de la situation qui lui était faite depuis le mois de février : les partis se tenant en équilibre, il n'y aurait pas eu motif à une émeute.
- C'est vrai ! dit-on.
- Mais voilà que les Jacobins vont, armés du décret municipal, violer les caisses des Lyonnais riches, réquisitionner les marchandises des Lyonnais, enlever les enfants des Lyonnais.Souriant :
- Vous connaissez Lyon ! L'endroit sensible du Lyonnais, c'est la caisse. Malheur à qui touche à sa caisse ! Les Jacobins vont y toucher ! Malheur à eux. Lyon, indigné, se lèvera comme un seul homme, quand sa patience sera à bout.
- Je propose donc de laisser faire Châlier et ses séides ; ils vont se heurter à des résistances sourdes : ils emploieront la violence ; ils établiront leur tribunal révolutionnaire ; ils monteront leur guillotine. Laissons bouillir les colères, s'aviver les rancunes, et, dans un mois, le 31 mai, nous appellerons aux armes la garde nationale pour chasser la municipalité dévouée aux Jacobins et proclamer l'autonomie lyonnaise !
- Au lendemain de la victoire, dit l'abbé, nous trouverons bien dans la lie des faubourgs une centaine de massacreurs.
- Ah ! l'on massacrera ? demanda Madinier avec un mouvement de répugnance.
- Indispensable ! dit le marquis de Tresmes.L'abbé sourit au vieux gentilhomme.
- Vous l'avez dit, fit-il, monsieur le marquis : il est indispensable de répandre le sang, de mettre plusieurs meurtres collectifs entre nos adversaires et nous, pour rendre toute réconciliation impossible. La foule, mise en goût par la surexcitation d'un premier massacre, qui sera celui du citoyen Sautemouche, si vous le voulez bien...Mme Leroyer approuva de la tête ; elle ne pouvait pardonner à Sautemouche de l'avoir tutoyée.
L'abbé continua :
- Nous désignerons donc cet insolent drôle à nos massacreurs embrigadés : on fera une chasse à l'homme ; la masse, qui a des instincts féroces, fera meute : elle prendra part à l'hallalli, et, toute la ville, responsable de ce meurtre et d'autres encore, sentira l'impossibilité de se soumettre à la Convention, qui voudra faire un exemple terrible. C'est ainsi, messieurs, que nous engagerons à fond les Lyonnais dans une lutte à outrance. Ils sentiront la nécessité de vaincre ou de mourir. La Convention enverra des troupes : le premier coup de fusil tiré, il faudra aller jusqu'au bout. Si vous m'approuvez, messieurs, je vous prie de me le dire."Une seule voix protesta :
- Ce massacre me fait horreur ! dit Madinier.
- N'en sentez-vous pas la nécessité ? demanda l'abbé froidement.
- Peut-être est-ce indispensable. Mais je ne veux pas en prendre la responsabilité devant l'histoire, déclara Madinier.
- Eh bien, dit l'abbé, il y a moyen d'arranger la chose.
- Lequel ?
- Au lendemain même de la victoire, déclarez qu'ayant pris le commandement de l'insurrection dans une heure de crise que pour faire triompher la cause girondine, vous donnez votre démission après la victoire.
- Oh ! volontiers, dit Madinier.
- On fera voter ensuite les Lyonnais pour nommer un maire et une municipalité nouvelle, et vous aurez huit ou dix mille suffrages pour vous.
- Mais je ne tiens pas à être maire.
- Nous tenons à ce que vous le soyez. Et vous n'aurez rien à nous reprocher puisque les massacres auront eu lieu pendant l'intérim.
- Oh ! l'abbé, dit le marquis de Tresmes, vous arrangez merveilleusement les cas de conscience, et, si je n'étais pas un vieux pêcheur endurci, destiné à mourir dans l'impénitence finale, je vous prendrais comme confesseur.
- Ce choix m'honorerait beaucoup, monsieur le marquis, dit l'abbé. Puis il reprit, faisant une révélation inattendue :
- Vous parliez de Judith tout à l'heure. Laissez-moi vous faire partager l'espérance que Lyon aura sa Judith aussi.
- Qui donc l'est Holopherne Lyonnais ?
- Châlier ! Quand il aura, selon son caractère passionné, poussé les choses à l'extrême et soulevé la réprobation générale, son oeuvre sera finie et il devra disparaître. Il serait gênant, au jour du combat, ayant une grande influence sur le peuple qu'il galvanise par sa parole. Lui mort, la victoire serait plus facile.
- Et vous avez votre Judith sous la main ?
- Oui, monsieur le marquis. Vous entendrez parler avant la fin de cette semaine de soeur Adrienne.
- Oh ! oh ! contre les rois, l'église envoyait des moines et maintenant voilà que contre les tribuns elle envoie des femmes ! dit le marquis de Tresmes.
- Pourquoi non !
- Si cela réussit à Lyon contre Châlier, je conseille d'essayer du moyen contre Marat à Paris.
- Erreur ! Marat nous est utile ! Il nous sert à rendre la révolution odieuse et ne nous gêne pas à Paris comme Châlier à Lyon.En ce moment, on frappa à la porte du salon. On entendit un bruit d'armes dans la rue. En entendant sonner, dans la rue, les crosses de fusil frappant les cailloux dont Lyon était pavé alors, comme aujourd'hui en partie, tous les yeux se levèrent sur la baronne. Chacun se demandait si cet esprit fertile en ressources trouverait un nouveau moyen de conjurer le péril. Mais, Etienne annonça qu'on avait affaire à un fort détachement de sa compagnie qui venait offrir ses services à M. Leroyer. Cette intervention de la garde nationale était de nature à précipiter la crise.
- Messieurs, dit l'abbé, prenant une décision rapide et profitant de l'évènement, à mon avis, M. et Mme Leroyer sont assez compromis pour qu'ils partent sur-le-champ, en se servant des faux passeports que chacun de nous tient toujours en réserve et que le Conseil suprême lui a envoyés : ces passeports ont coûté assez cher à la société pour être très sûrs.A Etienne :
- Vous restez, vous, lieutenant ! vous occupez, avec ce détachement de votre compagnie qui vous arrive, votre poste habituel. Si l'on veut vous enlever, vous résistez. Il faut des luttes partielles pour préparer le combat définitif et pour échauffer le conflit.A la baronne :
- Vous, madame, vous êtes seule juge de ce que vous devez faire, mais nous sommes à votre disposition.Au marquis :
- Vous, monsieur de Tresmes, vous êtes presque aimé de nos adversaires. Votre originalité même vous a rendu populaire. Vous êtes athée et l'on vous suppose ennemi du clergé : vous avez fait, sur la reine que vous n'aimez pas, des bons mots qui sont la joie des révolutionnaires. A tous ces titres, vous êtes cher à la foule et sacré pour les républicains, qui vous supposent favorable à leur cause jusqu'à un certain point.
- L'abbé, dit fièrement le marquis, si je ne les ai pas détrompés, c'est par ordre, et il m'a été enjoint d'accentuer même mon attitude libérale.
- Je le sais. Je constate simplement que vous y avez réussi au-delà de toute espérance.Le marquis fit la grimace.
L'abbé reprit :
- Donc, monsieur le marquis, à vous, le moins compromis de nous tous, de centraliser nos efforts communs ; vous restez à Lyon et vous y êtes en permanence. Chacun de nous s'y risquera, comme il voudra, comme il pourra; je vous donnerai, pour mon compte, plus d'un rendez-vous. Nos amis feront de même.A Madinier :
- A vous le commerce et l'industrie, travaillez les boutiques et les canuts.A de Chavannes :
- A vous de surexciter les familles nobles et de prêcher la croisade contre les Jacobins. Il faut fanatiser les gentilhommes lyonnais et surtout leur faire comprendre qu'ils doivent laisser au mouvement sa couleur girondine.
- A moi le clergé ! dit-il encore.Puis il continua à donner des instructions aux autres conjurés, chargeant celui-ci de pousser les employés dans l'émeute et de les faire entrer dans les rangs de la garde nationale bourgeoise par l'appât d'un bel uniforme neuf : recommandant à un autre de gagner les mendiants ; à un maître marinier d'agir sur la population des quais ; à tous, d'exercer une pression à outrance.
Gracieux pour Etienne et regardant sa mère.
- Lieutenant, dit-il, vous êtes jeune et vous avez le plus beau rôle, vous allez être le porte-drapeau, la protestation vivante et aimée ; ces Jacobins voudront vous enlever, vous emprisonner à cause de votre père et surtout à cause de votre mère, qui, il faut en convenir, a joué un tour bien cruel à Sautemouche. Mme Leroyer sourit en comprimant une larme, car elle sentait quels dangers Etienne allait courir.Mais l'abbé reprit affectueusement :
- Lorsque vous serez un peu las de la lutte et pris de découragement, mon cher Etienne, songez à la récompense. Je m'engage et nous nous engageons tous ici à faire donner à votre père la baronnie de Saint-Chamoux et le nom d'Etioles.Etienne remercia vivement l'abbé : son père, M. Leroyer, s'inclina seulement. Ce fut tout ce qu'il put faire ; car il n'avait plus que la force de conserver un maintien raide et impassible ; encore l'habitude y était-elle pour beaucoup. En lui-même, il maudissait l'ambition de sa femme et il envoyait l'abbé à tous les diables.
Celui-ci demanda à la baronne :
- Avez-vous besoin, madame, de quelqu'un de nous ?
- Merci, dit la jeune femme, je parlerai seulement à M. Etienne d'un léger service à me rendre tout à l'heure, quand tout le monde sera parti.
- A vos ordres, madame, dit le lieutenant rouge de plaisir.Déjà tous les invités prenaient congé pendant que Mme Leroyer donnait des ordres à Jean pour les préparatifs du départ. M. Leroyer voulut se mêler de faire des recommandations.
- Emportez-ceci, prenez cela ! disait-il.
- Non ! non ! Jean ! dit Mme Leroyer, rien que le strict nécessaire pour changer de linge en route. A Genève, nous achèterons tout ce qui nous sera nécessaire.
- Acheter ! Toujours acheter ! s'écria M. Leroyer, qui souffrait beaucoup de ce qu'il appelait les prodigalités de sa femme.Elle le laissa se lamenter et sortit. Il se rabattit sur l'abbé qui causait avec Etienne
- Ah ! monsieur l'abbé, disait-il, dans quelle situation je me trouve abandonner mon numéraire ici...
- Ah ! vous avez du numéraire chez vous ? demanda l'abbé.
- Dans le caveau, oui.
- Alors, restez.
- Mais, si je reste, on m'emprisonne.
- Alors, partez !
- Mais, si je pars, on me volera.
- Restez.Empoigné par ce dilemme, étranglé entre deux alternatives aussi désagréables, M. Leroyer poussait de sourds gémissements. Mais Etienne vint à son secours et dit à l'abbé :
- J'ai une idée qui peut tout concilier et rassurer mon père.
- Ah ! tu es bon fils, Etienne, s'écria M. Leroyer ; je ne t'ai pas toujours rendu justice ; il est vrai que tu me dépensais trop d'argent ; mais si tu me tires d'embarras, je te pardonne les folles dépenses que tu as faites avec tes muscadins d'amis.
- Eh bien ! voilà ! dit Etienne, enchanté de son triomphe sur son père. Je propose d'établir à demeure ma compagnie ici.
- Dans la maison ? demanda l'abbé.
- Oui ! car dans un poste sombre et triste, on s'ennuierait et on se lasserait ! Ici, la compagnie sera très bien et s'amusera ; elle ne voudra pas en déloger.
- Oh ! fit l'abbé, c'est merveilleux ! Combien la jeunesse a parfois des idées saines et intelligentes. Vous avez raison, Etienne.
- Mais, on va tout abîmer chez moi ! s'écria l'avare.
- La belle affaire ! fit l'abbé. Préférez-vous être volé ?
- Au moins, Etienne, mettez tout sous clefs et les clefs en poche.
- Oh ! soyez tranquille.
- Faites retourner le tapis.
- Dormez en paix. J'aurai soin de tout.
- Faites bien attention au petit caveau où est mon numéraire.
- J'y veillerai comme à la prunelle de mes yeux.
- Mais, monsieur, dit tout à coup l'abbé, il me semblait, au sujet de votre numéraire, vous avoir donné un bon conseil. Je vous avais engagé à transformer ce numéraire en fonds étrangers.
- Je l'ai fait, dit M. Leroyer; malheureusement, il me reste plus de quarante mille livres que je n'ai pu placer sur Londres ou sur Harnbourg. J'ai trop tardé. J'attendais un cours avantageux.
- Ah ! quarante mille livres ! vous avez quarante mille livres en or ! et vous avez prétendu, il y a quinze jours, que vous n'aviez pas d'espèces sonnantes à prêter à votre banquier ! Très bien, monsieur ! Je vous connais maintenant à fond.A Etienne :
- Mon cher enfant, ton père a commis une faute, je dirai même un crime qui mériterait d'être sévèrement puni. Si la Vente suprême apprenait que ton père a refusé une avance, l'ayant dans ses coffres, il serait sévèrement frappé. Toi seul peux le sauver du châtiment.
- Que faut-il faire, monsieur l'abbé ?
- Je confisque les quarante mille livres, je te les donne et tu les emploieras à solder dans la compagnie ceux qui ne seraient pas riches. Et puis, tu feras faire bombance à tes hommes. Je veux que l'on s'amuse ! Tiens ton monde en gaieté, avec une pointe de vin. Abuse des caves de ton père, ferme les yeux sur les fantaisies de ceux qui amèneront ici leurs maîtresses : il vaut mieux que ces créatures viennent voir leurs amants que si ceux-ci désertaient leur poste.
- Comment, s'écria M. Leroyer, voilà les conseils que vous donnez à mon fils. Je prends Dieu à témoin...
- Monsieur, dit l'abbé, je doute que les fredaines d'une troupe de soldats en liesse approchent même de loin les orgies de certaine maison borgne de la rue Poivre. Regardant son homme bien en face, l'abbé lui dit :
- Et cependant, vous serrez la main à des gens qui fréquentent ce bouge.Continuant à fixer M. Leroyer entre les deux yeux, l'abbé ajouta :
- Vous me comprenez, n'est-ce pas ? M. Leroyer baissa la tête, pendant qu'Etienne chantonnait entre ses dents :
- Ah ! si maman savait ça ! Tra la la !Justement Mme Leroyer entra dans le salon en costume de voyage. Mme Leroyer arrivait juste pour entendre l'abbé dire à son fils :
- Au revoir, mon cher Etienne. Je me risquerai peut-être jusqu'ici sous un déguisement quelconque car je veux être un peu scandalisé, tu me comprends ? Pas de rigueur inutile, dangereuse même. Que l'on s'amuse, surtout que l'on s'amuse. Dieu te pardonnera les peccadilles de tes hommes, mon cher enfant, en faveur des intentions, et l'Eglise t'accordera indulgences et absolution, en raison des services rendus. Il aperçut Mme Leroyer, prit congé d'elle, salua sèchement M. Leroyer et sortit sans trop rien craindre des Jacobins, car il était parfaitement déguisé en bon petit rentier lyonnais, et il avait très bien su s'en donner l'air dans la rue.L'abbé dehors, Mme Leroyer dit à son mari qui levait les bras au ciel et qui protestait à la muette :
- Monsieur, recevez, je vous prie, les adieux de votre fils, et allez veiller à ce que Jean n'oublie rien : aussitôt la berline chargée et prête à partir, faites-moi prévenir.M. Leroyer "reçut les adieux" d'Etienne sans qu'il y eût grande effusion de tendresse, ni d'une part ni d'une autre, et il s'en alla en maugréant. Resté seul avec sa mère, Etienne, très ému, l'embrassa, les larmes aux yeux. Elle essuya les pleurs de son fils avec son mouchoir de dentelle et lui dit :
- Mon cher Etienne, par moi, car les fils tiennent toujours de leur mère, tu es un gentilhomme, soldat de naissance, et la guerre est ta carrière. Tous les d'Etioles ont été militaires, et j'ai vu mon grand-père et mon père partir pour la frontière sans que ma mère s'en émut.Evidemment, elle avait aussi, elle, des larmes prêtes à éclore, mais elle les contenait.
- Si ton père, reprit-elle, était noble, je lui laisserais le soin de te parler ainsi mais, à son défaut, c'est à moi que revient cette tâche. Je pars et tu restes ici pour servir le roi ! Sois brave, sois chevaleresque, sois digne du nom d'Etioles que tu porteras bientôt, et songe que, plus tard, malgré la tache dont mon mariage avec un bourgeois comme ton père, barrera tes armoiries, il faut que les d'Etioles morts et les d'Etioles vivants n'aient pas à rougir de toi.
- Ma mère, dit Etienne qui se hissait volontiers à une certaine hauteur, quand on lui faisait la courte échelle, je n'ai pas peur de mourir, et si je vis, je veux vivre d'Etioles et l'avoir mérité.
- Ah ! bien, mon enfant, voilà un cri du coeur que j'attendais de toi. Elle l'embrassa avec une tendresse passionnée. L'orgueil donnait plus d'essor à son affection maternelle que la tendresse. Elle lui prit les deux mains, couvrit son front de baisers et lui dit :
- Si tu savais ce que j'ai souffert. Un gentilhomme qui se mésallie, est déjà presque déshonoré aux yeux des siens mais enfin ses fils sont nobles et ils héritent de son nom ; tandis que la vie n'est qu'un long martyre pour une femme comme moi, une d'Etioles, quand elle est réduite, mon Etienne, à t'entendre appeler Leroyer !Sa mère, dans ce moment d'effusion, lui dit, baissant la voix comme pour une confidence tout intime :
- Une chose à laquelle tu ne t'attends pas, mon ami, va te causer, je suppose, un grand plaisir.
- J'écoute, dit Etienne.
- La baronne voulait te parler; elle te l'a dit.
- Oui... Un service à lui rendre.
- Et sais-tu quel service ?
- Non, ma mère.
- Elle veut rester ici, dans cette maison.
- Se faire garder par moi ! Quel honneur et quel bonheur !
- Oh ! mais elle est prudente. Elle se déguise. Voilà le service qu'elle te demandera : lui trouver un uniforme.
- Vraiment, c'est sérieux ?
- Mais, mon ami, je trouve qu'elle prend le meilleur parti. Déguisée en ouvrière, elle est connue et serait reconnue : sous un uniforme, dans une compagnie, elle fait nombre. Souvent, sous leur apparente légèreté, les femmes de sa sorte cachent de profonds calculs et ont des inspirations pleines de bon sens, malgré leur originalité.Etienne souriait à une espérance bien naturelle.
- Mon cher enfant, lui dit sa mère. Inutile de te recommander d'essayer de plaire à la baronne : c'est à moitié fait; à moins d'être maladroit, tu réussiras.Elle reprit :
- La baronne ira loin. Elle jouira d'une haute faveur à la cour, après le rétablissement de la monarchie. Par elle tu peux faire un chemin rapide.Jean parut en ce moment. La berline était prête. Mme Leroyer embrassa une dernière fois son fils, en lui réitérant son dernier conseil ; elle brusqua la séparation pour ne pas pleurer.
Pleurer ! Elle ne le voulait pas. Pleurer, parce que la nature l'y obligeait, parce qu'une mère a un coeur. Non, elle s'y refusait ! La femme noble étouffait en elle la femme. Pleurer, quand enfin l'occasion se présentait brillante pour son fils de se réhabiliter de la roture. Allons donc ! Elle eût rougi de sa faiblesse. Ainsi, cette mère sacrifiait son fils, non pas à son principe, non pas à une idée, mais à la vanité nobiliaire. Elle lui mettait l'épée à la main, non pour la patrie, mais pour gagner la faveur royale et relever un nom. Quelle faiblesse en face de la force immense de la démocratie dont les flots montants submergeaient toute résistance !
Devant l'ennemi, la France affamée, sans argent et sans pain, sans munitions et sans armes, allait lancer quatorze cent mille hommes, fabriquer deux millions de fusils avec les vieux fers réquisitionnés, fondre trois mille canons avec le bronze des cloches, coudre et tailler avec les doigts de ses femmes deux millions d'uniformes, tirer le salpêtre des caves, lavés par des procédés nouveaux dus au génie de ses savants ; improviser en trois mois quatorze armées et les dresser devant l'ennemi qui, habitué depuis Rosbach à mépriser la France monarchique, va reculer partout, balayé par les phalanges républicaines et s'incliner rempli d'admiration devant le drapeau de la Révolution.
A cette heure où une d'Etioles immole son enfant à un préjugé, quatre millions de mères et d'épouses françaises mettent les armes aux mains de leurs maris et de leurs frères et, comme les femmes de Sparte, leur ordonnent de partir et de mourir pour la patrie. Point d'autre espoir que de sauver la France, point d'autre récompense que l'estime du monde et le témoignage de la conscience.
Que l'on compare et que l'on juge !
Camarades
Etienne était encore tout ému du départ de sa mère, lorsque la baronne entra dans le salon.
Ce fut comme un rayon de soleil éclairant tout à coup une matinée obscure.
- Ah ! mon cher lieutenant, dit la baronne, vous voilà.Puis joyeuse :
- Nous allons être seuls maîtres de nos fantaisies, camarades et bons enfants, faisant ensemble nos folies.Le regardant affectueusement et prenant un ton de familiarité qui l'enchanta de la part d'une si grande daine, elle lui dit :
- Voyons, mon cher Etienne, vous êtes un bon garçon, n'est-ce pas ?
- Moi ! bon garçon ! Oh ! ça, j'en jure ! s'écria-t-il.
- Un vrai serment d'homme à homme, n'est-ce pas ?Etienne s'arrêta interloqué : ce n'était point là le ton qu'il voulait donner à la conversation.
La baronne s'en aperçut.
Elle lui fit signe de s'asseoir et prit une chaise en face de lui.
- Voulez-vous, à la veille de jouer notre tête à tous deux, que nous causions franchement ? demanda-t-elle.
- Mais oui ! dit-il.
- Bien franchement ?
- Eh ! à coeur ouvert ! fit-il sincèrement. Moi, je suis une nature loyale et très franche.
- Mon cher Etienne, je vous ai jugé ainsiEt elle lui tendit la main.
C'était une étrange petite femme qui allait par quatre chemins en politique et par un seul en amour.
Elle lui dit donc en souriant :
- Vous seriez très disposé à m'aimer, mon cher : je devine ça.
- Ce n'est pas malin ! dit en riant Etienne, employant cette locution vulgaire pour envelopper un compliment loyal.
- Savez-vous ce que vous aimez en moi, monsieur le lieutenant ? demanda-telle
- Oui.
- Non.
- si.
- Allons donc ! Vous aimez la baronne, bien plus que la femme; vous aimez surtout l'aventurière.Redevenant sérieuse :
- Voilà le danger ! Vous croyez aimer Jeanne de Quercy, vous vous trompez vous avez été séduit par cette vanité d'avoir une maîtresse portant un beau nom, d'être l'amant d'une femme qui tient entre ses mains le sort de la France.Avec le sourire d'une femme sûre de son fait, elle conclut
- Voilà ce qui vous tente
- Non ! dit-il.
- Etienne, fit-elle d'un ton attristé, je vous croyais loyal et vous me mentez; vous vous mentez à vous-même.
- Sincèrement, non ! protesta-t-il.
- Mon Dieu, je veux bien admettre que vous m'aimeriez pour moi-même... au besoin... Eh, mon cher, après tout, je suis une jolie femme.
- Très jolie.
- Soit, mettons très jolie ! Mais si vous avez du goût pour moi, vous n'avez pas de passion.
- Une passion folle, au contraire, s'écria-t-il.
- Illusion, mon cher. La passion, vous n'êtes pas assez vieux pour l'avoir oubliée, pas assez jeune pour ne l'avoir point pressentie, si vous ne l'avez pas éprouvée; et vous sentez bien que votre sentiment pour moi, ce n'est pas la passion vraie : mon cher Etienne, vous m'adorez, - vous voyez que je vous fais des concessions énormes - mais vous ne m'aimez point.Et, rompant la conversation, ayant tout résumé par ce mot, jugeant inutile d'ajouter une syllabe, elle lui dit :
- Je ne veux pas être votre maîtresse.Il fit piteuse mine.
- Je veux, reprit-elle, être à la fois votre amie et votre camarade, amie dévouée et camarade affectueuse.Lui tendant la main :
- Mon cher, c'est peut-être et même c'est sûrement le meilleur lot : les amours, cela ne dure pas.Le regardant :
- Vous protestez ?Il voulut risquer une banalité.
Elle haussa les épaules.
- Ça ne dure pas, fit-elle avec une insistance railleuse.Et avec une mimique charmante :
- J'en sais bien quelque chose, je suppose, fit-elle.Devant ces aveux, ces manières, cette franchise entraînante, Etienne s'avoua vaincu et n'osa plus contredire.
- Mon cher Etienne, fit-elle, ce que nous nous amuserons ici, bons lurons tous deux, vous ne l'imaginez pas ! Ce que nous finirions, amant et maîtresse, par nous ennuyer, vous pouvez vous le figurer, car vous avez déjà subi les jalousies ou l'indifférence d'une femme.Puis, enlevant la conviction d'Etienne à la pointe d'un sourire
- Allez vite à cette compagnie qu'il faut installer ici et à cet uniforme dont j'ai besoin.Elle s'était levée
- N'oubliez pas le fifre, dit-elle.
- Le fifre ?
- Sans doute.Avec un regard caressant qui l'enivra :
- Pour être près de vous, il faut bien être quelque chose dans la compagnie; fifres et tambours ont des privilèges. Je serai le fifre et... le brosseur du lieutenant.Avec un sourire qui lui parut plein de promesses
- Plaignez-vous.Il voulut lui baiser la main.
- Allons donc ! fit-elle. Entre nous, soldatsElle lui serra les doigts de la façon la plus militaire.
- Vite, dit-elle. Allez parler à la compagnie.Et elle le poussa dehors avec des gestes de gamin.
Pauvre Etienne !
Il était bien jeune pour comprendre une pareille femme et pénétrer son jeu.
Ce qui prouve qu'Etienne était amoureux de la baronne, c'est qu'il avait complètement oublié Sautemouche, le pauvre Sautemouche qui donnait à poings fermés dans la cave, si une légère paralysie peut s'appeler sommeil.
Ce qui semblerait prouver que, pour le moment, la baronne n'aimait pas Etienne, c'est qu'elle pensait à Sautemouche.
A défaut de Jean qui partait avec ses maîtres, la baronne avait demandé un domestique sur qui elle pût compter; Mme Leroyer avait fait mieux que lui donner un laquais fidèle : elle lui avait laissé une femme de confiance.
En recevant cette fille des mains de M. Leroyer, fille d'un dévouement prouvé et éprouvé, la baronne avait été surprise d'être en défaut pour la première fois de sa vie sur le diagnostic à poser.
Car, ce que la baronne cherchait surtout et d'abord à connaître, c'étaient les maladies morales d'une personne, puis ensuite, seulement ensuite, ses qualités pour connaître sa force de résistance contre ses vices.
Or, Marie-Angélique Tournefort, dite Mme Adolphe, parut tout à fait extraordinaire à la baronne.
Age ?
Point d'âge
Pas un cheveu gris, mais une peau ridée.
Soixante ans par la peau, si l'on voulait.
Quarante ans par les cheveux.
Le regard ?
Une flamme !
Mme Adolphe était une Auvergnate aux yeux noirs, et quand les yeux des Auvergnats sont noirs, ils lancent des éclairs de passion.
Etait-elle passionnée, Mme Adolphe ?
Qui aurait osé le dire ?
Très dévote, Mme Adolphe ! Mangeant le bon Dieu très souvent et n'engraissant pas pour ça, elle représentait assez fidèlement une planche habillée, avec poitrine plate, ventre plat, mains plates, pieds plats; les épaules étaient carrées, les hanches carrées.
Aspect général, une guenon habillée.
Signe particulier, de la barbe.
Si Mme Leroyer n'avait pas présenté Mme Adolphe comme une femme qui lui avait donné mille preuves de fidélité, la baronne aurait hésité à se fier à ce monstre femelle.
Mais, outre les affirmations de Mme Leroyer, la baronne réfléchit à ce phénomène souvent observé que les femmes laides se prennent volontiers d'amitié pour les jolies femmes qui leur montrent de l'affection et qui ont pour elles des égards.
De là sa confiance subite.
Elle appela donc Mme Adolphe et lui dit :
- Vous al lez venir avec moi à la cave, voir ce que font ces ivrognes de Jacobins.Mme Adolphe, à cette déclaration, regarda la baronne d'un air si étrange que celle-ci en fut stupéfaite.
La tête de Mme Adolphe avait pris expression de férocité démoniaque qui lui enlevait tout caractère humain.
- Attendez, Mme la baronne, dit-elle avec un grand geste menaçant, attendez Je vais chercher le couperet à la cuisine.
- Pour quoi faire, Mme Adolphe ?
- Mais on va les massacrer, n'est-ce pas, ces ... cipaux, ces carmagnoles. Je ne veux en céder ma part à personne.
- Voilà une vraie brute ! pensa la baronne.Et en elle-même :
Ne décourageons point les vocations : on peut se servir un jour des appétits sanguinaires de cette guenon du Cantal.
- Madame Adolphe, dit-elle, votre idée a du bon.Mme Adolphe, enchantée d'être approuvée, se mit à faire mine de hacher une tête à l'aide d'un couperet imaginaire qu'elle semblait tenir à deux mains.
- Pan ! Pan ! Pan ! grondait-elle, les sons sortant de sa gorge, rauques comme les souffles d'un geindre.
- La baronne la calma et lui dit :
- Oui ! oui ! je vous comprends ! ça vous ferait plaisir de leur couper le cou Mais il ne s'agit pas de cela.
- Pourquoi ? demanda madame Adolphe désappointée.
- Parce que ça ne rentre pas dans le plan arrêté.Et sans plus s'expliquer, la baronne ordonna d'un petit ton sec et péremptoire
- Prenez de la lumière, les clefs de la cave et suivez-moi.Mme Adolphe obéit, mais elle maugréa entre ses dents :
- On les a pourtant sous la main ces brigands de... cipaux. Ils en ont assez fait du mal pour le payer maintenant ! Ils venaient ici pour voler.La baronne apaisa ces grognements en disant :
- Ma bonne madame Adolphe, on épargne ceux-là pour mieux tromper les autres ! Au jour du grand massacre, vous en tuerez à la douzaine.
- Vrai ? demanda la sauvage.
- Je vous le jure ! Et tenez, madame Adolphe, vous aurez, si cela vous plaît, l'honneur d'expédier le citoyen Sautemouche qui a insulté votre maîtresse.La baronne se rappelait le massacre nécessaire dont l'abbé avait parlé au conseil.
- Sautemouche ! s'écria Mme Adolphe ! Il me va, je me le réserve ! Ah ! le scélérat ! Je lui mangerai les yeux ! Mais quand est-ce ? quand est-ce ?
- Avant la fin du mois, madame Adolphe. Et d'ici là, il y aura pour vous de l'agrément ici.On descendit à la cave.
Mme Adolphe demanda :
Mais qu'est-ce qu'on va faire en bas ?
Il faut que ces dormeurs aient l'air d'avoir bu, dit la baronne. Nous allons les barbouiller de vin et de lie.
- Bon, je m'en charge.Et Mme Adolphe, posant la lumière sur un tonneau, se mit à l'oeuvre.
La baronne la regardait à la besogne et notait ses traits de caractère.
Décidément, Mme Adolphe était une vraie brute.
Elle ne pouvait s'empêcher de maltraiter ces dormeurs, ou, si l'on veut, ces paralysés.
Avant de répandre un broc de vin sur la figure de l'un, elle le souffletait : elle prenait un autre à l'a gorge, et la baronne intervenait pour l'empêcher d'étrangler ce malheureux; mais la marque des ongles restait incrustée dans les chairs".
Sur Sautemouche, elle se mit à danser, se servant du ventre comme d'un tremplin, en criant
- Saute... Saute... Saute... mouche... mouche... moucheSi elle n'avait pas été si maigre, elle eût crevé la panse du... cipal, comme elle disait élégamment.
La baronne, tout en riant, car c'était un spectacle grotesque de voir cette guenon se trémousser ainsi, la baronne, qui ne voulait pas que Sautemouche mourut, fit cesser ce jeu cruel.
Mme Adolphe termina sa besogne en prouvant qu'elle avait dans la cervelle beaucoup de fantaisies étranges pour une dévote.
Elle déculotta un carmagnole et le courba le dos en l'air; puis elle lui administra le fouet avec sa chaussure, qu'elle retira.
Elle disait des choses singulières.
- Oh ! si je m'écoutais, s'écriait-elle, si je me laissais aller à mon penchant, je les chaponnerais tous. Ça leur apprendrait à vouloir marier ces pauvres curés.A la baronne :
- Tenez, allons-nous en ! Ça me tente trop, et tout à l'heure je ne pourrais plus me retenir.
- Laissez couler une barrique de vin à terre, dit la baronne, et tout sera pour le mieux.Mme Adolphe s'empressa de tourner le robinet d'une pièce qui était en vidange, et elle dit :
- C'est fait ! Mais celui-là qui a le nez collé contre la terre pourra bien se noyer.
- Oh ! tant pis... dit la baronne. Ce sera sa faute. Il n'avait qu'à ne pas boire ou à tomber pile au lieu de face.
- Puisqu'il y a une chance pour que celui-là se noie, je vais en retourner un autre, ça fera la paire ! dit Mme Adolphe.
- C'est assez d'un, dit la baronne, que les regards de l'Auvergnate commençaient à inquiéter.Et toutes deux se hâtèrent de remonter car le vin qui coulait les gagnait déjà.
Arrivée au rez-de-chaussée, la baronne demanda à Mme Adolphe
- Mme Leroyer doit avoir un boudoir et une salle de bain ?
- Oui, madame la baronne, répondit l'Auvergnate.
- Etiez-vous sa femme de chambre ?
- Non, j'étais sa femme de confiance, mais je sais habiller, coiffer et j'ai servi de femme de chambre dans de bonnes maisons.
- Vous sauriez donc, chère madame Adolphe, me préparer un bain ?
- Oh ! certainement ! Un bain de reine ! Nous avons la recette de l'eau parfumée que l'on répandait dans la baignoire de marbre du Petit-Trianon pour cette pauvre reine Marie-Antoinette, à laquelle ces scélérats de Jacobins veulent couper le cou.Et, au souvenir des dangers que courait la reine, saisie tout à coup par son idée fixe, elle se mit à trépigner et à chanter sur un air de bourrée :
Pour les autres, il paiera
Sautemouche sautera.
On le recommande au prône
Pour le jeter dans le Rhône.
Et les poings fermés :
- Oui, je vengerai la reine sur ce brigand-là.Reprenant son refrain, elle chanta encore
Sautemouche sautera !
La baronne observait la sauvage qui semblait atteinte du délirium trémens, tant ses jambes se trémoussaient et tant ses yeux roulaient tout blancs sous les paupières dilatées.
- Dieu me pardonne, dit la baronne, vous êtes poète; il me semble que vous improvisez des vers.
- Non, madame. J'ai mis le nom de Sautemouche à la place de celui d'un sorcier dans une chanson que j'ai apprise étant petite.
- La chanson fera le tour de Lyon, dit la baronne. J'enverrai votre refrain au marquis de Tresmes pour qu'il brode des couplets dessus.Mme Adolphe battit des mains et s'écria :
- Si je ne me retenais pas, je vous embrasserais.
- Retenez-vous, Madame Adolphe ! dit sèchement la baronne.Puis elle ordonna :
- Conduisez-moi au boudoir et faites-moi chauffer ce bain. Il doit y avoir ici un certain nombre de domestiques : promettez-leur de très fortes gratifications-, vous donnerez carte blanche au maitre-d'hôtel pour engager le nombre d'auxiliaires nécessaires. Il faudra traiter l'état-major et la compagnie, faire le service de la maison, tenir tout en ordre malgré le désordre.Mais on paiera en argent comptant tous les soirs. Dans ces conditions l'on trouvera des gens dévoués. Vous devez avoir du flair, madame Adolphe : voyez à ce que l'on n'engage pas de traîtres.
- Madame la baronne, je choisirai moi-même parmi les pays et payses qui sont à Lyon.
- Très bien ! Et maintenant, vite ! mon bain d'abord.Comme Mme Adolphe filait, pareille à une flèche bien décochée, la baronne la rappela.
- Et le boudoir ? lui demanda-t-elle. Il faut d'abord m'y conduire.L'Auvergnate emmena la baronne dans un joli réduit auquel attenait une salle de bain.
Là, tout ce que peut désirer une femme coquette en fait d'objets de toilette était réuni avec confort (un mot qui n'était pas encore en usage), avec élégance et profusion.
Mme Leroyer, née d'Etioles, ayant dépassé la trentaine, soignait minutieusement sa beauté.
- B.... fit l'Auvergnate. C'est gentil ici, n'est-ce pas ?
- Oui, dit la baronne, regardant la baignoire de marbre. Mais maintenant, vite mon bain, madame Adolphe. Il me semblera que je vais me plonger dans l'eau de Jouvence, après avoir failli être noyée dans la Saône.
- Mais je vous vengerai, s'écria l'Auvergnate, je vengerai ma maîtresse, je vengerai la reine; j'en tuerai tant que je pourrai des carmagnoles et des Jacobins.Et elle s'en alla en chantant à tue-tête et en dansant.
L'hôtel résonna de son refrain
Sautemouche sautera !
Les gardes nationaux adoptèrent aussitôt l'air et les paroles, et la baronne se dit :
- Ma prédiction se réalisera ! Demain le refrain fera le tour de Lyon.Puis, avisant un petit secrétaire de boule dont la clef était sur la serrure, elle l'ouvrit, s'installa et écrivit au marquis de Tresmes.
Elle lui conseillait de s'entendre avec l'abbé Roubiès pour provoquer de la part de Châlier une attaque contre la maison Leroyer, attaque qui serait repoussée et qui provoquerait une manifestation imposante de la garde nationale.
Elle les engageait tous deux à préparer un accueil soigné à une procession qu'elle appelait le défilé des ivrognes.
Enfin, elle envoyait comme thème à chansons burlesques, pour que le marquis exerçât sa verve, le refrain trouvé par l'Auvergnate sur Sautemouche.
Elle manda le sergent, M. Suberville, et le pria d'expédier ses instructions par un homme sûr.
Puis, restée seule, elle se regarda dans une glace, et, tout haut, se posa cette question :
- Qui vais-je aimer à Lyon ?Elle n'était pas femme à ne faire que de la politique.
Oh non !
Risquant sa tête, elle voulait occuper son coeur.
Pendant que la baronne préparait à Sautemouche les honneurs de la chanson, pendant qu'elle prenait un bain et se demandait qui serait son amant à Lyon, Etienne remplissait consciencieusement ses devoirs d'officier.
Il avait d'abord envoyé au magasin de la compagnie un fourrier chercher plusieurs uniformes complets, des équipements et un fifre.
Il avait dit au fourrier que c'était pour habiller un tout jeune homme, presque un enfant.
Ce soin pris, il avait harangué la compagnie et procédé à son installation dans la maison.
Le sergent, M. Suberville, était un affilié de grade très supérieur à Etienne dans l'association des Compagnons de Jéhu.
Mis au courant des décisions prises et du but à atteindre, il exerçait le véritable commandement.
Par son ordre, les fenêtres furent matelassées, des meurtrières furent percées, la maison fut mise en état de défense.
Les gardes nationaux étaient furieux, car on avait trouvé le décret sur Sautemouche et on le leur avait lu.
Il y avait eu une très vive explosion de colère.
Oh ! cet emprunt forcé ! Cette saignée à la caisse.
Louis Blanc et tous les historiens avec lui ont compris que c'était la vraie cause de la révolte.
Comme l'indique Lamartine :
"La bourgeoisie riche de Lyon se révolta quand on toucha à sa caisse."
La première grande manifestation connue sous le nom de Défilé des Ivrognes ne réussit trop bien qu'à cause de l'irritation causée aux Lyonnais par l'emprunt forcé.
De là l'entrain de la compagnie mettant la maison Leroyer en défense.
Mais, pendant qu'Etienne tenait conseil de guerre avec M. Suberville, son sergent et les fortes têtes de sa compagnie, une charmante femme s'occupait de lui.
La baronne, qui avait pris son bain et s'était fait apporter les uniformes les avait essayés : elle en avait trouvé un qui lui allait fort bien.
Sûre d'être jolie sous celui-là, elle avait ôté veste et gilet et avait appelé Mme Adolphe à laquelle elle avait dit d'un air impatient :
- Je ne sais pas me guêtrer ! Allez donc, je vous prie, chercher M. Etienne pour qu'il montre à son fifre comment se chausse un garde national.Mme Adolphe s'était précipitée à la recherche d'Etienne en se disant
- Ça y est !Madame Adolphe était venue chercher Etienne au grand salon, où siégeait l'état-major. le jeune homme avait suivi l'Auvergnate : une fois hors du salon, il demanda à celle-ci :
- Savez-vous ce qu'elle me veut la baronne, Madame Adolphe ?
- Elle veut, répondit l'autre, que vous l'habilliez, morbleu !Etienne était sans doute habitué aux parbleu, morbleu et autres jurons de l'Auvergnate.
Il ne s'étonna donc point du morbleu, mais du mot habiller qui le précédait.
- Madame Adolphe, dit-il, vous avez mal compris. Il n'est pas probable que la baronne vous ait envoyée me chercher pour lui servir de valet de chambre.
- Est-ce que je suis sourde, par hasard, fit l'Auvergnate qui n'aimait point la contradiction. La baronne m'a dit :"Madame Adolphe, je ne sais pas mettre ces guêtres, moi ! Vous ne vous y connaissez pas non plus."
"Allez chercher M. Etienne, a dit la baronne, il m'aidera à mettre ces guêtres et à boutonner mon habit."
Puis, le poing sur la hanche :
- Tu sais, mon petit, tâche de l'avoir ! C'est un morceau de roi, je ne te dis que ça : avec une si belle femme, pas de péché ! Un ours en mangerait ! Et puis, on se confesse et l'on fait pénitence. Elle est jolie, jolie, jolie !
- Madame Adolphe, dit Etienne, je n'ai pas besoin d'être excité, je suis déjà assez amoureux comme ça.
- Alors, fit-elle avec un regard ardent, profite de ce que je m'en irai chercher quelque chose, n'importe quoi. Sois hardi, mon petit.
- Ah, madame Adolphe, pour une femme dévote...
- Dévote... dévote ... je le suis... après : parce qu'il faut bien payer ses fautes et retirer son pied de l'enfer, quand on l'y a mis.Cette réflexion de madame Adolphe pouvait jeter un grand jour sur ses moeurs, si Etienne n'eût pas su à quoi s'en tenir depuis longtemps.
Il était loin d'ignorer que madame Adolphe gagnait de bons gages, qu'elle n'avait pas d'économies et il lui connaissait des cousins dans tous les régiments qui avaient tenu garnison à Lyon.
Lui sachant un grand amour pour la famille, côté des hommes, il supposait que les cousins dévoraient les économies de l'Auvergnate.
- Bien ! Bien ! madame Adolphe ! dit-il. C'est entendu ! Vous tâcherez de vous éclipser, je vous en serai reconnaissant.On était arrivé.
Il frappa à la porte du boudoir où la jeune femme s'habillait.
- Entrez, dit-elle.Le coeur d'Etienne battait à rompre. En ouvrant la porte, il vit la baronne si charmante et demi-vêtue, qu'il s'avoua qu'avec certaines femmes il y a toujours des surprises.
Il n'aurait pas cru que celle-ci pouvait gagner au déshabillé.
Quand il entra, elle n'avait que son pantalon d'uniforme et elle était "en bras de chemise".
Sa gracieuse image se reflétait, sous tous les aspects, dans les glaces qui, selon la mode du temps, ornaient les quatre murs du boudoir.
Son visage fin, épanoui, spirituel, s'encadrait dans les cadenettes que les soldats d'alors portaient, nattes splendides chez la baronne à laquelle cette mode permettait de garder ses beaux cheveux du blond qui se rapproche le plus du châtain, nuance très délicate qui s'harmonisait avec la bouche souriante et mignonne, avec les yeux bruns, provoquants et moqueurs.
Elle était petite, mais de proportions heureuses; le galbe, chez elle, jambes, hanches, épaules, se modelait en rondeurs qui provoquaient les caresses de la main.
Comme toutes les petites femmes gracieusement taillées sur ce modèle, elle était vive, pétulante, remuante.
La queue tressée et enrubannée de ses longs cheveux sautillait constamment et ce coup de fouet continuel était éblouissant pour le regard.
En ce moment, dans une pose si bien étudiée qu'elle paraissait naturelle, la baronne tirait ses bas blancs sur son mollet à nu, le pantalon relevé, et elle semblait fort embarrassée pour mettre une guêtre.
Penchée comme elle l'était, sa chemise s'entr'ouvrait, laissant voir une gorge aussi ferme que celle d'une jeune fille et d'un contour rappelant celui d'un oeuf coupé en deux, vu par le plus petit côté.
Etienne en perdait contenance.
Les parfums féminins le saisissaient aux narines : le désir entrait en lui par tous les pores.
Mme Adolphe lui jeta un regard.
Elle semblait lui dire :
- Elle est à toi. Prends-la.La baronne, de l'air le plus naturel du monde, paraissait faire de sérieux efforts pour réussir à se guêtrer, mais elle n'y réussissait pas.
Elle demanda :
- Eh bien, madame Adolphe, et ce crochet à boutons que je vous avais priée de trouver ?L'Auvergnate se frappa le front et cria énergiquement, mais laconiquement
- Fouchtra...Et sans autre explication, elle sortit en courant.
Ce juron étonna dans ce boudoir : cette fuite brutale laissa un vide.
Il y avait là une maladresse grossière, évidente.
- Elle oublie toujours quelque chose, cette vieille folle, dit Etienne qui sentit cette faute.
- Pas le moins du monde, fit la baronne en haussant les épaules.Et d'un ton froissé :
- Cette vieille folle, comme vous dites, mon cher Etienne, a tout simplement supposé que je serais enchantée d'être seule avec vous.Puis sur un ton narquois :
- Elle vous a prévenu qu'elle s'en irait, n'est-ce pas ? Et vous, grand niais que vous êtes, vous n'avez pas protesté.Sévèrement, le sourcil froncé et la lèvre boudeuse
- A votre nourrice, je pardonne, mais...
- Ce n'est pas ma nourrice ! protesta Etienne humilié.
- A madame Adolphe, reprit la baronne, je pardonne cette impertinence : cette femme ignore que nous ne sommes que des camarades, des amis.Quand une jeune femme fait d'un jeune homme son valet de chambre, il est permis de supposer que ce n'est pas pour enfiler des perles.
Cette Auvergnate, qui manque de tact et de pénétration, a donc pu se forger des imaginations absurdes.
Etienne, sous le mot absurde, baissa la tête et se mordit les lèvres.
- Mais vous, dit la baronne, vous avez laissé cette femme dans son erreur; voilà une petite lâcheté.Oh ! madame la baronne
Il n'y a pas de baronne ici il n'y a qu'un fifre en colère : et, puisque vous êtes arrivé la tête enluminée, le feu aux yeux, puisque vous vous êtes laissé mal conseiller par ce vieux mauvais sujet d'Auvergnate, une hypocrite, vous ne boutonnerez pas mes guêtres.
Se moquant de sa mine piteuse
- Oh ! je sais ! Ça vous aurait fait plaisir. Les petites femmes sont très agréables, même à ceux qui ne sont pas épris : on a toujours plaisir à chausser un pied bien fait, et je me pique d'avoir la cheville bien attachée.
- Madame la baronne ! balbutia Etienne étourdi par ce persiflage.
- Inutile. J'ai tout compris, tout deviné; c'est un complot.
- Je vous jure...
- Il ne faut jurer de rien, ni rien jurer, pas même que je ne vous aimerai pas un jour... lorsque vous serez d'Etioles.Il tressaillit et crut pénétrer dans la pensée intime de la baronne.
- Oh ! ce nom de Leroyer, s'écria-t-il furieux, je le maudis !
- Gagnez vite l'autre ! dit-elle avec un charmant cynisme, et en attendant, allez me chercher le sergent Suberville.
- Pour vous...
- Pour qu'il me montre à mettre mes guêtres... oui...
- Mais M. Suberville...
- Il est sergent, c'est son affaire d'habiller ses soldats.Etienne, dépité et de fort mauvaise humeur, alla prévenir M. Suberville que la baronne le demandait pour la guêtrer.
- Ah ! ah ! dit M. Suberville en riant, je vois ce que c'est ! Nous n'avons pas été sage, mon petit ! Et l'on réclame un homme mûr, à la place d'une folle tête de vingtdeux ans !Et voilà comme quoi ce fut son sergent qui guêtra le fifre, ce dont ledit sergent s'acquitta à merveille, tout en faisant une observation prudente.
- Vous allez le rendre fou, Madame la baronne : prenez garde
- Eh ! sergent, ce jeune homme a besoin d'être fanatisé : ce n'est pas comme vous, un caractère supérieur. Il faut le grandir par la passion à hauteur de sa tâche.-Ah... c'est par politique... attisez le feu alors, madame la baronne.
Il avait compris cette grande comédienne.
Il allait sortir discrètement sur ce mot, mais elle le retint par un sourire.
Machiavélisme
S'il eût été un fat, M. Suberville aurait pu interpréter, à son avantage, et l'invitation et le sourire de la baronne.
Mais M. Suberville était fort laid : il le savait et ce désavantage était devenu une force; jamais M. Suberville n'aurait réussi à s'illusionner, tant sa mince figure chafouine, couturée de marques de petite vérole, était tourmentée, désagréable, hideuse même : car la bouche était tordue et les yeux étaient éraillés.
Le masque cependant avait un air spirituel qui ne trompait point.
Comment cette laideur aurait-elle pu s'allier à la présomption ?
De là, cette sagesse de M. Suberville ne se trompant point aux intentions de la baronne.
Bien mieux, il devina la pensée de celle-ci.
- Je crois, dit-il, que vous songez, madame la baronne, à la façon dont l'abbé Roubiès accueillera votre idée. Et je suppose que notre messager ne pouvant tarder à revenir, votre intention est que nous l'attendions.La baronne n'avait pas souri, en coquette qu'elle était, sans avoir l'intention d'éprouver son homme.
- Eh ! Eh ! pensa-t-elle, celui-ci est fortC'était en effet une intelligence d'une autre envergure que celle d'Etienne. Madame, dit M. Suberville, on frappe. Voici notre homme Entrez ! dit-elle.
Le messager ayant entendu la voix flûtée du fifre crier "entrez eut comme un soupçon : il voulut lui remettre la lettre de l'abbé Roubiès, qu'il rapportait.
La baronne lui dit, après avoir regardé le dos du billet cacheté à la cire
- Pas d'adresse.
- Non ! on me l'a remise telle que, en me disant : "Pour qui envoie".La baronne se mit à rire, regarda le garde national et dit avec une ironie de gamin :
- Vrai, vous avez une bonne tête de planton, vousEt elle lui rendit la lettre.
Le garde était intelligent, affilié encore inférieur, du reste, mais très ambitieux et désireux de monter.
C'était un commis aspirant à devenir patron... par la grâce du Saint-Esprit.. de Notre-Dame de Fourvière et de monseigneur l'archevêque.
Ils sont pas mal de commis comme celui-là à Lyon.
Il ne connaissait pas le secret de la baronne : mais il voyait le fifre si bien avec le lieutenant et parfois si autoritaire avec tout le monde, ce fifre, enfin, lui paraissait si étonnant, qu'il le considérait comme une puissance, comme une toute puissance, même. Donc, du moment où le fifre lui trouvait l'air abruti d'un planton, il jugea qu'il devait se donner cet air-là et il se le donna.
- Voyons, dit la baronne, un peu d'intelligence, si c'est possible.Vous n'êtes pas un troupier abruti, vous ! Vous êtes capable d'un raisonnement, je suppose.
- Raisonnons, fifre, raisonnons, dit le garde, bannissant tout aussitôt l'air niais qu'il avait cru devoir prendre.
- Bon ! dit la baronne, vous avez déjà l'air moins bête ! Encore un effort et nous arriverons à nous comprendre. Cette lettre est adressée à qui vous a envoyé la porter. Est-ce à moi, qui ne vous ai donné aucun ordre, n'ayant aucun grade, que vous devez la remettre ?
- Ce serait au sergent, M. Suberville, qui m'a commandé de porter la lettre, dit le garde.
- Eh bien alors
- Mais au-dessus du sergent, il y a le lieutenant ! J'ai pensé...
- Qu'avez-vous pensé...Le garde s'impatienta un peu et demanda :
- Voyons, faut-il bête ou... intelligent.
- Intelligent ! dit la baronne.
- Eh bien, j'ai pensé qu'au-dessus du lieutenant, il y avait un fifre qui semble nous commander tous ici, un fifre qui... que ! ...
- Bon ! Soyons intelligent, mais... pas trop ! Donnez la lettre.Le garde la remit en souriant à la baronne.
- M. Suberville, demanda celle-ci, est-ce que vous ne trouvez pas que voilà un jeune homme qui mérite un coup d'épaule ?
- S'il se bat bien, oui; sinon, non ! dit M. Suberville.
- Et bien, poussez-le s'il se bat convenablement, dit la baronne.Puis au garde :
- Pourtous ceux qui n'attendent pas le lever du soleil, dit-elle, je suis fifre, rien de plus. Pour les autres qui devineraient, qu'ils se taisent ! Allez, monsieur, on aura soin de vousLe garde sortit enchanté de lui-même et des autres.
La baronne, quand il fut dehors, demanda
- Quel fond à faire sur cet homme ?
- Dévouement intéressé ! dit M. Suberville. Ça n'ira jamais jusqu'à j'héroïsme mais c'est capable de remplir un devoir jusqu'au moment où la récompense probable cesserait d'être en rapport avec le danger.
- Quelles aptitudes ?
- Excelle dans les détails : son patron n'en ferait jamais un associé, mais il songe à l'intéresser un jour pour une branche de son commerce. Il a beaucoup d'entregent et d'habileté de seconde main.La baronne demanda :
- Son nom.
- Romaney.
- Elle inscrivit ce nom et mit en regard plusieurs notes et un signe.Ce signe était une croix de Saint-André.
Il signifiait : "A sacrifier, au besoin, sans scrupule".
Et son carnet était ainsi bourré de notes, de noms, de signes, tracés d'une écriture microscopique.
La baronne remit son carnet en poche, ouvrit la lettre de l'abbé Roubiès et la lut.
Oh ! oh ! dit-elle, en la tendant à M. Suberville. Voyez donc, je vous prie, combien mon idée a plu à l'abbé.
- Le père Roubiès est trop intelligent pour ne point avoir compris la portée de votre projet ! dit Suberville.
- Mais, remarquez, je vous prie, qu'il l'a mûri, agrandi, complété.Suberville, qui lisait, sourit.
- Oh ! oh ! fit-il, voici tout un développement comique, qui porte la marque de l'esprit satirique du marquis de Tresmes.
- Je crois à un grand succès, dit la baronne.
- Moi, je suis certain que cette journée, préparée ainsi, ruinera à jamais le prestige des Jacobins.
- Que dites-vous de la mise en scène imaginée par l'abbé ?
- Merveilleuse !
- Ces Fourches Caudines, cette voûte d'acier. Ce sera très beau.
- La voûte d'acier est un emprunt aux francs-maçons.
- Emprunter à ses ennemis est d'une bonne tactique !
- Nous aurons peut-être quelques incidents heureux : si cet épileptique de Châlier allait se livrer à des violences, on en pourrait profiter.
- Oh ! comptez sur le coup d'oeil de l'abbé et sur l'esprit d'à-propos du marquis pour saisir les occasions.
- Mais, la lettre contient un post-scriptum, dit Suberville.
- C'est le chef-d'oeuvre ! dit la baronne. On ne peut pas pousser le machiavélisme plus loin.
- Cette façon de préparer Lyon à croire aux orgies des Carmagnoles est très ingénieuse : c'est en effet du machiavélisme tout pur : décidément le père Roubiès est étonnant.
- Combien avons-nous de Carmagnoles en cave ? se demanda la baronne : une douzaine au moins, sans Sautemouche. Nous pouvons en faire porter six, cette nuit même, sur différents points de la ville, comme nous le recommande l'abbé.
- Il en restera six et Sautemouche pour la procession des ivrognes : c'est bien peu, dit le sergent.
- Mais, fit la baronne, nous pouvons faire boire une dizaine d'Auvergnats, des pays à Mme Adolphe. On les transformera en Carmagnoles une fois ivres-morts. Ils feront nombre derrière Sautemouche et ses acolytes.
- Ah ! madame la baronne, quelle fertilité d'invention vous avez
- Vous comprenez que ces Auvergnats, au réveil, se secoueront comme des caniches crottés et s'en iront chez eux sans rien comprendre à ce qui leur sera arrivé. Ils ronfleront comme des sourds pendant la procession, car on mêlera de l'opium à leur vin. Ils trouveront chacun un écu de six livres dans leurs poches en reprenant leurs sens et ils seront enchantés.En effet, un Auvergnat qui, par ce temps-ci, se sent en poche un écu sur lequel il ne comptait pas, se garderait bien de souffler mot dans la crainte que quelqu'un lui réclamât cet argent.
- Maintenant, sergent, procédons par ordre.Et énumérant :
- Primo, je me charge des Auvergnats qui complèteront le défilé des ivrognes.Secondo, vous vous occupez de faire semer six de nos Carmagnoles ivres sur différentes places de la ville, expliquant que ce sont les croque-morts de la guillotine, des gendarmes de l'emprunt forcé, trouvés ivres-morts dans les caves des gens chez qui ils perquisitionnent.
Tertio, vous chargez en Romaney, l'homme aux détails, de régler la cérémonie du cortège.
Quarto, enfin, il faut trouver un Saint-Giles pour peindre les scènes d'orgie en caricatures sur les bannières.
- Madame, dit Suberville, vous résumez un plan avec autant de clarté que César dans ses Commentaires.Et, baisant la main de la baronne, il se retira.
Un homme qui fut bien étonné le lendemain de cette nuit si mouvementée, ce fut la Ficelle.
Il avait senti qu'il s'endormait chez Mme Leroyer, sur une marche de l'escalier de la cave, et il se réveillait au milieu d'une foule hostile, massée, place Bellecour, autour de lui.
La Ficelle devait, à sa petite taille et à sa minceur, d'avoir été compris dans les six prétendus ivrognes que l'on avait résolu de transporter du fond de la cave sur les places.
- Prenons celui-ci, il n'est point lourd, s'étaient dit les gardes nationaux chargés de cette besogne.Et c'est ainsi que, la bouche pâteuse d'un contrepoison qu'on lui avait fait avaler pour qu'il s'éveillât au matin. La Ficelle se trouva au milieu de six cents personnes qui manifestaient pour lui une profonde mésestime.
Il entendait vibrer des injures et des menaces.
On vociférait autour de lui :
- Au Rhône, le gendarme de l'emprunt forcé ! A l'eau, le croque-mort de la guillotine !La Ficelle comprit qu'un grand danger le menaçait : il eut l'énergie de rassembler ses idées, de retrouver ses forces, et il se leva encore chancelant.
Il comptait se sauver par la langue et adresser au peuple une petite allocution mais sa langue, encore paralysée, ne voulait point tourner.
Il en résulta qu'il balbutia des sons inarticulés.
La foule se mit à rire : heureusement, car elle était très montée.
Ce que voyant, la Ficelle se dit qu'on ne jette pas à l'eau un bouffon, et, pour sauver sa tête, il fit la grimace au public, se livra à une mimique qui mit la foule de joyeuse humeur : il put, dès lors, s'acheminer vers le Club des Jacobins, au milieu des huées, mais sans recevoir des horions.
En chemin, il avait retrouvé toute sa présence d'esprit : arrivé au Club, toujours gardé, il cessa sa comédie, se plaça droit au milieu de ses camarades et cria à la foule :
- Je n'étais pas ivre ! On m'avait empoisonné.Mais une immense clameur couvrit la voix de la Ficelle.
Monte-à-Rebours, qui faisait son service, la tête bandée, dit à son subordonné
- Rentre ! Nous attendons Châlier. Tu lui expliqueras ton affaire. Inutile de provoquer ces gens-là !Et la Ficelle qui ne tenait pas à batailler avec deux ou trois mille individus, disparut dans le Club.
La foule se dispersa peu à peu : mais, sur différents points de Lyon, cette scène se reproduisit et les esprits se montèrent contre les Jacobins, si bien que l'idée d'une grande manifestation, idée lancée par les royalistes, prit comme une traînée de poudre.
Tel était le génie machiavélique des monarchistes, à Lyon, en mai 1793.
Pour se rendre compte de certains faits se passant aux époques révolutionnaires, il faut avoir soi-même traversé une de ces crises.
A première vue, il semblerait étrange qu'un fifre de la garde nationale girondine s'engageât dans le quartier de la Croix-Rousse, où l'élément jacobin dominait.
Mais il n'y avait pas encore eu de combats : la situation nettement dessinée entre les partis, n'avait pas encore abouti à l'effusion du sang; on n'était pas enfin en état de guerre civile
Dans ces conditions, les choses se passaient entre individus, comme d'habitude en pareil cas : les hommes sans armes et isolés des deux partis allaient, venaient sans être molestés, alors même qu'ils portaient l'uniforme qui distinguait les bataillons bourgeois ou la carmagnole des Jacobins.
Du reste, les bataillons mêmes n'étaient point tellement homogènes qu'il n'y eût dans chacun d'eux des hommes d'opinions opposées.
L'épuration commençait seulement à se faire.
La baronne avait parfaitement deviné l'état des esprits.
Voilà pourquoi elle s'aventurait à grimper jusqu'à la Croix-Rousse.
Pour quoi faire ?
Question insoluble pour Etienne qui supposa ce que l'on voulait lui faire supposer, c'est-à-dire qu'il s'agissait de haute politique.
S'il avait entendu la baronne questionner les gens, une fois arrivée à la Croix-Rousse, il eût compris qu'il s'agissait d'une affaire de coeur.
La baronne demandait aux passants et aux boutiquiers :
- Savez-vous, citoyens, où demeure le citoyen Saint-Giles ?
Saint-Giles était populaire : tout le monde savait son nom : mais il n'était pas riche, et il se logeait comme les petits rentiers de Lyon.
Il en résultait que la maison qu'il habitait n'était point somptueuse, peu de personnes la connaissaient.
La baronne eut donc à questionner beaucoup de monde.
Elle put se convaincre que Saint-Giles était l'idole de la Croix-Rousse : la population se montrait très-émue, très-secouée par la nouvelle des blessures du caricaturiste.
Comme toujours, l'esprit de parti dénaturait les faits.
- Oui, mon amour de fifre, disait une vieille ouvrière à la baronne, ils l'ont assassiné pour se venger de lui, parce qu'il les crayonnait.
Une jeune fille désolée répondait :
- Je l'ai vu, moi, citoyen, je l'ai vu cinq fois, oui, cinq fois ! Un si beau garçon, si franc, et qui riait si bien ! Il va mourir !
Elle avait, la petite ouvrière, une larme prête à éclore et qui ne demandait qu'à perler sur les cils : mais elle la retenait et rougissait sous le sourire moqueur du fifre, qui lui dit :
- Eh mais, tu étais amoureuse, citoyenne.
Elle ne dit pas non et soupira fort.
La baronne, en ayant trouvé par dizaines dans ces sentiments, conclut qu'une enquête bien menée aurait prouvé que toutes les fillettes de la Croix-Rousse étaient folles de Saint-Giles.
Les hommes ne parlaient que de le venger.
- Celui qui a fait le coup, c'est un bedeau, disait un charbonnier, un ancien bedeau qui commandait à de faux mariniers. Il y avait un curé réfractaire dans la bande.
- Canailles ! ils voulaient le noyer dans la Saône ! disait un ouvrier.
- C'est la garde nationale qui l'a sauvé, faisait remarquer un autre; mais elle ne croyait pas avoir affaire à lui, sans quoi elle l'aurait laissé massacrer.
- La preuve, disait le charbonnier, qu'on n'a pas arrêté le bedeau, auteur du crime.Et les commentaires se suivaient, brillants de fantaisie, étincelants de contradictions, n'ayant pas le sens commun et prouvant que le peuple lyonnais, le plus calme et le mieux doué de toute la France sous le rapport de la logique, était tout aussi capable qu'un autre de déraisonner en politique.
Enfin, la baronne trouva un libraire, crieur du journal de Saint-Giles, qui lui donna l'adresse du jeune homme.
Elle y courut.
La reconnaissance la portait et lui donnait des ailes.
Saint-Giles habitait une de ces maisons qui bordent l'escarpement de la montagne, du côté du Rhône.
Du petit atelier qu'il avait fait disposer, l'artiste jouissait d'une vue splendide.
A ses pieds, le fleuve, au loin les montagnes; sur sa tête, le ciel bleu. Il pouvait rêver à son aise.
Et il rêvait souvent.
C'était une de ces natures qui sont douées de la double puissance du rire et des larmes.
Il avait ses heures de mélancolie, ce caricaturiste qui saisissait si bien les ridicules : comme Molière, il était capable d'aimer tendrement et de souffrir cruellement.
Jamais il ne s'était bien guéri de la blessure que lui avait laissée au coeur la mort de son père qu'il adorait.
Seul protecteur, seul gagne-pain de sa mère et des petits orphelins, il avait senti peser sur lui le poids des lourdes responsabilités.
Les premières années avaient été difficiles et les privations avaient préservé Saint-Giles des débauches précoces : la misère avait trempé son caractère; son âme s'était épurée par le sacrifice.
C'est ainsi que se forment les grands artistes.
Saint-Giles avait le droit d'aspirer à une gloire plus sérieuse que celle qu'il avait acquise.
L'atelier de Saint-Giles était au quatrième étage.
Il avait voulu y être transporté; pour mieux dire, il y était monté, car la plaie débridée, il avait pu marcher facilement.
Le docteur avait dit vrai : les blessures n'offraient aucune gravité et le jeune homme pouvait espérer de sortir après quelques jours de repos.
Seulement, le docteur, prévoyant les importuns, avait recommandé à la mère du blessé d'interdire à qui que ce fût, même aux intimes, l'accès de son atelier.
Il en était résulté que Saint-Giles s'était endormi et qu'il s'était mis à rêver sous l'agitation d'une légère fièvre.
Il se revoyait sur le quai de la Saône, défendant une jeune femme : mais au lieu que ce fût une petite ouvrière, c'était une grande dame d'une beauté très provocante.
Et, en rêve, Saint-Giles en devenait très amoureux.
A peine avait-il entrevu la baronne; à peine avait-il pu distinguer ses traits; cependant, il se rappelait très bien son costume de petite ouvrière.
Aussi quand il s'éveilla en sursaut, ce qui arrive souvent dans les sommeils fiévreux, se moqua-t-il de son rêve.
- Ce que c'est que d'avoir de l'imagination, se disait-il, voilà que j'ai sauvé une princesse comme dans les romans. Et moi, démocrate, ça me flatte... en songe. Au fond, nous sommes tous des aristocrates. Le citoyen David, peintre ordinaire de la république, a dit que les artistes ne feraient jamais de bons sans-culottes : il a raison.Et il se rendormit en murmurant
- Est-ce bête ? Une princesse !Mais il refit bientôt le même rêve, compliqué d'incidents enchevêtrés les uns dans les autres et aboutissant à un cauchemar désagréable.
Quand il en sortit, Saint-Giles ouvrant les yeux, se dit :
- Je me lève ! Assez de princesses ! C'est idiot vraimentIl ne se doutait pas lui-même que la pénétration supérieure de l'artiste lui révélait le secret de la baronne, dans les veines de laquelle coulait une goutte de sang de France, Henri IV étant son ancêtre de la main gauche.
Pendant qu'il dormait encore, la baronne frappait à la porte de l'appartement occupé par la famille : un petit garçon vint lui ouvrir.
- Maman ! cria-t-il, c'est un soldat !
- Non, madame, dit la baronne en saluant militairement madame Saint-Giles. Ce n'est qu'un enfant de troupe.La baronne fit quelques pas et se sentit charmée par la vue de cet intérieur simple, modeste, mais riant.
Une propreté exquise, des rideaux blancs, des enfants roses vêtus comme des enfants du peuple, mais n'ayant ni taches, ni trous, nets comme des cristaux rincés à l'eau claire.
Les filles un peu coquettes, quelques rubans, un fichu de soie, un brin de dentelle.
Tout cela à croquer.
La baronne avait envie d'embrasser tout ce petit monde.
C'était un élan de reconnaissance ardente pour le frère, élan qui se reportait sur la famille et auquel aidait la sympathie dont il eût été difficile de se défendre pour la mère et ses enfants.
Mme Saint-Giles était le type de cette belle race de matrones lyonnaises, souche féconde et puissante d'une des plus robustes races de France.
La baronne fut étonnée de se trouver en face d'une plébéienne, au front de laquelle il lui sembla voir briller une auréole, l'auréole de la chasteté d'une mère de famille qui, le père de ses enfants mort, lui garde l'éternelle fidélité.
Mme Saint-Giles portait encore le deuil de son mari et voulait le porter jusqu'à la mort.
Mais dans la gravité des regrets, rien qui sentit la prose.
Elle ne parlait de son mari que pour honorer sa mémoire, sans se plaindre, sans jamais chercher la commisération, la pitié pour elle-même.
Si l'on cherchait à lui adresser un compliment de condoléances, elle reportait au mort l'intérêt qu'on lui témoignait.
- Oh moi, disait-elle, j'ai mon fils et tous ses enfants qui seront des hommes. Si le père pouvait les voir.La baronne qui ne connaissait de la bourgeoisie que les fournisseurs de Paris et de Versailles, la baronne qui n'avait vu de près le peuple que sous forme de laquais et de vassaux, la baronne qui ignorait l'ouvrier et surtout l'ouvrière fut surprise et touchée.
Le sentiment de son infériorité morale s'imposait déjà à elle et lui pesait.
Il fallut parler.
Elle se sentait intimidée, elle qui ne l'était jamais.
Mme Saint-Giles trouva très naturel l'embarras de ce tout jeune soldat et lui demanda :
- Que voulez-vous, mon ami ?
- Madame, dit la baronne, je désirerais parler au citoyen Saint-Giles.
- Mon enfant, c'est impossible. Le médecin a défendu de laisser pénétrer jusqu'à lui, qui que ce fût. Je n'ai même pas consenti à recevoir les membres du comité qu'on voulait envoyer près de lui en délégation.La baronne qui avait repris tout son aplomb s'écria
- Oh tant mieux ! le docteur sera content de savoir que les ordres qu'il a donnés sont si bien exécutés. Mais, pour moi, il y a exception. Je viens de sa part, et à moins que le citoyen Saint-Giles ne dorme, je dois lui dire, entre hommes, quelque chose de très-important, que le docteur a oublié de lui recommander.
- Bien, dit simplement Mme Saint-Giles, nature trop droite, pour soupçonner le mensonge.Et à famé de ses fils, elle dit :
- Ernest, monte à l'atelier, retire tes chaussures et vois si ton frère dort.L'enfant se hâta d'obéir.
En s'en allant, il jeta un regard sympathique au petit soldat qui lui sourit.
Ernest se sentit tout de suite de la sympathie pour le fifre : car, expert déjà en choses militaires, au galon du col, il avait reconnu l'emploi.
Ce galon, la baronne s'était empressée de le faire coudre, pour être bien et dûment fifre de la compagnie.
Ernest parti, la baronne posa quelques questions à Mme Saint-Giles.
- Madame, fit-el le, j'espère que le docteur, en me disant que votre fils guérirait vite, ne s'est pas trompé ? Le blessé va-t-il bien ?
- Je crois que ce ne sera rien, dit Mme Saint-Giles. Franchement, il serait malheureux qu'il mourût pour une émigrée, mieux vaudrait mourir pour la patrie !
- Mais, citoyens, ce n'est pas une émigrée qu'il a défendue ! dit la baronne qui avait tout intérêt à ne pas avouer la vérité.Et comme le bedeau l'avait fait prévenir par Suberville de la fable qu'il avait imaginée, la jeune femme la répéta mot pour mot à Mme Saint-Giles.
- Mais alors, s'écria celle-ci étonnée, le comité central se trompe.
- Absolument. La petite baronne, comme nous l'appelons, est ma cousine germaine.
- J'aime mieux que mon fils ait défendu une ouvrière qu'une vraie baronne, dit Mme Saint-Giles. Une ouvrière est utile au pays et elle travaille; une baronne, ce n'est bon à rien.Mme de Quercy tressaillit sous cette rude apostrophe lancée sans la viser mais qu'elle recevait en pleine poitrine.
Le petit Emest redescendit.
- Mon frère dort, dit-il.
- Alors, si je ne vous gêne pas, citoyenne, dit la baronne, j'attendrai son réveil, car ce que j'ai à lui dire importe pour qu'il ne fasse pas d'imprudence.
- Vous allez boire un verre de notre vin en espérant qu'il se lève, dit Mme Saint-Giles : nous avons encore près de cent bouteilles de notre clos.
- Ah vous avez un clos ?
- Oui dit-elle.Et elle fit signe à son fils d'aller à la cave.
Ernest fila comme un trait; il comptait trinquer avec le petit soldat.
- Oui, reprit Mme Saint-Giles, avec une fierté qui parut d'abord singulière à la baronne, nous avons un clos ! Nous avons même une petite maison dans le clos et depuis peu nous avons même acquis un verger, un potager et des terres. C'est mon Giles qui a gagné tout cela. Il est vrai que nous avons payé en assignats.
- Ce sont donc des biens d'émigrés !
- Oui ! Et il est bien juste que des Français qui trahissent la France, qui attaquent leur pays, il est bien juste, n'est-ce pas, que ces gens-là perdent leurs terres.
- Je suis sûre, dit la baronne en riant, qu'ils ne sont pas de votre avis.
- Mais, cependant, c'est juste ! Nos fils se feraient tuer pour défendre la terre de France, et, eux, les émigrés, reviendraient posséder cette terre chaude encore du sang de nos enfants ! Non, ce n'est pas possible.La baronne pensa :
- Eh mais, voilà un argument auquel il est difficile de répondre.Puis, tout haut, imprimant un autre ton à la conversation :
- Mes compliments, citoyenne ! vous voilà grosse propriétaire.
- Oh non ! juste de quoi vivre, et économiser sur les bonnes années, afin d'avoir quelque argent pour faire face aux mauvais jours. Mon fils n'aurait pas consenti à attendre un mois de plus pour nous faire plus riches.
- Attendre ?
- Oui, attendre pour s'enrôler.
- Comment ! fils de veuve, exempté par les lois et les décrets, il veut partir à la frontière ?
- Maisje pense bien que si vous étiez assez fort pour porter un sac et pour faire étape, vous ne resteriez pas dans la garde nationale.
- Non ! Mais moi, je ne suis pas fils de veuve.
- Mais la veuve, mon petit citoyen, n'a plus besoin de soutien : nous avons tant et tant économisé que ce pauvre Lucien (c'était le prénom de Saint-Giles) va pouvoir partir.
- Ma foi ! dit étourdiment la baronne, à votre place, moi, je lui aurais fait croire que le magot n'était pas suffisant.
- Moi... mentir... à Lucien... s'écria Madame Saint-Giles, oh ! jamaisEt elle reprit avec véhémence :
- Et non seulement je ne veux pas mentir, mais je ne veux pas voler un homme à la patrie et tricher lâchement les autre mères ! On laisse leur fils aux veuves, mais la loi, pour être juste, devrait excepter les veuves riches; et, puisque Lucien nous a mis au-dessus du besoin, moi aussi j'ai hâte d'en finir avec toutes les formalités, je vais enfin réaliser - c'est l'affaire d'un mois - la somme nécessaire en écus, pour que tout ce petit monde-là vive.S'exaltant, sans un geste, mais la tête superbe et le front haut, elle dit :
- Si dans un mois mon enfant oubliait de partir, je le prendrais par la main et j'irais l'enrôler moi-même.Elle reprit :
- Vois-tu, petit, quand les autres mères me regardent et semblent dire : "Elle est heureuse, celle-là", je suis honteuse. J'ai pourtant ma conscience pour moi; on ne laisse pas mourir de faim cinq enfants. Et je puis jurer que seule j'aurais mis le fusil aux mains de Lucien.Avec élan :
- Mais n'importe, je fais des jalouses et cela me pèse.Quand il sera parti, je le pleurerai mais j'aurai fait mon devoir et il fera le sien, j'en suis sûre. Il ne faut pas qu'une mère méprise son fils, il ne faut pas qu'un fils méprise sa mère. Je ne comprends pas comment l'on peut vivre sans s'estimer soimême et sans le respect des autres. Si le mépris public tombait sur moi à bon droit, j'irais sur le pont Morand et je me précipiterais dans le Rhône.
La baronne n'avait jamais entendu exprimer de pareils sentiments : elle ne les avait jamais éprouvés.
- Est-ce que décidément, se demanda-t-elle, le peuple ce serait quelqu'unMonsieur de Goethe avait donc raison à Valmy, en disant au roi de Prusse qu'une ère nouvelle se levait sur le monde. Et dans sa mauvaise humeur, elle posa cette question cruelle :
- Si on le tuait ?
- Depuis vingt siècles, répondit Mme Saint-Giles, les Français meurent pour les tyrans, il est temps qu'ils meurent pour la liberté.Et montrant son fils Ernest :
- Tenez, celui-ci aura votre âge à peu près dans deux ans, mais il sera plus fort que vous. Eh bien, si la guerre n'est pas finie, il partira. Si son frère est tué, il le remplacera. Si les rois font à la République une guerre de cinquante ans comme ils nous en menacent, pendant cinquante ans les mères s'arracheront les enfants des entrailles pour les jeter à la tête des rois. Il le faut. J'ai souffert d'une insulte qu'un noble a faite à mon mari et dont il n'a jamais pu obtenir raison. Il faut que nos enfants soient les égaux des plus grands seigneurs et, sous la loi, les plus hauts doivent être au niveau des humbles.Tout le sang qu'il faudra pour atteindre ce but, on le versera stoïquement.
En ce moment, contraste étrange, l'ombre d'un polichinelle dansa devant la fenêtre.
Un artiste
C'était bien un polichinelle suspendu par une ficelle et descendu d'un étage supérieur qui gambadait devant la fenêtre.
La baronne qui s'était sentie enlevée à des hauteurs tragiques par l'éloquence de Mme Saint-Giles, eut toutes les peines à s'empêcher de rire, tant ce polichinelle était drôle.
Il lui sembla, du reste, que c'était la charge d'Ernest, le second fils de Mme Saint Giles. Celle-ci voyant que le soldat réprimait son hilarité lui dit bienveillamment
- Eh ! mon enfant, ris ! Le polichinelle est drôle.Avec un soupir :
- A son âge, on ne comprend pas ce qu'il faut de sacrifices pour faire une révolution et l'on ne s'attriste pas du malheur des temps.Puis, souriant et d'héroïne redevenant mère, elle expliqua le polichinelle.
- C'est une fantaisie de Lucien, dit-elle. Il a fait la charge de tous ses frères et de toutes ses soeurs : il appelle ainsi à son atelier celui ou celle dont il a besoin.
- L'idée est originale, dit la baronne gaiement.Elle était enchantée de changer de sujet de conversation, la grandeur d'âme de cette mère républicaine écrasait les petites idées de petits dévouements au roi, de petites glorioles et de faveurs à gagner, qui faisaient le fond de l'honneur monarchique.
Mme Saint-Giles, du reste, n'était pas femme à faire du lyrisme par pose. Elle descendait des plus hautes cimes de la pensée avec simplicité comme elle s'y élevait sans efforts.
- Emest, dit-elle, va prévenir ton frère que quelqu'un désire lui parler de la part du docteur.Ernest qui semblait avoir l'agilité du singe, regrimpa trois étages et redescendit annonçant que son frère attendait le citoyen fifre.
La baronne, à cette invitation, éprouva un trouble dont elle s'étonna.
- Suis-je donc devenue si reconnaissante ? se demanda-t-elle. Et les beaux sentiments de ces gens-là me gagneraient-ils ?Tout aussitôt elle pensa :
- Espérons que non car tout ceci est bien ridicule.A cette époque comme aujourd'hui, le ridicule tuait en France. Il tuait indistinctement les bons et les mauvais sentiments.
Etrange nation que la nôtre
La mode y est reine.
Le jour où il est de mode de se moquer des patriotes les plus purs, les plus héroïques, on les tue d'un mot de Vaudeville : chauvins ! Quand on a dit chauvin, à ces époques néfastes, on a tout dit.
Et l'homme ridiculisé se tait.
La baronne de Quercy était une intelligence, peut-être même un coeur.
Elle avait été touchée, attendrie, fascinée par la splendeur de cette grande âme de femme qui venait de se développer devant elle.
Les fibres secrètes de ce merveilleux tempérament avaient tressailli. Pendant un instant, la durée d'un éclair, elle s'était demandé si elle ne jouait pas son rôle d'héroïne à contre-sens; elle venait d'être terrassée par une lueur fulgurante.
Mais la baronne était femme : elle eut la petitesse de songer aux éclats de rire des salons de Coblentz lorsqu'on y annoncerait aux émigrés qu'elle était devenue révolutionnaire comme Théroigne de Méricourt.
Elle ne raisonna pas; elle n'entrevit même une conversion possible que très confusément; elle s'empressa de chasser de son esprit l'image importune.
Elle était, du reste, préoccupée de l'émotion qu'elle éprouvait, d'autant plus vive qu'elle approchait de la porte de l'atelier.
- Comme mon coeur bat ! se dit-elle.Ernest ouvrit et dit avec la naïveté d'un gamin
- Lucien, voilà le fifre !Il s'effaça pour laisser passer la baronne.
L'artiste, un peu pâle, était assis dans un fauteuil, et sa tête puissante par l'ossature, fine par l'expression des traits, léonine par l'encadrement des cheveux noirs et de la barbe en crinière, sa belle tête au nez d'aigle, aux courbes hardies, à la bouche aristophanesque, dont le rire moqueur était corrigé par la bienveillance du regard, cette tête, qui fit l'admiration des batailleurs républicains, produisit une profonde impression sur la jeune femme.
Tout, du reste, la surprenait dans cet atelier que l'artiste s'était fait tailler à peu de frais dans le grenier de la maison.
Larges chassis vitrés par lesquels la lumière pénétrait à flots, tentures de toile sur lesquelles l'artiste avait peint des chasses du moyen-âge, dans le style des vieilles tapisseries, plafond représentant la Liberté prenant son essor et passant sur le monde qu'elle émancipait, vue merveilleuse sur le ciel, la montagne et l'eau, tout révélait dans l'ensemble le goût d'un artiste pour ce qui est beau, large et grand.
Et les détails ! Ravissants !
Comme presque tous les peintres, Saint-Giles était sculpteur : il est à remarquer même que, quand ils manient l'ébauchoir et le ciseau, les peintres ont plus de brio, plus de couleur et font plus chaud que les sculpteurs.
Saint-Giles avait eu l'idée originale de se créer un mobilier.
Le lit et les autres meubles de bois sculpté étaient taillés en plein coeur de chêne : les pendules, les candélabres et les vases à fleurs étaient en terre cuite, aussi la toilette et ses menus bibelots, aussi la grande vasque à coquillages qui servait de table à modèle au milieu de l'atelier et qui représentait le triomphe de Vénus.
Seule la déesse manquait et le modèle femme en prenait la place les jours où Saint-Giles, dédaigneux des imitations, se fiant à sa fantaisie, n'avait suivi que son inspiration : laissant de côté les styles connus et classés, ne s'asservissant à aucune règle, il avait retracé tout le drame de la jeunesse amoureuse dont chaque meuble formait un épisode.
C'était une oeuvre originale qui séduisit la baronne au-delà de toute idée; cette histoire d'amour la fascinait.
-Ainsi, pensait-elle, voilà comment il aimerait !... C'est la passion poétisée par le génie des arts !
Ne voulant pas se trahir, fine comme une mouche qu'elle était, sachant trouver le joint des situations les plus embarrassées, elle dit en jouant l'éblouissement d'un gamin qui s'émerveille :
- Comme c'est beau iciCette exclamation lui donna le temps d'admirer.
Saint-Giles, en véritable artiste qu'il était, se sentit flatté du naïf enthousiasme de ce petit soldat pour son oeuvre et le laissa regarder tout à son aise.
La baronne songeait qu'elle connaissait vingt grands seigneurs étrangers qui lui sauraient beaucoup de gré, si elle envoyait un pareil ameublement contre dix mille écus.
Alors l'idée lui vint d'assurer des dots aux soeurs de Saint-Giles s'il mourait à la frontière, l'aisance s'il en revenait.
Elle transforma donc tout le plan d'entretien qu'elle avait préparé.
Ils étaient seuls.
Ernest avait eu cette perspicacité de comprendre, de flairer qu'il eût été de trop.
- Citoyen Saint-Giles, dit-elle, je suis envoyée par le docteur pour te faire de sa part une proposition.
- Quelle proposition, citoyen fifre ? demanda l'artiste en souriant.Puis lui montrant un délicieux tabouret
- Assieds-toi.Elle prit le siège et dit
- Le docteur a vu ton ameublement et il est justement chargé d'en acheter un pour un grand seigneur étranger qui veut quelque chose d'artistique. Il trouve le tien si beau qu'il t'en offre dix mille écus.Saint-Giles secoua la tête, regarda son oeuvre et dit
- Non !La baronne leva les yeux d'un air interrogateur.
La baronne supposa que l'artiste évaluait son oeuvre plus cher.
- Le docteur, dit-elle, si la somme ne te paraît suffisante, te prie de lui faire connaître tes prétentions.
- Je n'en ai pas ! dit Saint-Giles. Je n'ai plus besoin d'argent. Ah si tu étais venu plus tôt, citoyen, quand nous amassions, sou à sou, le pain de la famille, le pain de l'avenir, j'aurais accepté avec enthousiasme; mais maintenant que ma mère est sûre de mourir tranquille après avoir élevé les enfants et donné à chacun d'eux un métier, il n'y a plus de raison pour vendre ce mobilier.
- Mais, dit la baronne, cela ferait des dots aux petites et un avoir pour créer une position aux petits.
- Des dots ! dit Saint-Giles.Et il toisa le fifre.
- Toi, tu es bourgeois, fils de bourgeois, mon garçon, dit-il.
- Bien pire, dit la baronne en riant de bon coeur. Mon père était sacristain, mon oncle était bedeau.Riant plus fort.
- C'est lui qui s'est si bien sauvé hier soir et qui t'a pris pour un voleur, rue des Trois-Maries.
- Alors, tu dois être pétri de préjugés ? dit Saint-Giles. Mais tu es jeune et je puis semer en toi un peu du bon grain des bons principes. Ça germera peut-être.
- Ma foi, je ne demande pas mieux que d'écouter un jeune homme comme toi, quoique mon oncle en dise beaucoup de mal. Tu es crâne et franc, ça me va.Puis questionnant :
- Pas de dot pour les filles, alors ?
- Si jamais un prétendant à la main d'une de mes soeurs me parlait d'une dot, dit avec énergie Saint-Giles, je le jetterais dehors comme un marchandeur de chair humaine qu'il serait.Avec la même véhémence que sa mère, qui revivait en lui
- Est-ce une jeune fille ou un sac d'écus que l'on épouse ?
- Mais une dot, ça aide à élever les enfants.
- Ah, mon pauvre fifre, quelle éducation tu as reçue ! Est-ce qu'un homme est digne d'être père, s'il ne peut gagner le pain de sa femme et de ses enfants ! C'est un fainéant ou un mauvais ouvrier, celui qui vise une dot en vue de s'établir pour exploiter les autres et s'affranchir de la sainte obligation du travail.
- Il y a du vrai là- dedans ! murmura la baronne, se parlant à elle-même.Et elle convint vis-à-vis de sa conscience que, mère d'ouvrière, mère de bourgeoise même, elle penserait de la sorte.
- En Angleterre, continuait Saint-Giles, il n'y a pas de dot même pour la fille d'un lord. Aussi, là-bas, le mariage est-il presque toujours un mariage d'amour et la loi permet-elle aux enfants de se passer au besoin du consentement des parents. Ils sont logiques, nos ennemis les Anglais !Soit ! Pas de dot ! Mais pourquoi ne pas faciliter aux garçons l'entrée de leur carrière ?
- Allons donc ! Est-ce que c'est bon, est-ce que c'est sain pour un enfant de se dire qu'il aura en main cet instrument qui aplanit la route : l'argent ! Est-ce que tu crois que je serais ce que je suis et surtout ce que je serai, car je me sens là quelque chose de plus que la caricature, dit-il en montrant sa poitrine, est-ce que je serais devenu un artiste, de simple dessinateur sur étoffes que j'étais, si j'avais eu la perspective d'un établissement assuré ?Employant une locution triviale avec la liberté de langage des ateliers
- Vois-tu, mon garçon, dit-il, pour qu'un enfant devienne un homme, un vrai travailleur, un citoyen utile qui honore sa patrie, il faut qu'il ait reçu "le coup de pied dans le cul de la nécessité".Avec une conviction profonde
- On n'est un mâle que quand on a peiné, sué, lutté chaque jour de son enfance contre l'a misère qui menace tous les foyers pauvres ! Voilà le secret de la force créatrice des grands hommes sortis de bas.Se levant et se posant dans une attitude superbe de confiance et de fierté, il dit
- Tiens, graine de bourgeois, larve de sacristie, regarde-moi, comprends et profite de la leçon.Il montra son oeuvre
- Tu vois, n'est-ce pas, qu'il y a là du talent ! C'est une oeuvre originale sortie tout entière de mon cerveau. J'ai inventé un style. Sais-tu, en réalité, qui devrait signer cette oeuvre ? C'est la Misère. Oui, la sainte misère, qui m'a fait vibrer, qui m'a élevé, qui m'a refondu, qui m'a passé à son creuset et recréé tout entier.Haussant les épaules :-Et tu voudrais que je donne à mes frères autre chose que l'instruction, le pain et un métier selon leur vocation ? Je les aime trop pour les corrompre ! Ils feront comme moi, aussi rudement que moi, et sauf la maladie, je ne connais pas un seul cas où un enfant, sorti d'apprentissage, ait le droit de s'asseoir au foyer paternel, sans y apporter son pain.
La baronne, malgré elle, s'avouait que ces principes devaient assurer à la démocratie une supériorité qui lui donnerait la victoire définitive; elle avait ressenti de l'estime pour la mère, elle éprouvait une sympathie admirative pour le fils.
- Mais, après tout, se disait-elle, c'est un artiste, ce n'est pas un manant ! Les artistes se sont assis à la table des rois.Pourquoi songeait-elle à cela ?
Elle eût été embarrassée de se l'expliquer à elle-même.
Cependant elle avait remarqué qu'à différentes reprises il l'avait regardée d'une façon assez singulière, et chaque fois, elle s'était sentie troublée. C'est que l'oeil de l'artiste a une puissance irrésistible de pénétration. Saint-Giles étudiait ce type de figure et notait les courbes.
Tout à coup, il dit :
- Décidément, c'est extraordinaire
- Peut-on te demander, citoyen, ce qui est extraordinaire ?
- Ta ressemblance ?
- Avec qui ?
- Avec une princesse.Et il se mit à rire.
- Quelle princesse ? demanda-t-elle.
- Oh ! dit-il, une princesse étrangère du pays des rêves.La baronne, devant cette échappatoire, n'insista pas sur ce point; mais elle n'avait pas tout dit; elle n'était point venue pour admirer un mobilier, si artistique qu'il fût.
- Citoyen Saint-Giles, dit-elle, revenant à son premier plan d'entrée en campagne que le chef-d'oeuvre lui avait empêché d'appliquer, je suis venue aussi de la part d'une autre personne.
- Ah ! dit Saint-Giles. Et de qui donc ?
- D'une jeune fille.
- Tiens, tiens, tiens.Et il toisa le fifre.
- Cette jeune fille ne peut pas te rendre visite : il y a des empêchements. C'est celle que tu as sauvée, la petite baronne !Mme de Quercy jugeait à propos de reprendre la fable du bedeau.
- Baronne ! dit Saint-Giles en riant; elle n'est que baronne. Et moi qui la croyais princesse ! Oh les rêves !
- Mais, dit le fifre, elle n'est ni baronne, ni princesse; c'est ma cousine germaine. - Ah, voilà qui m'explique tout. J'ai entrevu le visage de ta cousine, je l'ai reconstitué et j'ai trouvé que tu lui ressemblais. N'est-ce pas que tu lui ressembles ?
- Oh, beaucoup ! Presque à s'y méprendre, quand au carnaval je m'habille en fille.-Elle est très jolie alors, ta cousine ?
- Jolie et distinguée, c'est pour cela que nous l'appelons la petite baronne.
- Que fait-elle ?
- Elle est couturière.
- Que diable allait-elle faire si tard dans les rues ?La baronne raconta l'histoire de mariage fabriquée par le bedeau, homme peu guerrier de sa nature, mais expert en mensonges et en ruses.
- Ce qu'il y a de plus drôle, dit-elle, pouffant de rire, c'est que les gens du Comité sont convaincus que ma cousine est une vraie baronne.
- Si elle a autant de chic que tu le prétends, ça n'est pas étonnant.
- En voilà une qui ne te plairait pas, citoyen, dit la baronne.
- Pourquoi donc ?
- Mais elle a des manières de grande dame.
- Cela ne me déplaît pas, protesta Saint-Giles. Est-ce que j'aurais des façons de croquant, par hasard ? Je suis pour élever le peuple et le grandir, moi
- Tous gentilshommes, alors ! fit la baronne en riant.
- Certainement ! dit Saint-Giles.
- Enfin, voilà ma commission faite ? Ma cousine m'a dit que, ne pouvant venir te remercier, elle m'envoyait à sa place t'assurer qu'elle te serait toute sa vie reconnaisante, et toute sa vie dévouée. Mais qu'est-ce que peut faire pour un artiste comme toi une petite ouvrière en robe, fut-elle lingère par-dessus le marché ?
- On ne sait pas ! dit Saint-Giles.Puis il ajouta :
- Je dois moi-même ma première visite à ta cousine. Ce sera pour ma première sortie, si elle consent à me recevoir.La baronne allait répondre.
En ce moment Emest arrivait un peu essoufflé cette fois et il disait à son frère
- Les citoyens du Comité sont en bas et ils veulent absolument te voir. Il paraît que c'est bien une baronne émigrée que tu as sauvée.L'artiste regarda le prétendu fifre et fouilla sa pensée dans ses yeux.
La baronne n'était pas femme à se laisser prendre au filet, sans chercher à passer au travers des mailles.
Sous le regard de Saint-Giles qui pesait sur elle, elle sourit et trouva le moyen de préparer sa prompte retraite, sans que Saint-Giles la soupçonnât d'être une femme et une vraie baronne.
- Ah ! dit-elle, tu me regardes citoyen, et tu te dis : "Voilà un petit bonhomme qui fera bien de filer. Il est le neveu d'un bedeau, le fils d'un sacristain, le fifre du lieutenant Leroyer, une vraie graine de bourgeois, comme tu disais tout à l'heure."Saint-Giles riait.
Tant d'art lui fit l'illusion du naturel.
La baronne continua :
- A cette heure le Comité n'est pas content de la compagnie où le fifre joue ses plus beaux airs ?
- Pourquoi ?
- Parce que Sautemouche a perquisitionné dans la maison Leroyer, parce que ledit Sautemouche s'est grisé dans les caves avec ses compagnons et qu'on l'y tient sous clefs, en attendant son réveil. La maison est en état de siège : naturellement le Comité n'est pas de bonne humeur et s'il mettait la main sur le fifre du lieutenant, il emprisonnerait le pauvre fifre.
- Comment Sautemouche ... ?
- Mais oui... Sautemouche ... qui a bu du punch à la santé de la République avec madame Leroyer, qui a rebu dans les caves et qui est ivre-mort.
- C'est dégoûtant ! dit Lucien, mais éclipse-toi, mon garçon.
- Dis à ton frère Emest de retenir les gens du Comité dans l'appartement de ta mère, jusqu'à ce que j'aie passé devant la porte.
- J'y vais, fit Emest, je sais ce qu'il faut dire.Et il descendit.
- Au revoir, citoyen ! dit la baronne d'un ton qui parut singulier à Lucien.
- Au revoir, petit fifre ! dit celui-ci. Si tu deviens bon républicain et si tu fais ton devoir, quand tu en auras la force, engage-toi dans ma compagnie car je pars bientôt.
- Nous nous retrouverons sur un champ de bataille, fit la baronne, et nous nous rendrons mutuellement service.Elle songeait en effet à la lutte prochaine qui s'engageait dans Lyon même.
Saint-Giles comprit la pensée autrement, et lui dit :
- Allons, à bientôt, viens me voir ! Tu parais être un bon petit diable.Elle s'en alla en murmurant :
- Toi, si les balles t'épargnent je te sauverais des exécutions qui auront lieu après la victoire. Tu es du bois dont on fait les grands artistes.Elle emportait de lui une impression de très vive sympathie.
Mais ce n'était point le moment de discuter cette sympathie.
En approchant du palier sur lequel débouchait l'appartement de Mme Saint-Giles, elle entendit une voix cassante, désagréable qui criait :
- Oui, citoyenne, cette femme que ton fils a sauvée n'est autre que l'ex-baronne de Quercy, une ci-devant, une émigrée.La baronne reconnut cette voix et elle tressaillit.
C'était Laussel qui parlait.
Laussel, le mauvais génie de Châlier
Laussel qui déshonorait la Révolution par ses moeurs et la compromettait par ses violences; Laussel qui poussa Châlier dans une voie dangereuse et fatale.
Rien ne l'arrêtait.
Il était bien l'homme capable de jeter une femme dans la Saône sans pitié pour sa jeunesse et sa beauté.
A ce souvenir, la baronne eut un léger frisson.
Laussel continua :
- Et ton fils, citoyenne, ne veut pas nous recevoir.
- Le docteur l'a défendu !
- Ta ! ta ! ta ! Il doit avoir d'autres raisons.
- Tu dis, citoyen ? demanda la voix grave et calme de Mme Saint-Giles.
- Je dis que ton fils a ses raisons pour refuser sa porte : il ne veut pas nous renseigner sur cette femme : il est enchanté d'avoir sauvé une baronne, cela le flatte et il la protège.Mme Saint-Giles, hautaine, laissa tomber ces mots sur Laussel.
- Tu accuses mon fils ! dit-elle. C'est un républicain pur et sans tache. Toi que je savais corrompu, tu es un dangereux imbécile.
- Prends garde ! s'écria Laussel furieux. Tu m'insultes
- Tu m'insultes bien, toi, en accusant mon fils.
- Je vais te faire arrêter.
- Essaie ! Saint-Giles viendra me réclamer avec dix mille Lyonnais, et, si tu avais osé me faire cet outrage de m'emprisonner, je commanderais au peuple de te coudre dans un sac et de te jeter dans le Rhône, Lyon le ferait, et tu le saisLaussel, intimidé, baissa le ton.
La baronne était descendue deux marches en dessous du palier et s'était arrêtée àécouter, malgré le danger : mais elle prêta bien plus attentivement l'oreille, quand elle entendit Laussel dire en essayant de se justifier :
- Les renseignements que nous avons reçus sont sûrs. C'est une rivale de la baronne qui nous les a envoyés, nous les faisant tenir par une personne à elle, qui est à Lyon, et qui nous a fait connaître les plus petits détails des projets de cette baronne.Avec emportement.
- On ne peut douter, voyons : nous savions à quelle heure elle devait passer sur le quai de l'Archevêché - comment elle serait déguisée, qui l'accompagnerait.Un doute vint à l'esprit de Mme Saint-Giles.
- Et vous l'avez attaquée ! fit-elle.Laussel, emporté par son tempérament, venait d'ouvrir une porte au soupçon, il la ferma brusquement.
- Comment l'attaquer ? Que veux-tu insinuer ? demanda-t-il.
- Rien, dit-elle.En ce moment Emest, pour clore la dispute et supposant que son nouvel ami, le fifre, avait dû passer, dit à sa mère :
- Je pense que Lucien a fini de s'habiller.
- Alors, montez, citoyens ! dit madame Saint-Giles.Laussel parti, elle fit ouvrir la fenêtre et brûla du sucre.
- Ah ! dit-elle, quelle honte pour un parti d'employer un pareil misérable. Ces prêtres qui trahissent leur église ne feront jamais rien de bon au service de la République !Je suis sûre qu'il a tendu le guet-apens où cette baronne a failli périr et où mon fils a été blessé. Assassiner une femme !... Qu'on la juge ! Qu'on l'exécute. Mais c'est une oeuvre basse que d'égorger les émigrés, la nuit, au coin des rues.
Pendant que Mme Saint-Giles purifiait la chambre de l'air qu'avait respiré Laussel, celui-ci montait à l'atelier de Saint-Giles et la baronne descendit les étages inférieurs.
En arrivant à la porte du rez-de-chaussée, la baronne vit des individus en carmagnoles.
C'étaient évidemment des agents du comité.
Ils allaient l'interroger.
Elle improvisa sur-le-champ un moyen de passer : c'était l'anguille se glissant partout et insaisissable : elle s'écria :
- Vite ! vite ! un médecin ! Le citoyen Saint-Giles vient de se trouver mal Courez au plus près ! Moi je vais chez le chirurgien qui l'a pansé. Vite, citoyensEt elle fila comme une flèche entre les agents qui se seraient bien gardés d'arrêter pour le questionner un fifre si bien intentionné.
Une fois dehors, la baronne, ayant lestement dégringolé les pentes de la Croix-Rousse, se trouva dans les quartiers riches; là, sur un appel, vingt mille gardes nationaux seraient venus défendre un fifre de leur bataillon, si quelqu'un avait osé l'attaquer.
- Il est temps, se dit-elle, d'aller voir comment se comporte ce pauvre Etienne, car il va bientôt avoir sur les bras tout le comité central qui lui réclamera Sautemouche.Pourquoi pauvre Etienne ?
Elle le plaignait donc.
Evidemment oui.
Elle le savait amoureux d'elle et était décidée à ne pas l'aimer.
Oui ! pauvre Etienne !
Pendant que la baronne poussait cette exclamation, Saint-Giles étonné voyait arriver successivement cinq ou six médecins.
Aux cris poussés par le fifre, tout le monde s'était précipité à la recherche des docteurs, tant le peuple aimait Saint-Giles.
Et celui-ci, ayant appris que le fifre avait lancé tout ce monde à la rescousse des médecins, se mit à rire de bon coeur, comprenant que c'était là un expédient.
- Il est fin ! dit-il. C'est un drôle de garçon.Puis :
- Je le reverrai avec plaisir
- Parbleu !Et Saint-Giles, après avoir fait ces réflexions, se disputa avec le Comité refusant de croire à une baronne et tempêtant contre l'ivrognerie de Sautemouche.
Sur la nouvelle de l'orgie de leur ami, les membres du Comité s'empressèrent de courir avertir la commission permanente pour qu'elle ait à agir; c'est ainsi que Saint-Giles fut débarrassé d'eux et de Laussel qu'il méprisait.
Le monstre
L'aurore de la journée qui allait décider du sort de Lyon s'était levée sur un grand scandale.
On avait trouvé, nous l'avons dit, des carmagnoles ivres-morts sur les places de la ville et les royalistes en avaient profité pour mener un bruit énorme autour de cette affaire.
Nous savons que ces carmagnoles n'étaient pas ivres.
A Lyon, aujourd'hui encore, dans certains salons on raconte, en riant, que la baronne de Quercy versa le poison dans les verres de punch.
Comment se fait-il que jamais historien n'ait relevé ce trait du machiavélisme des monarchistes ?
Seul Michelet y fait allusion, mais emporté par le récit, il passe trop vite sur cette intrigue.
Toujours est-il que Châlier et son parti reçurent un premier et terrible coup, dès le matin, par ce scandale.
Châlier ! ...
Cet homme remplissait Lyon de terreur.
C'était l'épouvantail.
C'était le monstre.
Méritait-il donc la haine que Lyon lui avait vouée ?
Oui, celle du Lyon royaliste, non celle du Lyon républicain. Et cependant la calomnie pèse sur sa tombe comme un manteau de plomb : Lamartine l'accable et Louis Blanc ose à peine la défendre.
Pourquoi la postérité n'est-elle pas impartiale pour cet homme qu'elle ne voit qu'à travers un tissu de mensonges ? L'histoire de Lyon révolutionnaire est à refaire ou plutôt à faire.
La réaction qui a suivi l'année terrible a permis aux thermidoriens et, avec eux, aux royalistes, de fausser la vérité.
Sous le premier Empire on n'écrivait pas : la pensée était comprimée pair le sabre, et le Moniteur, seul, parlait, mentant presque toujours.Puis, vint la Restauration : avec elle la Terreur Blanche.
On inventa des légendes.
On profita de l'indignation causée par les répressions féroces de Collot-d'Herbois, de Dubois-Crancé et de Fouché, pour calomnier Couthon, qui, sur l'ordre de Robespierre, voulut épargner la ville : il en avait pourtant été chassé comme trop modéré par les Hébertistes qui mirent la pioche aux monuments et qui employèrent le canon contre les prisonniers, la guillotine étant trop lente.
Les royalistes ont confondu de parti-pris tous les partis républicains et tous leurs hommes.Et malheureusement les historiens républicains n'ont pas toujours pu faire la lumière au milieu des obscurités accumulées avec le savant génie qui caractérise les Baziles.
Tous les écrivains sont d'accord pour avouer l'orgie et la violence qui sont censées avoir présidé à la levée de l'emprunt forcé, violences dont Châlier est responsable devant l'histoire.
Violences, oui !
Les riches refusaient de payer.
Orgie, non !L'accusation n'a pour base qu'un seul fait : celui qui se passa chez M. Leroyer et que nous avons raconté et qui fut exploité avec un rare talent par les royalistes.
Quant à une mise en scène organisée par l'abbé Roubiès, l'affaire Sautemou-che, comme nous le verrons, fit dans Lyon, même sur les vrais républicains, une impression profonde et défavorable.Pourtant...
Nous avons raconté comment les choses s'étaient passées dans le salon de Mme Leroyer et dans les caves de son mari.Disons maintenant comment les royalistes surent tirer parti de l'aventure.
Ils spéculèrent sur le caractère irascible de Châlier, le chef des Jacobins, l'âme du mouvement révolutionnaire.Châlier, qui joue un très grand rôle dans l'histoire de Lyon et qui fut le martyr de la réaction en juin 1793, était un étranger qui avait conquis une situation prépondérante dans la ville.
Châlier était de petite taille. Il avait le teint bilieux, la démarche convulsive. Né en Piémont, l'extrême vivacité de son geste exagérait jusqu'à la pantomime italienne
L'éducation religieuse qu'il avait reçue au séminaire et son tempérament expliquent son exaltation dont les écrivains du temps nous ont décrit le caractère étrange.
Mais Louis Blanc y oppose le trait suivant :
- Et, dit le célèbre historien, aux approches du soir, l'énergumène s'en allait arroser le petit jardin d'un ami, dont le pavillon était à deux pas de la ville; là, tout le ravissait en extase; la moindre fleur, une feuille, un brin d'herbe; il croyait posséder un vaste champ, habiter un désert lointain.Châlier était une nature pleine de contrastes.
- Quelle secousse ne dut pas imprimer à une nature de cette trempe la Révolution Française ! s'écrie Louis Blanc. Sans l'attendre, il avait parcouru, en pèlerin de la liberté Naples, l'Espagne, le Portugal. Repoussé de partout, le soleil de 89 se lève, et voilà Châlier à Paris, frappant à la porte de Louslalot. Qui êtesvous ? Un ami des hommes. Soyez le bienvenu. Ils s'entretinrent des maux qui affligeaient la famille humaine. Soudain Châlier tombe dans une noire rêverie : il rappelle le poignard de Caton. Mais Louslalot, sévèrement : "Est-ce que ta tâche est finie ! Il faut être utile, il faut vivre".Cet encouragement de Louslalot et les exhortations des Jacobins qu'il fréquenta et dont il reçut mission de républicaniser Lyon, relevèrent le courage de Châlier.
"Et il était retourné à Lyon, emportant l'amitié de Robespierre, dit Louis Blanc, et de plusieurs autres personnages politiques très-influents, ce qui lui donna à Lyon l'autorité morale sur le parti Jacobin.
Là, il prêcha la république et la Révolution, avec emportement, avec chaleur, s'élevant jusqu'aux plus sublimes hauteurs de l'éloquence, tombant quelquefois dans le trivial, mais toujours original par la forme.
Il annonçait au peuple qu'il était lui-même son roi et qu'il fallait faire mépris de la richesse et des riches.
Il s'écriait à la tribune de son club :
Un assignat vous éblouit; peut-il compenser une goutte de votre sang auguste ? Ne sentez-vous pas la souveraineté qui circule dans vos veines ? Sachez, ah
Sachez que vous êtes des rois.
Tantôt il mêlait le rire à la menace; tantôt il trouvait des accents d'une douceur infinie. Lors de l'irruption du Club Central, la femme du concierge s'écriait en pleurant : " On veut faire mourir de chagrin ce saint homme, le bon Châlier, l'ami des pauvres... Je l'entends tous les jours. Il prêche l'Evangile... et je connais sa bienfaisance."
Il était bon, en effet, avec les humbles, désintéressé, généreux. S'il fut digne d'être aimé de ceux qui connurent sa vie intérieure, c'est ce dont témoignent de reste et l'affection courageuse que lui garda jusqu'à la fin sa gouvernante, et le dévouement absolu de ses disciples.
Quels furent ses crimes : rien que des paroles. Il en prononça de sanglantes, en effet, mais à l'adresse d'adversaires dont le langage n'était pas moins effréné que le sien. Tremblez, lisait-on dans une brochure royaliste, publiée à Lyon, contre les Jacobins, tremblez, brigands ! Souvenez-vous que les assassins de Charles Stuart sont tombés sous les coups des vrais Anglais : le même sort vous attend. C'était le ton de l'époque.
En ce qui touche la guillotine, la seule différence entre Châlier et ses ennemis, fut qu'il se contenta d'en parler et qu'eux la dressèrent, justifiant de la sorte ce mot de Bazire : "Ceux qui disent de couper les têtes ne sont pas ceux qui les coupent''.
Jamais la tendresse et la fureur ne se disputèrent une âme avec plus d'acharnement. Jamais homme ne montra plus étroitement confondus en lui le miséricordieux ami des damnés de ce monde, le tribun en délire, la sage, le bouffon, l'énergumène, le martyr. Pour donner une idée du cerveau de ce pauvre malade, il faudrait pouvoir peindre le chaos à la lueur des éclairs. Il eut des colères frénétiques, mais qui ressemblaient au désespoir de l'amour. Il est certain qu'il aimait le peuple : comme une mère aime son enfant, du fond des entrailles. Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, puis professeur &Espagnol et &Italien, il y acquit de la fortune, et n'en servit qu'avec plus de violence la cause de la misère." - Louis Blanc.
Voilà ce monstre de Châlier. Monstre oui, mais monstre par amour ardent d'un idéal de bonheur pour l'humanité.
Ce sur quoi comptaient les royalistes arriva.
Châlier s'enflamma de fureur à l'idée que l'on avait enivré Sautemouche.
- C'est un piège de ces infâmes royalistes, s'écria-t-il, flairant la vérité.Mais il ne la soupçonnait pas tout entière.
- Ils l'ont fait boire, dit-il. Ils auront mêlé de l'eau-de-vie à son vin, mais ils me paieront leur perfidie.Et sur-le-champ il prit des mesures énergiques.
Mais sa fureur devint une sorte de démence, quand il eut interrogé les carmagnoles ramassés dans les rues et quand la Ficelle lui eut dit la vérité.
Châlier vit rouge, et, pareil au taureau furieux, il courut tête basse où l'appelaient ses ennemis.
Malheureusement pour lui, Châlier qui était un homme de pensée, disons même le vrai mot, utopiste, n'avait qu'une seule des qualités nécessaires à l'homme d'action : un courage incontestable.
Mais il ne savait pas calculer un effort, juger d'une résistance, apprécier une situation au point de vue de la lutte armée.
Il se jetait tête basse dans une entreprise, comptant sur le concours du peuple qui lui manquait souvent, faute de n'avoir point su le préparer, ou qui arrivait trop tard faute d'une bonne direction.
Ses adversaires, autrement habiles, avaient déjà dressé un plan utilitaire; ils en avaient assuré la minutieuse exécution.
L'abbé Roubiès avait déjà convoqué son conseil et l'on avait résolu de profiter de l'inévitable attaque que ferait Châlier contre la maison Leroyer pour lui infliger une défaite humiliante.
- Il faut qu'il passe, avec ses Carmagnoles sous les Fourches -Caudines, avait dit l'abbé.Ettoute la mise en scène avait été réglée point par point.
Châlier, fort du décret rendu, qui mettait entre ses mains un pouvoir discrétionnaire, ne crut pas que l'on oserait lui interdire l'entrée de la maison Leroyer.
De là, une imprudence. Il ne prit avec lui que deux cents hommes, et non deux mille, comme l'ont affirmé ses ennemis, jouant sur le mot bataillon et disant qu'il en avait emmené deux avec lui.
C'était vrai, mais ces bataillons Carmagnoles en formation étaient incomplets de plus, une partie de l'effectif manquait, se reposant à domicile des fatigues de la nuit : beaucoup de détachements avaient été faits pour accompagner les commissaires dans les visites domiciliaires.
Deux cents hommes ! C'était toute la force armée que Châlier avait sous la main.
Il est vrai que les Carmagnoles, comme il les appelait, étaient armés jusqu'aux dents : mais la plupart n'avaient jamais tiré ni un coup de fusil, ni un coup de pistolet.
La Ficelle, officier dans cette troupe, avait confié à son ami Monte-à-Rebours, qu'il n'avait nulle confiance dans ces bandes que l'on n'avait jamais instruites, alors que la garde nationale s'exerçait tous les jours.
Mais Châlier avait foi en son monde.
La Ficelle, lui, plus clairvoyant, s'attendait à ce qu'il appelait une brossée remarquable.
Ainsi accompagné, Châlier traversa Lyon dans un appareil qu'il crut formidable, parce qu'il tramait à sa suite une petite pièce de canon.
Il ignorait les choses de la guerre et ses Carmagnoles ne savaient rien du service d'artillerie.
Ils partirent sans les caissons de la pièce.
Les espions royalistes qui les épiaient s'en aperçurent et en prévinrent le lieutenant Leroyer.
Comme les royalistes s'attendaient à cette attaque, ils avaient pu faire leurs préparatifs.
L'abbé Roubiès avait envoyé à tous ses affiliés des instructions précises.
Devant Châlier et sur son passage, personne, par ordre de l'abbé.
Derrière lui, les bataillons bourgeois prenaient les armes, et ils emmenaient avec eux leurs canons chargés et leurs caissons bourrés de paquets de mitraille.
Enfin, derrière les gardes nationaux, une masse de femmes, d'enfants, de curieux, tous bourgeois ou tenant à la bourgeoisie, tous hostiles aux Jacobins.
Châlier avançait de plus en plus furieux, la bile versée dans le sang et fouettant son tempérament enflammé.
C'est ainsi qu'il arriva devant la maison Leroyer.
Mais, au lieu d'y trouver des bourgeois hésitants et terrifiés, il rencontra des hommes résolus, ayant le sentiment de leur force, la certitude d'être soutenus, la gaieté des troupes bien nourries, une légère pointe de vin en tête et l'aplomb que donnent des préparatifs de défense exécutés avec soin et habileté.
A l'intérieur, le tambour battait.
Aux fenêtres, les canons de fusil reluisaient.
Aux meurtrières, percées dans la porte, pointaient des baïonnettes.
Malgré cet appareil imposant de défense, Châlier s'avança seul, sans broncher.
Il était disposé, par son éducation cléricale, à croire aux légendes de la Bible et de l'Evangile.
Il s'imaginait que l'idée peut tout, que la parole fait tomber les murailles, que la foi transporte les montagnes.
Il se figurait que sa présence et le décret allaient avoir le pouvoir de la formule magique des Mille et une Nuits : "Sésame, ouvre-toi.
Du dedans, on leur cria :
- Qui vive !Il répondit :
- Je suis le représentant de la loi et je viens perquisitionner ! Vous détenez des patriotes. Ne bravez pas plus longtemps la colère du peuple.Ah ! oui, dit une voix railleuse, tu veux parler de Sautemouche... mouche... mouche. Il se détient tout seul : il est saoul comme une grive, ce pauvre Saute ... mouche... mouche... mouche...
Les éclats de rire appuyèrent cette raillerie; puis une voix mâle demanda :
- Et qui donc vous a donné le droit de perquisitionner ?
- Le décret qui est affiché en face de vous, sur ce mur ! dit Châlier.
- Ce décret est illégal ! La maire ne l'a pas signé.
- Le premier adjoint a signé à défaut du maire ! dit Châlier.
- Par supercherie et sans y être autorisé, riposta la voix.C'était vrai.
Châlier, ayant tort, se fâcha.
- Voulez-vous obéir à la loi, oui ou non ? demanda-t-il d'une voix vibrante.A la loi, oui ! A toi, non ! répondit-on. Tu fais de l'arbitraire et nous repoussons l'arbitraire à coups de fusil.
C'était le lieutenant Leroyer qui parlait si énergiquement, enflammé par les beaux yeux de la baronne.
Une immense acclamation retentit dans la maison, saluant le défi d'Etienne.
De sourdes rumeurs y répondirent dans les rues voisines, pleines déjà de gardes nationaux, irrités contre les Carmagnoles.
- Ah, c'est ainsi ! s'écria Châlier, nous allons voir.
- Quoi ! demanda une voix claire et rieuse, celle de la baronne.Châlier, qui avait fait demi-tour, fit volte-face vivement, mais avant qu'il eût répondu, la baronne lui cria :
- Savez-vous ce que nous allons voir, citoyen Châlier ? La lune, mon gars ? Une vilaine lune piémontaise, toute rousse, que vous nous montrerez en battant en retraite, tout à l'heure.Et, sur un fifre, elle joua :
Au clair de la lune !
Un grand éclat de rire salua cette facétie du fifre.
Rien de ferme au combat comme une troupe en belle humeur.
Châlier l'ignorait.
- Vous serez tous exterminés, insolents drôles que vous êtes, s'écria-t-il. Cette maison sera rasée et je ferai semer du sel sur le terrain qu'elle aura occupé.Le fifre répondit en jouant sur son instrument :
Va-t-en voir s'ils viennent, Jean
Exaspéré, Châlier ordonna :
- Faites avancer le canon. Abattez cette porte à coups de boulets.Les Carmagnoles tramèrent leur unique canon, le braquèrent sur la porte, puis demeurèrent bouche béante et bras ballants : ils s'apercevaient qu'ils manquaient de gargousses.
- Tirez donc, disait Châlier.
- Citoyen, on a oublié les caissons, fit observer la Ficelle, qui s'était glissé près du chef et jugeait à propos d'intervenir.Ce la Ficelle était un sujet assez remarquable, que la police parisienne avait cédé à celle de Lyon, à la suite d'une affaire fâcheuse pour lui.
Agent habile, mais voleur, il n'avait pas été destitué : on l'avait engagé à changer d'air, et on l'avait envoyé à Lyon où il avait rendu assez de services pour passer officier des Carmagnoles.
Il méprisait sa troupe et, en ce moment, jugeait sainement la situation.
Pour la faire apprécier de même par Châlier que la colère aveuglait, il lui montra la rue barrée des deux côtés par des masses profondes de gardes nationaux arrivés silencieusement, il montra aussi les baïonnettes se succédant à perte de vue, et deux batteries braquées, l'une en haut, l'autre en bas de la rue; puis il dit à Châlier :
- Eux, pas bêtes; ils n'ont pas oublié leurs caissons.Châlier, de jaune qu'il était, verdit de rage.
- Si j'avais seulement deux gargousses, s'écria-t-il, on mettrait la porte bas, on se jetterait dans la maison et on massacrerait les insolents qui sont dedans.La Ficelle n'approuvait pas cette idée, mais il ne daigna même pas la discuter, puisqu'elle était impossible à exécuter.
- Nous n'avons pas les gargousses, dit-il. Battons en retraite, crois-moi, citoyen Châlier. Cela vaut mieux que de nous laisser faire prisonniers; si un seul coup de feu est tiré, nous sommes perdus.On dit que c'est dans les retraites qu'un bon général s'affirme et montre sa vraie supériorité.
Si cet axiome stratégique est admis, il faut convenir que la Ficelle avait en lui l'étoffe d'un grand capitaine, car il avait le génie de la retraite.
Comme Châlier ne se décidait pas, il lui montra les Carmagnoles.
- Vois, dit-il. Avec ces mines-là, ils ne se battront pas et baisseront les canons de leurs fusils, en signe de paix. Nous n'avons même pas la ressource de nous faire tuer.La Ficelle prononça cette fin de phrase avec l'air chagrin d'un brave qui regrette de ne pas pouvoir chercher dans la mort l'absolution de la défaite : au fond, il ne tenait pas à se faire massacrer sottement.
Châlier, lui, qui était violent, eut une inspiration de mort sincère; il prit un pistolet pour se faire sauter la cervelle, résolution prompte et désespérée de son orgueil aux abois.
La Ficelle arrêta le geste et demanda :
- Qui donc commandera les Jacobins, toi mort ?Puis il ajouta :
- Songe à la revancheChâlier poussa un soupir, baissa la tête et murmura :
- Buvons notre honte jusqu'à la lie ! Nous noierons un jour ces misérables dans le sang !Il se plaça à la tête de sa troupe, commandant la retraite.
Comme l'avait prévu la Ficelle, derrière Châlier, les Carmagnoles mirent l'arme sous le bras.
Tout à coup, l'on entendit le fifre jouer
Bon voyage, monsieurDumollet !
Et, audacieusement, la baronne, faisant ouvrir la porte, sortit avec un piquet; elle accompagna la retraite des Carmagnoles en jouant son air narquois.
Mais derrière le piquet apparut un étrange cortège.
Lorsque les hommes politiques du parti girondin à Lyon, dans leurs lettres à leurs amis de la Convention parlèrent de la manifestation spontanée qui éclata ce jour-là contre le comité central, ils furent ou de mauvaise foi ou aveugles.
La main des organisateurs royalistes se voyait, se sentait partout.
Les mots d'ordre circulaient depuis le matin.
Nulle part le rappel ne fut battu et cependant partout, sur de simples signaux faits de vive voix, les gardes nationaux en uniforme sortaient des maisons, se formaient et descendaient vers la maison Leroyer.
Le point de ralliement était donc désigné d'avance.
L'abbé Roubiès, nous l'avons dit, et les écrivains royalistes l'ont avoué, avait présidé un comité d'affidés qui, eux-mêmes, avaient chacun de nombreux adhérents auxquels on donnait des ordres promptement exécutés.
Lorsque l'abbé eut mis en mouvement toute cette masse bourgeoise indignée des violences de Châlier et des insolentes brutalités des Carmagnoles, lorsque cet agitateur habile et sournois sut son armée sur pied, il prit sa canne, son chapeau et s'en alla par les rues avec son comité, dont étaient le marquis de Tresmes, Madinier et M. de Virieu afin, disait-il, d'accoutumer les Lyonnais à voir des figures royalistes.
Tous les partisans de la monarchie si nombreux dans les bataillons bourgeois, saluaient l'abbé Roubiès passant dans les rangs, et ils disaient à leurs voisins, répétant un mensonge :
- Vous voyez bien, ce petit rentier, le citoyen Roubiès
- oui !
- Eh bien ! c'est un rude homme. Il a donné le signal de la résistance et l'a organisée.
- Vraiment
- Oui. Et quand on est venu chez lui pour l'emprunt forcé, il a montré des feux allumés dans ses trois cheminées : il y brûlait ses meubles : puis il a jeté dans le brasier tous ses assignats, toutes ses valeurs."Oh ! Oh ! " disaient les lyonnais, pleins de respect pour un homme capable de détruire sa propriété plutôt que de céder à des exigences.
Et Roubiès devint populaire en un instant.
Il n'avait cependant rien brûlé, n'ayant même pas de domicile avéré à Lyon.
Cependant, grâce à cette fable, il fut plus tard nommé secrétaire de la commission prétendue républicaine qui remplaça le comité central jacobin, après la victoire des Girondins, et qui administra la ville pendant le siège.
Avec Roubiès, Madinier.
A celui-là, on faisait une chaude ovation.
D'abord, tous les Lyonnais le connaissaient comme industriel et commerçant.
Puis, aidé par ses ouvriers, il avait jeté dehors les commissaires de l'emprunt forcé, et ceci n'était point un conte.
De plus, en les poussant sur le pavé, il leur avait dit
- Aujourd'hui, je vous fais passer par la porte de ma maison : fin courant, je vous ferai passer par les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville.Fin courant !
Le mot était bien négociant, et il faisait plaisir aux Lyonnais.
Aussi Madinier fut-il accepté, proclamé, dès ce jour là, général de la garde nationale.
Quant au marquis de Tresmes, il se montra tout rond et bonhomme, serrant les mains qui se tendaient vers lui et improvisant des mots burlesques sur les gens du comité.
Ces calembours firent le tour de Lyon.
C'est ainsi que, portés par la faveur populaire, l'abbé et les siens se trouvèrent assez vite au premier rang de la compagnie de tête, celle qui avait braqué les canons du côté par lequel Châlier opérait sa retraite.
L'insolence aux yeux, le dédain aux lèvres, ils attendaient le tribun qui, battant en retraite, venait à eux.
Naturellement, le capitaine commandant la compagnie de tête était un royaliste qui, naturellement aussi, se disait Girondin.
Il avait ses ordres, et il allait les exécuter sous les yeux de Roubiès, son chef secret.
- Qui vive ! cria-t-il à Châlier, quand celui-ci fut à vingt pas.Comme Châlier ne répondait pas, la Ficelle prit sur lui de répondre
- Amis !Les gardes nationaux se rangèrent alors le long des maisons, formant à droite et à gauche une haie épaisse de trois rangs, l'arme au pied.
De proche en proche, jusqu'au plus loin, la manoeuvre de cette compagnie fut imitée, et Châlier eut le pressentiment de ce qui allait arriver : mais il était poussé par une inexorable fatalité, et il s'avança.
Il ne voyait plus les choses et les hommes que vaguement, ses oreilles tintaient, son front comprimait à peine la formidable tempête qui se déchaînait sous son crâne, ses yeux étaient jaunis par la bile, ses joues s'étaient creusées et la face cave avait une apparence cadavérique.
A le voir, on aurait dit le fantôme vivant du fanatisme humilié et vaincu.
Derrière lui, la Ficelle, avec sa tête de loustic parisien, souriait agréablement à ses ennemis, formant un singulier contraste avec son chef.
Il semblait dire :
- Voyons, citoyens, nous sommes aplatis; soyez généreux.Mais Lyon n'est pas Paris.
Lyon ne plaisante pas volontiers.
Lyon ne se laisse pas désarmer par une risette.
Dès que Châlier et les siens furent engagés entre les deux haies et que toute la troupe des carmagnoles fut dans ce défilé hérissé de baïonnettes, une compagnie se massa brusquement, "croisant-elle", comme on dit sur le Champ-de-Mars, et elle arrêta net la marche des carmagnoles.
Puis, derrière ceux-ci, le piquet qui les suivait barra le chemin, si bien que la troupe de Châlier fut littéralement encadrée.
Il y eut un moment de silence lourd, pendant lequel on n'entendit que les sons aigus du fifre de la baronne jouant l'air de menuet
Me voilà pris dans vos filets
Sur un signe de l'abbé Roubiès, Madinier s'avança et d'une voix forte il s'écria
- Bas les armes et la vie sauve ! Pas un mouvement ! sinon... la mort !Les carmagnoles, imitant l'exemple de la Ficelle, qui, comme chef, crut devoir s'exécuter le premier, tendirent leurs fusils, leurs sabres, leurs pistolets aux gardes nationaux, ceux-ci s'emparèrent aussi du canon.
Pas un cri !
D'un côté, la peur d'être massacrés après le désarmement : de l'autre, une résolution farouche de tuer si les carmagnoles faisaient résistance.
Châlier, sortant comme d'un rêve, leva les yeux, vit les siens réduits à l'impuissance et il porta vivement la main à son pistolet qu'il arma.
Voulait-il tuer Madinier, comme on l'a supposé ?
Il est bien plus probable qu'il allait se suicider, revenant à sa première résolution.
Mais un coup de canne sur son poignet lui fit lâcher l'arme qui tomba à terre.
C'était le marquis qui avait frappé Châlier avec sa badine qui, très légère en apparence, était en réalité une tige d'acier peinte en roseau.
- Ne jouez donc pas avec les armes à feu, mon ami, ça brûle ! dit le marquis.Un incident prévu par M. Suberville, se réalisa.
Châlier frappé poussa un cri terrible : ses nerfs crispés se tendirent, ils se débattit dans des convulsions effrayantes et tomba dans une attaque d'épilepsie qui contracta horriblement ses membres.
- Vous voyez ! dit alors l'abbé profitant de l'incident, c'est un démoniaque, un possédé.Et, sur l'ordre de l'abbé, on se procura un brancard, sur lequel le malheureux Châlier fut placé.
Il continuait à écumer et à râler. son corps ressemblait à celui d'un ver qui se débat sous un pied brutal.
A cette époque, on croyait encore à Dieu, au diable, aux exorcismes, aux possédés.
L'abbé Roubiès voulut exploiter cette attaque qui mettait son adversaire dans un état aussi épouvantable.
Il fit signe à un garde national d'une superbe prestance et d'un aspect majestueux : c'était un suisse d'église.
L'abbé lui parla à l'oreille.
Le suisse abandonna son fusil, prit une épée nue, empruntée à un officier et se plaça devant le brancard.
Alors, après que la double haie fut reformée et que le passage fut redevenu libre, l'abbé Roubiès cria d'une voix retentissante :
- Il faut faire passer ces misérables sous les fourches caudines ! Haut les baïonnettes, citoyens, et formez la voûte d'acier !L'idée fut acceptée avec enthousiasme et les fusils furent tendus à bout de bras, les pointes des baïonnettes penchées les unes vers les autres.
La scène prit un caractère imposant et solennel.
- Allez ! dit l'abbé.Alors, levant son épée, et, montrant Châlier sur son brancard, le suisse faisant fonction de héraut, cria, d'après les instructions de l'abbé
- Laissez passer la justice de DieuEt le cortège se mit en marche.
Le marquis de Presle avait pris une ingénieuse initiative.
Il avait lancé quelques affidés en avant.
Ces hommes recommandaient d'imiter la manoeuvre des compagnies précédentes et ils annonçaient que Châlier venait d'être excommunié par un prêtre réfractaire : celui-ci avait appelé sur lui la vengeance du ciel et le monstre était tombé comme foudroyé.
Les foules sont sujettes à des émotions nerveuses qui réagissent même sur les individus les plus réfractaires.
Il y avait des gens de peu de foi parmi les gardes nationaux : tous, cependant, subirent l'influence du spectacle qui passait sous leurs yeux.
Et, aujourd'hui encore, des Lyonnais vous affirment sans rire que rien n'est plus vrai que la légende de Châlier foudroyé par une excommunication.
Elle passa, ce jour-là, la justice de Dieu, comédie inventée par un prêtre.
Quelques mois plus tard, la justice du peuple s'abattait sur Lyon et passait à son tour sur la ville comme une tempête de sang.
Ignominie
La représentation organisée par les royalistes dans les rues de Lyon avait été combinée de façon à satisfaire tous les goûts.
Après le tragique, le comique.
Derrière les émissaires annonçant la justice de Dieu, d'autres, après le passage de Châlier, recommandaient à la garde nationale de ne pas rompre les rangs.
Vous allez voir ! Vous allez voir ! Un défilé d'ivrognes. On se croirait en carnaval ! Un municipal dans les vignes du seigneur ! Les commissaires de l'emprunt forcé conservés à l'eau-de-vie !
Puis une chanson, deux chansons, trois chansons improvisées par le marquis de Tresmes, avec refrains variés
La mouche sautera, etc ...
La mouche saute, etc...
La mouche a sauté, etc ...
Et des allusions menaçantes
Ilfait venir la guillotineEt veut qu'on monte la machine.
C'est lui qui l'étrennera,
Sautemouche sautera,Tra tra traderidera !
Prévenus de la sorte, les gardes nationaux, les femmes et les enfants à qui l'on avait laissé percer la haie, beaucoup de monde aux fenêtres bondées de têtes curieuses, tout Lyon enfin, attendaient le second cortège !
Il y avait dix minutes d'intervalle entre le drame et la parade.
Tout était si bien combiné par l'infernale habileté de Roubiès et de ses acolytes que des chanteurs ambulants couraient les rues, vendant les chansons du marquis de Tresmes à la hâte et les chantaient eux-mêmes, ce qui faisait que les gardes nationaux les chantaient aussi sur le champ et en savaient les airs avant le défilé, les chantres d'église les ayant appris la veille et dirigeant les choeurs.
Ils lisaient les paroles sur des cahiers.
La marche des ivrognes était donc exécutée au milieu des refrains comiques elle s'annonçait par des improvisations fantaisistes et sautillantes que jouait un fifre marchant en tête du défilé.
La baronne ressemblait à un petit démon et elle sifflait si crânement et si spirituellement, elle était si jolie et si malicieuse, que les Lyonnais lui criaient :
- Bravo ! le fifre !La population adopta le fifre qui devint l'enfant chéri de Lyon et dont la réputation ne fit que croître; elle est restée légendaire.
Venait, derrière le fifre, un piquet.
Puis, des hommes portant des pancartes immenses sur lesquelles étaient crayonnées et enluminées des caricatures représentant les scènes de l'orgie.
Enfin, suivaient les civières sur lesquelles les Carmagnoles vrais ou faux et Sautemouche étaient étendus dans l'état où les avait mis madame Adolphe, couverts de lie et de boue détrempée par le vin, puant l'orgie, sales, débraillés, dégouttants : quelques-uns, sortant de leur torpeur, se soulevaient, retombaient, prononçaient des paroles incohérentes et tendaient les bras à la foule.
.A l'aspect de ces malheureuses victimes du génie inventif de la baronne, l'indignation des uns, l'hilarité des autres éclataient, formant un concert formidable de lazzi, d'injures, de moqueries et d'imprécations !
Les femmes criaient, formant chorus avec Mme Adolphe qui, comme une saoule, s'attachait à sa victime et marchait près de la civière de Sautemouche en se livrant à une pantomime effrénée.
Elle excitait des mégères qui s'étaient jointes à elle et qui souffletaient les carmagnoles, leur crachaient à la figure, les fouettant et leur jetant de la fange ramassée dans les ruisseaux, qui alors ne séchaient jamais.
Dans la foule, pas une protestation contre ces indignités : les têtes étaient trop montées pour que la voix de la décence parlât et rappelât les citoyens au sentiment de la pudeur.
Sur les places, le cortège s'arrêtait et les mégères dansaient des farandoles en criant à tue-tête :
Saute... Saute... Saute... Mouche
L'esprit de parti s'empara ce jour-là de Lyon à ce point que les femmes de la bourgeoisie, même de la haute bourgeoisie, sortirent de cette réserve un peu prude que l'hypocrisie des moeurs lyonnaises leur imposait alors comme aujourd'hui.
Elles se laissèrent entraîner par la haine jusqu'à se joindre, du moins sur le passage du défilé, aux bandes de blanchisseuses dévergondées que menait Mme Adolphe et qui faisaient le sabbat autour des civières.
Les femmes bien élevées trouvaient des mots orduriers pour les lancer à ces ivrognes et des gestes de Messaline pour les conspuer.
C'était un déchaînement affreux qui soulevait le coeur.
Pour prolonger la scène, les mégères faisaient des poses fréquentes et multipliaient les sarabandes autour des civières.
Enfin épuisées, échevelées, haletantes, ces harpies arrivèrent devant la mairie.
Là, une députation de la garde nationale, le lieutenant Leroyeren tête, vint prier les municipaux de recevoir leur collègue Sautemouche.
Les autres de la minorité, les Girondins, s'écriaient que Sautemouche les avait déshonorés; quelques-uns riaient de bon coeur et se tenaient pour ravis de cette aventure.
Dehors on criait :
- Les... cipaux ! Aux fenêtres les... cipaux.Etienne se contentait de demander un reçu.
Un conseiller de la minorité le lui donna, libellé comme l'exigeait le lieutenant, conseillé par Roubiès.
"Reçu des mains de la garde nationale de Lyon, le citoyen Sautemouche et douze Jacobins ivres-morts".
Etienne triomphant ouvrit une fenêtre et les clameurs cessèrent.
Il lut le reçu.
On applaudit à outrance, un hourra immense retentit, on cria
- Vive le lieutenant ! à bas les ... cipaux ! Mort aux JacobinsMais presqu'aussitôt un grand cri éclata :
- Vive la République !La majorité était républicaine et prouvait qu'elle l'était.
Le marquis de Tresmes se pencha à l'oreille de l'abbé et lui dit :
- Diable ! qu'en pensez-vous ! Ils ont l'air d'en tenir pour la République.
- Oui pour la République modérée... dit l'abbé. Et quand le moment sera venu, ils seront bien forcés de tourner à la monarchie et de reconnaître le roi que les années vendéennes, aidées par l'Europe en armes, auront imposée aux Parisiens.Puis il dit autour de lui :
- C'est assez pour aujourd'huiAussitôt Madinier, suivi d'Etienne, fit sur le perron un discours pour engager la garde nationale à se retirer, satisfaite d'avoir rempli son devoir; mais il l'engagea à se tenir toujours prête pour s'opposer aux violences des Jacobins, s'ils osaient recommencer leurs attentats.
La garde nationale de Lyon avait une force énorme : la discipline.
Cette bourgeoisie sentait le besoin de l'union et de l'obéissance; elle eut le tort de laisser les royalistes profiter de ses instincts sages et du besoin d'ordre qui lui mettaient les armes à la main.
A la voix autorisée de Madinier, les officiers firent faire demi-tour à leurs bataillons.
En un instant, la place fut évacuée même par les mégères, car les danses de ces sauvages tournaient à la bacchanale.
Etienne envoya sa compagnie balayer cette tourbe.
Et, comme Mme Adolphe se montrait récalcitrante, il la fit enlever par un piquet de quatre hommes.
C'est ainsi qu'on la ramena prisonnière à la maison où force fut de l'enfermer dans le petit caveau transformé en cachot pour cette furie.
On ne la lâcha qu'au bout de deux heures, quand son accès d'hystérie fut passé.
Les prétendus ivrognes, abandonnés sur les civières, furent transportés chez eux par leurs amis.
Les Auvergnats transformés en Carmagnoles ne comprirent rien à cette mascarade, sinon qu'ils avaient chacun un écu en poche, explication muette mais significative dont ils se contentèrent.
Châlier, soigné par son médecin, sortit de sa terrible crise; mais il en conserva un tremblement nerveux et un certain trouble intellectuel.
Après de tels outrages, quoi d'étonnant qu'il fut atteint de démence sanguinaire ?
L'abbé s'y attendait bien, car il réunit son conseil.
- Messieurs, dit-il aux conjurés, le gant est jeté. Ou Châlier nous guillotinera ou nous guillotinerons Châlier, à moins que quelqu'un ne nous en débarrasse quand il aura jeté son premier feu et provoqué par des défis furieux la bourgeoisie lyonnaise.La baronne qui, sous son costume de fifre, assistait à la séance, demanda en souriant :
- Est-ce que vous ne nous avez pas parlé d'une Judith, d'un ange de l'assassinat ? Il me semble avoir ouï dire qu'une certaine soeur Adrienne s'essayait à ce grand rôle.
- Oui, baronne ! Et je crois à la réussite ! Cependant, si Châlier échappe au poignard, il y aura une rude bataille, car il prendra mieux ses mesures; je recommande à tous l'activité et l'énergie; soyons prêts pour le 31 mai à culbuter la municipalité et à nous emparer de l'Hôtel-de-Ville.Il donna ses instructions à chacun, puis il termina en disant à la baronne
- Madame, soeur Adrienne, dont vous me demandez des nouvelles, vient d'assister au grand spectacle de la honte et des humiliations de Châlier. Cette scène doit avoir produit sur l'esprit de notre moderne Judith un effet extraordinaire : elle était déterminée à agir, elle doit maintenant en brûler d'envie. Vous pouvez donc écrire à monseigneur le régent, qu'à moins d'un miracle, les jours de Châlier sont comptés. Cependant, comme il peut arriver que le miracle se réalise et qu'il en réchappe, nous ne compterons que sur nous et nous prendrons quand même l'Hôtel-de-Ville.
- A quand le coup de poignard ? demanda la baronne froidement.
- Demain, après-demain peut-être. Châlier ne peut manquer de prononcer à son club quelque discours épouvantable pour sa rentrée sur la scène politique après l'aventure d'aujourd'hui. Ce discours justifiera le meurtre de son auteur qui aura lieu à la fin même de la séance.L'abbé Roubiès avait parlé d'un couvent et d'une soeur Adrienne.
Il y avait donc à Lyon un couvent et des soeurs.
Mais il ne s'agissait évidemment pas d'un couvent comme il en existe lorsque la loi les tolère ou les approuve.
Même à Lyon, il eût été dangereux de braver ouvertement les décrets de sécularisation : c'eût été trop d'imprudence; partout on avait l'air d'obéir à la loi.
Quelques communautés étaient passées M'étranger.
Plusieurs s'étaient dissoutes momentanément.
Un certain nombre de religieuses avaient épousé civilement des citoyens enchantés de gagner des jolies filles, très intéressantes du reste, à la République et de donner à celle-ci des défenseurs en collaboration avec des épouses de JésusChrist.
La plupart des communautés, à Lyon notamment, paraissant se soumettre aux décrets, avaient fait mine de se disperser : en réalité, elles restaient constituées, mais les soeurs ne portaient plus le costume.
Parmi ces communautés qui trichaient avec les décrets, il en était une, celle des filles de Saint-Régis qui était dirigée par l'abbé Roubiès comme père spirituel.
Réduite à une supérieure, à deux mères, à cinq novices, cette communauté vivait très secrètement dans une rue perdue du faubourg des Brotteaux.
L'existence de ce couvent clandestin en plein faubourg de Lyon prouve, malgré les précautions prises par les intéressées, que la population était en somme très disposée à la tolérance.
Dans cette maison des Brotteaux, les soeurs vivaient recluses, n'ayant pour promenoir qu'un petit jardin entouré de hauts murs.
Elles ne sortaient jamais que par ordre, ou, si l'on veut, par permission de l'abbé Roubiès.
Pour les voisins, la supérieure se disait l'aïeule des novices.
Des deux soeurs, une prétendait être la tante, l'autre la mère de ces novices.
Et tout ce monde, vêtu bourgeoisement mais modestement et sévèrement, se tenait très renfermé, je l'ai dit, servi par une tourière qui faisait la cuisine et les commissions.
La supérieure était une ex-belle femme au profil très accentué, dominatrice, violente sous une apparence calme et croyant qu'elle ne ferait jamais assez de prières aux autres pour que Dieu lui pardonnât son passé.
Elle avait eu un tempérament ardent.
Rien de sombrement austère comme ces femmes dont le coeur a flambé d'un si beau feu d'amour quand elles avaient toutes leurs dents et tous leurs cheveux.
Ce qu'était l'abbé Roubiès à la supérieure, les uns ont dit son fils, d'autres son neveu.
Fils ?
Il aurait pu l'être, car la fanatique d'alors avait autrefois assez aimé pour être devenue mère.
En tous cas, il l'appelait indifféremment ma tante ou ma mère.
Ma mère en religion.
Ma tante, au point de vue civil.
Mais elle l'était peut-être bien au point de vue réel
Elle l'aimait assez égoïstement, du reste, mettait son orgueil en lui, et elle prétendait que, sans lui, elle serait allée insulter Robespierre pour monter sur l'échafaud avec joie; c'était une pose.
Il y avait dans cette tendresse de la tante ou de la mère de l'abbé Roubiès un je ne sais quoi de charnel qui le gênait; il la tenait froidement à distance.
Ces vierges folles, devenues des saintes, conservent dans les amitiés permises, quelque chose de trop ardent qui inquiéterait leurs confesseurs, si les confesseurs étaient gens à s'alarmer de si peu.
Grâce aux secours de quelques familles très riches de Lyon, la communauté vivait dans l'abondance.
Ce n'était pas un de ces couvents où les macérations sont à la mode et où les soeurs se privent de nourriture jusqu'à s'émacier.
Telle n'était pas la direction qu'avait imprimée l'abbé Roubiès aux soeurs, par l'intermédiaire de sa tante.
Mais, au point de vue moral, on pratiquait l'ascétisme le plus mystique qui, combiné avec la bonne chère, provoquait de violentes exagérations : l'abbé avait depuis peu ordonné un redoublement d'exercices religieux pour pousser les soeurs dans la voie extatique.
Toute sa science de prêtre fort semblait avoir été dirigée vers ce but : faire naître dans la communauté cette étrange maladie morale qui s'appelle l'érotisme des cloîtres; il s'était ingénié à instituer une règle qui aboutirait à ce résultat :
"Produire des filles hystériques par l'excès des forces physiques non employées, par l'abus des prédications passionnées et des méditations prolongées."
Il se passait à huis-clos, dans la communauté, des scènes étranges : on avait si bien entraîné ces malheureuses soeurs que toutes étaient somnambules.
Souvent, au cours des méditations, l'une d'elles tombait en extase et se mettait, comme la prêtresse antique, à vaticiner, prédisant à la République la ruine et la mort, menaçant Châlier et les républicains du poignard des filles de Sion, annonçant qu'une femme sauverait la France.
Telles étaient les conséquences de la méthode savante d'entraînement religieux que l'abbé Roubiès faisait appliquer à la communauté, en la combinant avec l'ingestion de certaines drogues empruntées à la pharmacie des cloîtres et aux traditions du Moyen-Age ; mais ces crises de fanatisme étaient aussi causées par les prédications d'un moine d'une éloquence singulière, aussi fanatique, aussi exalté que Châlier; l'abbé Roubiès envoyait souvent ce moine à la communauté pour y entretenir le feu sacré de l'assassinat.
Ce moine était un Espagnol qui parlait fort bien notre langue, car il avait servi dans notre armée comme officier.
Cet homme devait avoir de fortes tentations.
Il était sincère dans ses exaltations catholiques, mais sa vie ne devait pas être pure.
En France, nous ne comprenons pas ces types de moines espagnols alliant la nature la plus lubrique à la foi la plus vive, courant pendant des semaines les mauvaises maisons qu'ils scandalisent par l'emportement de leurs sales passions; puis allant, couverts de cendres, la discipline au poing, expier leurs fautes dans le secret de leurs cellules.
Ces moines doivent même souvent à l'impétuosité du sang une éloquence dont ont fait preuve ceux qui prêchèrent la guerre de l'indépendance contre nous sous le premier Empire.
C'est une éloquence enflammée sans logique, sans suite, mais pleine d'images saisissantes, d'élans impétueux et de mouvement.
Un de nos écrivains ecclésiastiques a qualifié ces moines espagnols de tribuns de la "chair" catholique.
Ils exercent en effet sur les masses surtout, sur les ignorants et les femmes, une action fascinante.
Le moine qui prêchait au couvent des Brotteaux était de ceux-là
Ce moine qui s'appelait Dom Saluste était réputé pour les succès qu'il obtenait comme prédicateur.
Sa renommée était bien établie à Lyon où il avait prêché souvent, appelé par l'archevêque qui le connaissait.
C'est à lui que l'abbé Roubiès avait confié le soin de fanatiser les soeurs du couvent clandestin des Brotteaux.
Sous la parole de ce prêtre étrange, ces coeurs de filles hystériques avaient vibré.
Tout avait donc été mis en oeuvre pour préparer ces malheureuses à l'assassinat de Châlier.
Mais l'une d'elles surtout avait été reconnue plus apte à accomplir cette oeuvre de sang.
C'était cette soeur Adrienne dont l'abbé avait parlé à la baronne.
C'était celle-là qui semblait prédestinée pour ce meurtre.
C'était à elle que le moine espagnol, la couvrant d'un regard ardent, adressait ses brûlantes exhortations.
Soeur Adrienne était une beauté froide, correcte, aux traits presque rigides, mais d'une pureté de lignes qui rappelait les bas-reliefs antiques de la grande époque de Périclès.
Elle avait vingt ans
Pour les autres, c'était la jeunesse, printemps de la vie, l'amour, les doux enivrements de la sève qui monte et fait éclater les splendeurs du sein.
Pour elle, c'était l'ennui profond, l'ennui terrible de la recluse, le mortel ennui.
Pour elle, c'était la dépense effrayante des forces nerveuses pendant les extases, les mornes abattements ensuite.
Pour qui eût su deviner la femme sous la soeur, Adrienne eût paru ce que la nature l'avait faite, une fille pure, chaste, belle, d'une haute portée intellectuelle, capable de se dévouer et d'aimer jusqu'aux plus sublimes sacrifices.
Le cloître, les habiletés du père Roubiès et les prédications du moine espagnol, nature sauvage, âme délirante, parole fulgurante, avait étouffé tous les germes humains dans ce coeur et ce qui était bon, grand, généreux, avait avorté ou s'était monstrueusement développé à contre-nature.
Adrienne était devenue si fanatique que c'était sur elle surtout, sur elle seule même que l'on comptait pour exécuter le plan d'assassinat des Compagnons de Jéhu.
Aux prédications passionnées du moine, le père Roubiès joignait les exhortations les plus insinuantes de sa parole.
Il ne doutait pas qu'une nature aussi élevée que celle d'Adrienne ne fût sensible aux excitations de l'orgueil : il exploitait cette corde.
Il montrait à la jeune fille son glorieux avenir, lorsque, remontant sur son trône, le roi la ferait nommer abbesse mitrée, lorsque le Pape la désignerait par un encyclique à l'admiration et à la vénération du monde.
Il lui ouvrait d'immenses horizons.
Et ces mots magiques, gloire immortelle, paradis éternel, ange sauveur de l'Eglise et de la monarchie, Judith Française, nouvelle Jeanne d'Arc, tombaient sur un esprit naturellement porté à voir grand, mais dont on avait faussé le point de vue.
Telle était soeur Adrienne que la nature avait créée pour être la mère auguste de grands citoyens, et dont les prêtres avaient fait la vierge stérile ambitionnant l'honneur d'assassiner un Jacobin.
Or, le jour de la manifestation, l'abbé Roubiès avait envoyé un mot à la supérieure.
Aussitôt, celle-ci avait ordonné à soeur Adrienne de s'habiller pour sortir du couvent avec elle.
Sortir !
Ce mot produit un effet étrange sur une recluse.
Adrienne en était arrivée peu à peu à ce point qu'elle était hantée par l'obsession de l'assassinat.
Elle se livrait à toutes les puérilités de la dévotion pour plaire à Dieu et pour qu'il daignât la désigner comme l'instrument de ses châtiments.
C'est dans ces circonstances que la supérieure était venue lui dire Nous sortons !
Soeur Adrienne, à l'idée de mettre le pied dehors, s'était mise à pleurer.
Elle était la plus exaltée dans le rigorisme et voulait respecter son voeu de réclusion.
Elle avait protesté avec énergie.
La supérieure avait insisté avec autorité.
Soeur Adrienne avait fermement opposé ses voeux à cette sortie.
La supérieure avait commandé impérativement.
Alors, soeur Adrienne avait baissé la tête et s'était déclarée prête à obéir, protestant que sa supérieure était responsable de ce manquement à la règle.
- Ordre du père Roubiès pour le salut de l'Eglise ! avait répondu la supérieure.Les yeux de la jeune soeur avaient brillé d'un feu ardent et sombre.
- Le grand jour de la délivrance de Lyon serait-il donc arrivé ? avait-elle demandé.
- Il approche ! avait répondu la supérieure. Que toutes se préparent ! Il faut des victimes au Seigneur.Soeur Adrienne, dès lors, avait montré une ardeur extraordinaire et s'était hâtivement préparée à cette sortie qui l'effrayait quelques minutes auparavant. Dix minutes après, elle quittait le couvent avec la supérieure.
Ce que l'abbé Roubiès avait voulu en faisant assister soeur Adrienne à l'humiliation de Châlier, c'était le lui montrer sous le coup de la colère d'une ville, c'était produire sur elle cette impression que cet homme était chargé de malédictions.
Rien de plus propre que la mise en scène dont nous avons décrit les phrases pour frapper l'imagination affolée de soeur Adrienne.
Déjà elle aspirait ardemment à l'honneur de l'assassinat; mais sa victime restait pour elle à l'état de conception vague.
La vue de Châlier chargé, comme elle devait le croire, de la colère des hommes et de celle de Dieu, devait la rendre implacable dans ses desseins.
Cet homme allait lui inspirer par sa laideur une répulsion invincible, par ses contorsions épileptiques une haine puisée dans la conviction qu'il était possédé.
Dès lors, selon les justes prévisions de l'abbé Roubiès, elle marcherait sans hésiter dans la voie sanglante qu'on avait tracée.
Comme il l'avait dit, à moins d'un miracle, Châlier devait mourir comme Henry III, comme Henry IV, sous le poignard de l'Eglise tenu cette fois par une main de femme.
Lorsque soeur Adrienne reçut l'impression de l'air extérieur, elle se sentit oppressée comme le prisonnier habitué à l'air de son cachot et qu'étouffe une atmosphère plus pure.
Cette malheureuse créature marchait comme un fantôme dans les rues de Lyon, sous l'obsession de l'idée fixe.
La supérieure la conduisit dans une maison dévouée où elle fut reçue en silence, avec des apparences de respect extraordinaire.
Maîtres et domestiques la traitaient déjà en sainte.
On baisait le pan de sa robe, comme si elle eût été une relique, les enfants de la maison, rangés à genoux, demandèrent et reçurent sa bénédiction.
L'orgueil, qui est la force et la faiblesse des grandes âmes, la saisit puissamment : elle se sentait devenir idole et se laissa adorer.
Mais, en même temps, s'imposait la nécessité inéluctable de mériter ces vénérations anticipées.
Quand une conception est juste, tout s'enchaîne logiquement autour de l'idée mère.
L'abbé Roubiès n'avait pas songé à cette scène de prosternation devant soeur Adrienne et cette scène allait, plus que toute autre, l'affermir dans ses projets d'assassinat.
On la laissa seule avec la supérieure dans une pièce donnant sur une place par où le cortège devait passer.
Tout semblait étrange à Adrienne : elle hésitait à se pencher pour voir ce peuple remplissant les rues.
- Ma soeur, regardez de tous vos yeux, dit la supérieure dans un style apocalyptique car, celui que le seigneur a marqué, va se montrer à vous, terrassé par un avertissement céleste; ma soeur ! ma soeur ! le grand jour approche.
- Ce n'est donc pas aujourd'hui ? demanda soeur Adrienne.
- Non, aujourd'hui Dieu met seulement le grand coupable sous les yeux de la femme forte suscitée par lui pour exécuter les décrets de sa justice.Les prêtres ont un système d'éducation si bien approprié à tous les sexes, à tous les âges, que cette femme, vieille fille de joie, vierge folle de son corps, avait fini par parler avec autorité le jargon biblique.
Dans la rue, les grandes rumeurs de la manifestation commençaient à rouler sourdement.
Soeur Adrienne écoutait frémissante.
- Qu'est-ce donc que ces bruits ? demanda-t-elle.
- Celui d'un peuple religieux qui se soulève contre les tyrans impies ! répondit la supérieure.Soeur Adrienne, effrayée par la lumière et le plein air, pénétrée par les effluves qui couraient déjà dans l'atmosphère, hésitait à rester à la fenêtre : elle se sentait aveuglée et assourdie.
Mais tout à coup, une légion de la garde nationale envahit la place voisine, que l'on dominait de la fenêtre; elle s'était avancée sans bruit; mais le colonel venait d'apprendre par ses émissaires le désarmement des Carmagnoles et le défilé prochain.
Il rompit la consigne du silence, donna un signal et la légion déboucha sur la place au retentissement éclatant de la musique militaire.
Jamais pareil spectacle n'avait frappé les yeux de la jeune fille, jamais elle n'avait vibré aux sons de l'orgue comme elle vibra quand les notes de la Marseillaise s'élancèrent, hymne triomphant vers le ciel.
Ces soldats, sous l'uniforme brillant d'une riche milice, ces armes étincelantes, ces pompes militaires agirent avec force sur cette organisation nerveuse : elle regardait les rangs formés en haie, la foule agitée, les groupes houleux, cette marée humaine envahissant cette place, ondulant, se soulevant, s'affaissant, se repliant et revenant sans cesse battre les trottoirs et les murs des maisons . cette scène si nouvelle pour l'oeil d'une recluse la tenait clouée à la fenêtre.
Puis les émissaires passés, le silence se fit profond à l'approche du défilé des prisonniers.
Au commandement des officiers : "Haut les armes la voûte d'acier se forma, et, sous l'entrecroisement des baïonnettes, la recluse, remuée jusqu'au fond des entrailles, vit Châlier couché sous l'opprobre, l'écume de l'épilepsie aux lèvres, tordu en cercle, la tête aux talons, les yeux blancs, semblable à quelque grand coupable, tourmenté par la justice divine pour l'épouvante des peuples.
Elle entendit la voix des hérauts d'armes lançant l'anathème sur ce misérable.
Elle frémit au cliquetis des armes s'entrechoquant.
La musique jouait en sourdine une marche funèbre et les tambours battaient le deuil.
Elle regarda passer sa future victime avec des yeux vitreux au fond desquels couvait le feu sombre des résolutions immuables.
Et quand, le cortège passé, ne voulant point qu'elle vît le défilé des ivrognes, la supérieure emmena Adrienne, celle-ci lui demanda d'une voix dont la douceur contrastait avec le sens féroce de la question
- Sera-ce pour aujourd'hui, ma mère ?
- Non, ma fille.
- Demain ?
- Demain peut-être.Adrienne, cependant, s'étonnait que, tenant sous leurs baïonnettes ce Châlier si méprisé et tant haï, les gardes nationaux ne l'eussent point tué.
Elle demanda :
- Cethomme semble porter le poids de la colère d'une ville : pourquoi personne ne l'a-t-il frappé ?Question embarrassante.
C'était la logique venant prendre la supérieure à la gorge.
Mais ces dévotes sont dressées à toutes les escrimes de l'esprit : elles font à
toute objection des réponses spécieuses.
La supérieure prit l'air grave d'une femme pour laquelle Dieu n'a pas de secrets, et répondit :
- Ma fille, cet homme s'est approché des autels dans sa jeunesse. Dieu qui est l'éternelle justice et l'éternelle bonté a voulu l'avertir aujourd'hui et lui laisser le temps de méditer et de se repentir.
- S'il se repent ?
- Mafille, il faudra bénir la miséricorde infinie du Seigneur.Soeur Adrienne dit, les dents serrées :
- Il ne se repentira pas !Elle en était arrivée à ce point de haine qu'elle souhaitait à Châlier ce que les prêtres appellent l'impénitence finale.
Mais, tout à coup, elle frissonna et pâlit.
Cet appareil sinistre, ce défilé sombre, ces prisonniers abattus, atterrés, cette victime de la colère divine, et, plus que tout, les courants magnétiques qui se dégageaient des masses, produisirent un effet de vertige sur la recluse.
Elle fut saisie d'un accès de délire auquel du reste la supérieure s'attendait car, dès qu'elle vit soeur Adrienne trembler, elle appela et courut à elle.
On l'enleva de la fenêtre que l'on ferma et elle passa successivement de la convulsion à l'extase et de l'extase à l'abattement.
On la laissa dans cet état pendant quelques heures.
Ces crises étaient réglées et la supérieure en avait la longue pratique.
On laissa voir aux gens de la maison soeur Adrienne en extase.
Ils demeurèrent convaincus que Dieu dans ce moment avait fait monter l'âme de la sainte jusqu'au ciel.
Revenue à elle, reposée, n'ayant rien vu de la comédie qui suivit, soeur Adrienne retourna au couvent inébranlablement convaincue de sa mission.
Aussitôt la manifestation finie, l'abbé Roubiès s'était rendu à la maison qui servait de couvent à soeur Adrienne.
L'abbé Roubiès était un de ces hommes qui, par leur grande habileté, excellent à dominer les autres.
Toute sa conduite pendant le siège en fait la preuve.
Il fut l'âme de la révolte.
Plus on étudie cette figure historique de l'abbé Roubiès, plus on est tenté de contredire l'histoire.
On en a fait un exalté, un fanatique : nous le voyons toujours fin et profond politique, ayant un grand sens pratique des hommes et des choses.
Nous sommes donc disposés à conclure qu'il fut un habile calculateur, sachant combiner toutes les forces au profit d'une cause et utilement profiter des exaltations sans être exalté.
Tout en lui démontre le sang-froid.
Nous constatons que cet abbé Roubiès, assez fourbe pour accepter la place si importante de secrétaire de la commission populaire républicaine, qui exerça la dictature dans Lyon révolté, que ce prêtre royaliste, assez souple pour cacher le drapeau monarchiste, nous semble bien plutôt un adroit ambitieux qu'un croyant fanatique.
La façon dont il organisa la petite communauté des Brotteaux, les drogues pharmaceutiques que l'on y trouva lors de la perquisition ordonnée par Fouché, tout un ensemble de notes et de conseils médicaux à la supérieure et destinés à produire l'exaltation jusqu'au délire, tout démontra que l'abbé Roubiès fut un conspirateur voulant combiner un coup hardi, un assassinat politique qui ferait de lui un personnage important.
Mais rien ne prouve qu'il n'eût pas la foi.
Spirituel, sceptique surtout et sur tous, il ne prononça jamais un mot, il n'écrivit pourtant jamais une ligne qui puisse permettre de croire qu'il ne croyait pas.
Il y a quelques exemples de ces prêtres qui furent les pires hommes dans la vie politique, capables de tous les forfaits pour le triomphe de leur cause et de leurs projets, mais qui furent sincèrement croyants.
Tel qu'il est, l'abbé Roubiès se présente comme une énigme : c'est un sphinx qui se pose sous le portique de l'histoire de Lyon révolutionnaire et qui n'a pas encore livré tout son secret.
Il avait demandé à la tourière si soeur Adrienne était rentrée et, sur la réponse affirmative de cette tourière, il avait paru satisfait.
Il avait été immédiatement conduit auprès de la supérieure qui l'attendait.
Resté seul avec elle, il l'embrassa filialement et lui demanda :
Eh bien, ma mère, quels résultats ?
- Merveilleux, mon cher enfant. Tu as eu, comme toujours, une ingénieuse idée en envoyant la soeur Adrienne à ce spectacle qui m'a moi-même profondément émue.
- La mise en scène a bien réussi, dit l'abbé en souriant, aucun de mes calculs n'a manqué, tous les effets préparés ont réussi au-delà de toute espérance : d'autres qui étaient imprévus ont été des plus heureux.Puis changeant de ton :
- Ma mère, dit-il, nous sommes bien sûrs de soeur Adrienne, n'est-ce pas ?
- Oh ! j'en réponds.
- Tenez-vous prête, dès que Châlier sera remis et recommencera ses discours au club, à conduire soeur Adrienne à la séance de rentrée.Elle entendra ce fou déployer ses atroces théories, avec d'autant plus de rage qu'il vient d'être humilié et blessé au vif.
- Quelle honte, pour un orgueilleux !
- Aussi, ma mère, faut-il qu'il meure, car si l'on ne le tue pas, il nous tuera.
- Eh bien, mon fils, tu tiens sa vie entre tes mains. Adrienne est une héroïne prête au martyr. Jamais d'un coeur plus ferme on n'aura exécuté une résolution; jamais personne n'aura frappé un tyran persécuteur d'une main plus sûre.Une lettre sans orthographe
C'est ainsi que les conséquences de la première journée dont nous avons décrit les phases, où Châlier fut bafoué, où Sautemouche fut couvert de fange, où soeur Adrienne vit, pour la première fois, sa future victime, cette journée qui ouvre l'ère des violences, eut aussi pour conséquence une inconséquence de la baronne.
Celle-ci rentrée le soir même de la manifestation dans la maison Leroyer, y trouva un banquet dressé par sa compagnie.
Pour qui ?
Pour elle.
C'est-à-dire pour le petit fifre, qui était devenu la coqueluche de Lyon et l'orgueil de la légion.
Cette manifestation parut inopportune à la baronne.
Une pensée hantait son cerveau.
- Me voilà brouillée avec Saint-Giles ! avait-elle songé tout à coup.Car Saint-Giles, Jacobin, ne pouvait qu'être furieux du rôle qu'elle avait joué comme fifre.
Cette réflexion l'avait mise de méchante humeur; aussi avait-elle dit bas à Etienne dans un coin :
- Lieutenant, voilà un banquet dont je me serais bien passée.Etienne protesta.
- Vous avez été la première, dit-il, à conseiller de faire bonne chère, et l'abbé Roubiès lui-même a été de cet avis. J'ai cru suivre vos instructions.
- Vous avez bien fait d'intention, lieutenant, mais je suis triste et j'aurais été heureuse de m'ennuyer à mon aise.Etienne tressaillit.
- Et la cause de cet ennui, demanda-t-il vivement ?Il ne demandait qu'à jouer le rôle de consolateur et d'amuseur.
- Mon Dieu, dit la baronne, comme femme j'avais un sauveur comme j'avais un ami.
- Qui donc ? demanda Etienne dont la figure s'allongea d'une aune.
- Saint-Giles, dit la baronne, heureuse de torturer le lieutenant, et il va me détester maintenant.
- Ah oui ! dit Etienne en riant. C'est une brouille certaine. Vous avez sifflé son Châlier et blagué les Jacobins.
- Ça vous charme, vous... fit-elle.
- Ecoutez donc, madame la baronne, je n'aime pas Saint-Giles, moi. Et si je le trouvais devant moi, dans la bataille, je lui casserais la tête volontiers
- Par jalousie ?
- Par jalousie !
- Mon pauvre Etienne, vous êtes un imbécile ! dit aigrement la baronne.Et lui tournant le dos, elle s'en alla vers les gardes un peu impatientés de cet entretien prolongé et leur dit :
- Messieurs et chers camarades, j'accepte l'honneur que vous me faites : c'est le banquet du merle que vous m'offrez pour avoir bien sifflé.Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, elle fut étourdissante de verve toute la soirée.
Mais, le banquet fini, le dernier toast apporté, elle s'en alla, marquant sa mauvaise humeur contre Etienne en ne lui disant même pas bonne nuit.
Le sergent Suberville remarqua ce détail et demanda au lieutenant, quand ils furent seuls :
- Il y a donc de la brouille entre vous et la baronne ?
- Oui, dit-il ! C'est incroyable ! croiriez-vous qu'elle s'occupe de Saint-Giles.
- Elle lui doit la vie, dit M. Suberville en attisant le feu de la jalousie.
- C'est un révolutionnaire ? objecta Etienne.
- Oui, mais si spirituel ! fit M. Suberville.
- Alors, vous trouvez tout naturel qu'elle en soit amoureuse ? demanda Etienne.
- L'amour vit de contrastes ! dit Suberville d'un air philosophique.
- Sergent, allez au diable ! s'écria Etienne.
- Lieutenant, allez vous coucher ! dit M. Suberville.Et ricanant, il tourna le dos, s'éloignant enchanté d'avoir tourmenté Etienne.
Ce bourgeois d'esprit distingué avait compris le jeu de la baronne.
"Elle lui monte la tête, se disait-il, pour l'amener à faire toutes les folies, même celle de porter sa tête sur l'échafaud, si cela est utile à la cause."
Mais en même temps, il se demandait :
- Aime-t-elle Saint-Giles ?La baronne elle-même n'aurait pu répondre, ne s'étant jamais posé cette question.
Mais l'ennui la força de songer à Saint-Giles.
Elle dormit mal, se réveilla au milieu du bruit des coups de pioches, de leviers et de marteaux.
On perfectionnait la défense.
Tout lui parut maussade dans cette maison : elle essaya d'une conversation avec Etienne et la trouva fort peu récréative; il boudait.
- Non, décidément, se dit-elle, Etienne n'est pas amusant ! Ce pauvre garçon n'est pas spirituel.Pas amusant !
Voilà le grand mot des femmes galantes.
Tout le secret pour réussir près d'elles est de les intéresser ou de les distraire.
Le premier soin d'une femme qui s'ennuie consiste naturellement à chercher un dérivatif à sa situation maussade.
Elle songea à Saint-Giles, qu'elle aurait pu revoir et qui avait de l'esprit, lui Mais elle devait être brouillée avec lui.
Que faire ?
La baronne n'était jamais à court d'imagination.
Elle se décida brusquement à écrire à Saint-Giles le billet suivant en l'émaillant à dessein de beaucoup de fautes d'orthographe :
"Citoyen saint-Giles,
Je sui le petit fifre !
Tu sais bien, ce petit fifre, dont tu veu faire un républiqain. Je ne demande pas mieu. Je sui même républiqain girondin comme ceus de la compagni.
mai, au fon, je ne sai pas ce que veu dir jacobin, pas plus que je ne sai pourquoi je sui girondin.
Tou sa sonne a mon aureil conte un son de cloche.
Din ! Din ! Din ! On pourait même dire : Din ! Dindon, vu ma bêtise en politique.
Je me sui mi à jouer du fifre devan la procésion des ivroges et franchement ça me fésai plaisir, parceque c'était tré draule.
Mai mon oncle m'a fai tan de complimans que je croi que gé fai une baitise.
Pouretan ils étais bien sous, les jacobins
Enfin je vai m'engagé avec toi.
Tu a l'air d'un si fran garson que j'ai confiance et je te done rendé-vou poure soupé ensemble.
Il faudré se trouvé au cabaret du père Marteau, un soir, à 6 heures.
En mangeant une friture et une elle de poulet, on causerai des affères de la république.
Moi, je ni voi goute, mais je veu m'en allé à la frontiaire.
J'en ai de trot du rôle qu'on me fai joué.
Voilà, citoyen Saint-Giles.
Je te parle franchement come à un bon citoyen et je te sère la min qui fai les karicatures
Taiparléau médecin si tu peu sortir.
Il mà di : Oui ! Sa lui fera du bien pour sa guérison.Sije ne vais pas chez toi, c'est que à la Croix-Rousse on doi m'envouloi pour
l'affière d'hière.Ton concitoyen qui t'estime.
Le fifre de la 4è du 1 er de la 2e légion,Pierre SABOULEAUX.
P.S. - Je te ménage une sureprise qui te fera plaisire. Je te recomande de
n'apporté que ce qu'il fau poure peyé ton nécot ; moi je péré le mien et pas avec
les gratificasions qu'il m'on donné."Le billet écrit, la baronne le fit porter à domicile en demandant une réponse.
Le messager revint en disant :
- Voilà, citoyen ! Saint-Giles m'a répondu : "J'écrirai".
- Quel air avait-il ? demanda la baronne.
- Peuh ! fit le commissionnaire. Il n'avait pas d'air.
- Semblait-il fâché ?
- Un peu !
La baronne fronça le sourcil, renvoya le commissionnaire et s'écria :
- Il me boude, décidément il ne viendra pas !
Ce jour-là, Etienne passa de mauvais quarts d'heure.
Saint-Giles, en recevant l'invitation du fifre, s'était dit d'abord
- Non, je n'irai pas !
Il était furieux contre "ce polisson" qui avait joué des airs désagréables à son
ami Châlier : il voulait rompre avec ce petit drôle.
Qu'il eût blagué les ivrognes et ridiculisé Sautemouche, passe encore.
Mais Châlier ! Voilà qui était impardonnable.
Et c'est pourquoi il avait répondu au porteur de la missive
- J'écrirai !
Formule vague qui permet d'accepter ou de refuser après réflexion.
Mais, dans son esprit, c'était tout vu : il refusait net et carrément.
On lui avait raconté toute l'affaire en détail : il savait que le fifre avait eu
l'irrévérence de siffler au Clair de la Lune et Bon Voyage M. Dumolet à Châlier,
l'ami du peuple, l'apôtre de Lyon.
Il était indigné, ce bon Saint-Giles, outré, exaspéré contre le fifre.
Il alla même jusqu'à lui reprocher ses fautes d'orthographe.
Ces Blancs ! pensait-il, quel obscurantisme !
Ça ne donne même pas à leurs enfants l'instruction indispensable.
Le messager parti, il voulait répondre vertement au fifre.En conséquence, il prit du papier, une plume et de l'encre et il écrivit, de sa large écriture :
"Monsieur,"
Ce mot s'étalant triomphalement en tête de la lettre, il s'arrêta et murmura en hochant la tête : "ce "monsieur" à un gamin, c'est bien prétentieux, ne prêtons pas à la critique."
Il prit une autre feuille de papier, et il mit en tête :
"Citoyen,"
Mais il s'arrêta encore.
"Citoyen" le choquait autant que "monsieur", ce n'était pas un citoyen : il n'était pas digne de l'être.
Peu à peu, l'embarras aidant, Saint-Giles sentait sa première fureur se calmer l'image du petit fifre lui apparaissait malicieuse, avenante, gaie, souriante.
- Ma foi, se dit-il, c'est un enfant, après tout, ne soyons pas solennel avec un moutard et ne prêtons pas trop d'importance à une gaminerie.Cédant à un bon mouvement, il écrivit sur une autre feuille
"Mon cher fifre"
Mais il était bien résolu à refuser l'invitation.
"Seulement, se dit-il, j'adoucirai les termes."
Et il continua ainsi :
"Je suis trop fiévreux pour sortir et pour banqueter, il ne faut pas m'en vouloir de mon refus.
Si vous persistez dans votre bonne résolution de vous engager, je vous enverrai le numéro de ma compagnie.
Je vous serre cordialement la main malgré vos méchantes espiègleries.
Votre tout dévoué."
Il fallait signer; il hésita et relut sa lettre.
- Ah ! mais non, fit-il, je ne signe pas ça : c'est idiot, c'est une lettre qui sent le bourgeois, qui empoisonne le Philistin, qui pue le préjugé. PouahL'image du fifre le poursuivait toujours et il murmura :
- Pauvre petit diable, il m'a écrit une bonne lettre, bien franche, bien naïve, et moi, moi, je lui envoie de la prose gourmée et ridicule.Il déchira la lettre et se mit à réfléchir.
"Est-ce singulier, se disait-il avec dépit, que je ne trouve rien à écrire à ce gentil garçon."
L'impuissance de répondre fit germer dans son esprit l'idée que le mieux serait peut-être d'aller au rendez-vous, idée qui avait été le premier élan de son coeur au reçu du billet, mais qu'il avait repoussée, sans même s'avouer qu'il l'avait eue.
Et voilà que, comme toute idée comprimée, celle-ci reprenait le dessus.
"Après tout, s'il est sincère, je le verrai bien, pensa-t-il : alors, je l'encouragerai et j'aurai gagné une intelligence à la République, car il est intelligent, ce drôle-là."
Mais la conscience républicaine reprenait ses droits sur la fantaisie de l'artiste et sa voix protestait : elle faisait naître des soupçons et opposait des objections.
"Dineravec un petit serpent quia sifflé Châlier ! Etre le camarade d'un moutard qui a causé tant de scandale !..."
Il y eut combat entre le coeur et la tête, mais décidément Saint-Giles tenait à ne pas froisser ce pauvre diable de petit fifre, car il entra en capitulation avec cette conscience acariâtre de sectaire et de Jacobin.
"Après tout, se disait-il, ce gamin a reçu une éducation dont il ne saurait être responsable à son âge. Pour la première fois peut-être, il a entendu ici professer les principes républicains. Il faut avoir pitié de ceux dont les pères sont sacristains et les oncles bedeaux.
Puis il fit un peu le procès de Châlier et il se dit à lui-même sur le tribun un bout de vérité indiscutable.
"Il ne faut pas non plus pousser le fanatisme au ridicule, se dit-il. Châlier est un cerveau sublime mais malade et, souvent, ses exagérations prêtent à rire."
Le caricaturiste qui dormait parfois en lui, mais jamais bien longtemps, se réveilla.
- Vraiment, dit-il, Châlier méritait d'être blagué. Quel air ils devaient avoir, lui et son canon sans gargousse ! Moi-même j'en ferais la charge et la main m'en démange.Sur cet aveu, comment pouvait-il continuer à en vouloir à ce pauvre petit fifre ?
Et il essaya de formuler une réponse.
Mais il ne trouvait ni le mot ni la pensée.
Il s'en irritait sans se l'expliquer.
Cela tenait à certaines particularités de tempérament qui caractérisent les artistes, et dont ils ne se rendent pas toujours compte.
Ce sont des natures doubles.
Il semblerait qu'il y a une distinction à faire entre l'homme et l'artiste, ce dernier ne pensant pas, ne jugeant pas comme le premier.
De là, chez les grands artistes, ces étranges contradictions qui étonnent le bourgeois.
En ce moment, l'homme chez Saint-Giles croyait que le fifre était un jeune homme, et il lui écrivait en conséquence.
Mais l'artiste soupçonnait autre chose de vague, d'indéfini et sa susceptibilité délicate protestait.
Saint-Giles avait ce bonheur de toujours obéir aux instincts supérieurs du poète qui était en lui, dédaignant la routine du raisonneur vulgaire.
Ne pouvant écrire de façon à être content de sa lettre, il n'écrivit pas.
Prenant le polichinelle, il le descendit par la fenêtre.
A ce signal, Emest monta.
- Mon petit, lui dit Saint-Giles, tu vas me faire une commission.
- Où cela, Lucien !
- Tu vas aller à la maison Leroyer et tu demanderas le fifre.
- BonEt Emest battit des mains.
- Pourquoi es-tu si joyeux ? demanda son frère.
Ernest rougit sans savoir pourquoi et répondit :
- C'est que ce fifre, il me semble que je l'aime bien, ce garçon
- Tiens ! c'est comme moi !
Mais, après cet aveu, Saint-Giles crut devoir faire amende honorable à ses
convictions et il dit à son frère :
- Vois-tu, petit, nous saurons bientôt si nous pouvons être les amis de ce gamin-
là ou s'il faudra le haïr.
- Moi, le haïr ! je ne pourrais pas ! dit Emest.
- Même s'il n'était pas républicain et s'il restait royaliste ?
- Il est donc royaliste.
- Je le crains, il a été élevé dans les sacristies.
- Comme c'est malheureux ! Mais, frère, je me sens tout de même de l'amitié
pour lui.
- Enfin, espérons que je le convertirai définitivement à nos idées.
- Ah ! tant mieux.
- Que j'en ferai un bon petit soldat et que, si je suis tué trop tôt, c'est lui qui te
mettra au port d'armes à ma place.
- Si tu es tué, dit Emest, moi, je te vengerai
Et l'enfant se mit à chanter la belle strophe de la Marseillaise.
Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n'y seront plus.
Saint-Giles sourit en voyant le feu de l'enthousiasme dans les yeux de son
cadet.
- Je compte que tu feras ton devoir l'âge venu, dit-il, je suis sûr de toi, frère.
Et il l'embrassa.
Puis il lui dit .
- Tu vas aller trouver le fifre et tu lui diras que j'accepte son invitation à souper.
- Ah ! tu soupes avec lui.
- Oui.
- Tu as de la chance ! il doit être drôle tout plein.
- Trop drôle ! Je lui tirerai les oreilles pour avoir blagué Châlier. Tu le lui diras.
Mais presqu'aussitôt :
- Non, ne dis rien. Ça vaut mieux.
- Je le pensais, dit Emest.
Saint-Giles regarda son frère et dit
- Mais c'est donc un garçon bien bizarre que ce fifre ! Tu es comme moi, tu as
peur d'y toucher.
- Il est si gentil
- Allons va ! Dis-lui que ce sera pour demain; le rendez-vous est au numéro qu'il m'a indiqué.Ernest se grattait l'oreille et regardait son frère.
- Qu'as-tu donc, petit animal ? demanda celui-ci intrigué.
- Je voulais savoir s'il fallait parler de ce souper à maman.
- Pourquoi pas ? dit Saint-Giles.Mais se ravisant sans savoir pourquoi
- Réflexion faite, non ! dit-il. Je dirai que je vais au Club pour assister à la rentrée de Châlier.
- Eh ! tu feras bien.
- Parce que ? maître Ernest.
- Je ne saurais pas l'expliquer : mais je suis sûr que tu feras mieux de ne pas raconter la chose à maman.Il s'en alla chantonnant et dégringola l'escalier avec une vitesse vertigineuse. Saint-Giles demeura tout rêveur.
Il subissait sans s'en rendre compte la secrète influence de la femme.
Le lendemain, Saint-Giles tint sa promesse au petit fifre.
En vain reçut-il une invitation pressante de se rendre au Club pour la rentrée de Châlier.
Malgré l'attrait d'une représentation aussi intéressante que celle-là, Saint-Giles se décida donc à aller souper avec le fifre.
Celui-ci ou celle-là avait ajouté un certain piment à l'attrait de ce repas.
Il avait négligemment dit à Ernest, chargé de la commission de Saint-Giles
- Oh ! nous serons bien servis et l'on ne nous écorchera pas.
- Vous êtes donc bien avec le père Rateau, avait demandé Emest, étonné qu'un fifre fut dans les petits papiers de cet homme célèbre qui avait pour clientèle les muscadins de Lyon.
- Moi, dit le fifre, je ne le connais guère; mais ma cousine, la petite baronne, est lingère chez lui. C'est elle qui, quatre fois par semaine, remet les nappes et les serviettes en état.
- Est-ce qu'elle sera là ? avait demandé Ernest.
- Mais je pense qu'elle ne manquera pas une si belle occasion de remercier son sauveur.
- Tiens, dit Ernest, tiens, tiens
- Pourquoi ces exclamations ? avait demandé le fifre.
- Oh... rien...
- Parle donc, petit sournois.-Eh bien, je pense, dit Emest, que si la petite cousine est jolie, il pourrait arriver des choses ... des choses...
- Mais ... quoi...
- Ernest éclata de rire, puis il s'écria
- Et si la petite baronne allait devenir ma belle-soeur !Madame de Quercy se mit à rire franchement : cela lui sembla drôle.
- Elle est jolie, n'est-ce pas, puisqu'elle te ressemble ! dit Ernest.
- Oh ! elle est bien mieux que moi !
- Alors Saint-Giles est capable d'en devenir amoureux, déclara Ernest avec conviction.Et, pressé de donner cette nouvelle à son frère, il serra la main du fifre; puis, comme un gamin qu'il était, il lui donna une légère poussée que le fifre lui rendit : ils se bousculèrent un instant de la sorte et Emest s'en alla, enchanté de son nouveau camarade.
Il arriva à l'atelier, ravi de pouvoir taquiner son grand frère.
- Eh bien ! avait demandé Saint-Giles à son frère, tu l'as vu, ce fifre ?
- Oui.
- Il a eu l'air content ?
- Oh, oui.
- C'est bien entendu pour demain soir, à huit heures du soir, au cabaret du père Rateau ?
- Oui.
- Pourvu qu'il soit exact : je n'aime pas attendre.
- Si, dit Emest en souriant, il est un peu en retard, tu ne l'ennuieras pas en attendant.
- Attendre ! Je le répète et tu aurais dû le lui dire, je n'aime pas ça.Saint-Giles fronça le sourcil, il n'aimait pas poser, lui qui faisait poser les autres.
- Oh ! si tu attends, ce ne sera ni long ni embêtant ! dit Ernest.
- Pourquoi ? demanda Saint-Giles.
- Parce que tu causeras avec la petite baronne qui est lingère chez le père Rateau.
- Ah ! fit Saint-Giles ; c'est donc pour cela qu'il a choisi ce cabaret, le plus cher de la banlieue !
- Oui, mais on ne vous écorchera pas.
- Ça va me gêner un peu de recevoir les compliments de la petite baronne
- Tuy auras du plaisir ; il parait qu'elle est jolie, jolie !Puis clignant de l'oeil :
- Hein ! si tu allais en devenir amoureux, Saint-Giles
- Moi ? allons donc.
- Pourquoi pas ? Dis, mon petit Saint-Giles, tu ne tiens pas à épouser une femme riche, toi, n'est-ce pas ?
- Non, mais...
- Et si elle est belle.
- Es-tu bête ?
- Si elle est bien élevéeEn voilà un singulier animal ! vas-tu me marier maintenant ?
Si elle est sage...
Mais tais-toi donc : on dirait que tu as reçu commission de me proposer cette petite baronne.
- Si elle te plait... continua imperturbablement Emest.
- Veux-tu te taire à la fin ! Voyez-vous ce galopin se mêlant de mon mariage et de mes affaires de coeur : je me demande en quoi cela te regarde !
- Je voudrais, dit ingénument Emest, que le fifre soit mon beau-frère : voilà
- Et moi, je te mets à la porte, polissonSaint-Giles le poussa dehors.
Puis, à part lui, il dit :
- Mais vraiment, c'est inouï ! Ce fifre se fait aimer de tout le monde. Ma mère elle-même m'a dit qu'elle s'intéressait à lui. Il a le charme décidément.Et, sachant qu'il devait voir la petite baronne, Saint-Giles n'en avait tenu que davantage à laisser Châlier faire sa rentrée sans lui.
Il paraît que la petite baronne lui trottait dans la cervelle, car il demanda plusieurs fois à sa mère si ses habits étaient en ordre.
Puis, il s'inquiéta d'une certaine chemise à col, genre muscadin, qui lui donnait un air tout à fait distingué.
Puis il envoya Ernest chercher des gants et des cravates dont il assortit luimême les nuances.
Enfin, il ne travaillait plus du tout; il tracassait tout le monde et sa mère lui dit
- Ne sois donc pas si énervé ! Je comprends que le discours de rentrée de Châlier t'inquiète (on venait d'apprendre cette rentrée à l'instant), mais enfin, que veux-tu, ce n'est pas en t'enfiévrant ainsi que tu remédieras au mal.Ernest sourit des observations de sa mère.
Saint-Giles lançait des regards terribles au petit bonhomme.
Et Mme Saint-Giles impatientée disait à Emest :
- Taquin, n'ennuie donc pas ton frère avec tes sourires de moquerie.Enfin, l'heure impatiemment attendue arriva.
Saint-Giles superbe, muscadin jusqu'au bout des ongles (lui, un Jacobin), Saint-Giles ayant la canne plombée du tambour-major aux mains (c'était la mode du temps), l'habit long à basques tombant jusqu'au jarret, le chapeau bicorne à claque, la montre à chaîne d'or à la boutonnière, Saint-Giles en culottes et en bas de soie, avec souliers relevés en pointes, Saint-Giles parfaitement ridicule à notre point de vue moderne, superbe pour le goût du jour, fit une sortie triomphale après avoir embrassé sa mère et toute la nichée d'enfants qui s'extasiaient en le voyant si beau.
Il avait une heure devant lui pour se rendre aux Brotteaux qui étaient le rendezvous des viveurs de l'époque et où, chaque semaine, le décadi venu, tout Lyon se rendait pour manger une friture de goujons ou une matelote et boire du vin du Rhône
Emest accompagna son frère jusqu'au commencement des rampes, et après lui avoir dit au revoir, il prononça cette parole profonde, parole d'enfant :
- Hein ! tu es curieux de la voir cette petite baronne que tu as sauvée.Et riant de bon coeur, il s'enfuit.
Pendant que Saint-Giles s'acheminait vers le cabaret du père Rateau, celui-ci recevait avec beaucoup d'égards un simple petit fifre.
Il est vrai de dire que le père Rateau qui affectait une neutralité politique absolue, était au fond un royaliste si dévoué qu'il s'était secrètement affilié aux Compagnons de Jéhu.
Il avait reçu un mot de la baronne, des ordres, des paquets.
Il savait ce qu'était et qui était le petit fifre.
Le bonnet à la main, il reçut la baronne déguisée en fifre et la conduisit dans une des pièces du restaurant.
C'était la salle de lingerie toute pleine d'armoires et de bahuts.
- Madame la baronne, dit-il, vous n'aurez qu'à vous installer ici. J'ai donné congé à la lingère.Montrant une porte
- Vous trouverez là un cabinet particulier avec une toilette que ma femme a fait préparer. On y a déposé tout ce que vous avez envoyé. Ce cabinet communique dans une allée parallèle à celle qui donne entrée dans cette salle.
- Voilà une disposition très favorable pour mes transformations ! dit la baronne en souriant.Puis elle visita le cabinet en compagnie du père Rateau.
- Tout va bien ! dit-elle.Mais elle demanda :
- Vous connaissez Saint-Giles ?
- Oui ! dit-il. Beau et bon garçon, malheureusement républicain.
- Vous êtes très fin, dit la baronne et vous avez de la bonhomie. Tâchez qu'il ne soupçonne rien, cher monsieur Rateau. Jouez le père noble !
- Fiez-vous à moi ! dit le père Rateau. J'aurai l'air aussi gauche qu'il le faudra.Il reçut les dernières instructions de la baronne et la quitta pour retourner à ses fourneaux, en murmurant :
- Si c'est de la politique ça, c'est une politique qui ressemble absolument à de l'amour.Mais Rateau était trop philosophe pour trouver mauvais qu'une jolie femme se privât d'un caprice.
Il approuvait plutôt qu'il ne blâmait Saint-Giles qui s'achemina vers le cabinet du père Rateau.
Le père Rateau, monarchiste au fond, qui criait : Vive le Roi ! avec les muscadins; Vive la Gironde ! avec la bourgeoisie; Vive Robespierre ! avec les Jacobins, le père Rateau, qui gravement songeait surtout à ses fourneaux, faisait bon accueil à tout le monde; il tenait Saint-Giles pour un boute-en-train et pour un bon client.
Donc il était plein de déférence.
Saint-Giles, si travailleur dans son atelier, toujours à l'affût d'une idée, à la recherche d'une belle femme et s'acharnant sur ses études, Saint-Giles, quand il s'amusait, ne s'amusait pas à demi.
Il avait donc fait chez Rateau des charges ébouriffantes, qui lui avaient valu l'admiration du vieux cabaretier.
Celui-ci, qui serrait la main à quiconque venait chez lui, fût-il dur, avait cependant nuancé son accueil.
Saint-Giles remarqua que, ce jour-là, Rateau le traitait en prince.
- Eh ! dit-il, citoyen Rateau, tu me sembles bien cérémonieux. Qu'as-tu donc ? Est-ce que tu me prends pour un infant d'Espagne ?
- Citoyen, dit le père Rateau, tu as sauvé ma petite baronne ! nous aimons tous Marie, comme notre propre fille. Naturellement, nous éprouvons de la reconnaissance pour toi.Puis, montrant un couloir et s'effaçant cérémonieusement
- Passe, citoyen, dit-il.
- Morbleu, pensa Saint-Giles, je n'ai jamais vu le père Rateau s'incliner si bas.Il s'engagea dans le couloir et le père Rateau put esquisser derrière Saint-Giles un fin sourire qui donna une expression de rouerie consommée à cette grasse physionomie pouparde que l'on n'eût jamais crue capable d'exprimer le scepticisme et la moquerie.
- Vois-tu, citoyen Saint-Giles, dit le père Rateau, cette petite fille-là n'est pas comme les autres ouvrières; c'est une nature supérieure; elle est étonnante comme instruction : elle lit, elle écrit, elle dessine, elle touche du clavecin, c'est l'organiste de la cathédrale qui lui a donné des leçons; elle chante à ravir, elle est parfaite puisque à tous ses mérites elle joint la modestie.Un phénix, père Rateau.
Oui, un phénix. Elle tourne toutes les têtes : le prince de Hesse, général en chef de l'armée du Midi, lui offrait une fortune
- Elle a refusé ! Bravo !Le père Rateau leva la tête et dit sévèrement :
- J'espère bien, citoyen Saint-Giles, que tu ne vas pas galantiser avec cette enfant-là !
- Dis-donc, père Rateau, s'écria Saint-Giles avec une belle indignation, est-ce que tu me prends pour un muscadin ?Le père Rateau cachant la raillerie sous un air bonhomme, riposta :
- Muscadin ! muscadin ! Mais oui, muscadin ! Tu en as le costume du moinsJamais je ne t'ai vu si frais, si pimpant, si coquet. Tu t'es habillé comme pour aller en bonne fortune. Ce n'est pas pour le fifre, je suppose, que tu as fait tant de frais.
Saint-Giles se mordit les lèvres.
On avait marché.
Le père Rateau, arrivé devant la porte de la chambre au linge, leva le bras et dit :
- Halte ! c'est là !Il frappa discrètement.
- Entrez ! cria une jolie voix très agréablement timbrée.Alors Rateau, pareil à l'ange gardien de la petite baronne, prit un air imposant, gonfla son ventre et ses joues, fit un geste solennel et dit :
- Citoyen, quelles que soient les intentions séductives que tu as pu avoir en venant ici, il faut me jurer de respecter cette enfant.
- Mais père Rateau, tu assisteras à l'entretien, je suppose.
- Oh, voilà, dit le bonhomme en se grattant l'oreille, je ne peux pas : je n'ai pas le temps. J'ai un repas de trente-trois couverts et mes fourneaux m'appellent; il me semble que je les entends d'ici ! Manquer mes entrées, ce serait me déshonorer.Prenant la main de Saint-Giles, il lui dit avec effusion :
- Mais tu es un honnête homme, je te la confie et n'abuse pas de ma confiance.Saint-Giles ne savait trop quelle contenance tenir devant ce bonhomme.
Il trouvait cette scène ridicule, ces recommandations saugrenues et le père Rateau bourgeois en diable.
Cela fit tort à la jeune fille dans son esprit.
"Je vais voir quelque prétentieuse sainte-n'y-touche !" pensa-t-il.
Rateau ouvrit enfin la porte du sanctuaire et il annonça à voix haute, mais attendrie :
- Marie, ton sauveur, ma chère enfantSi Saint-Giles avait pu envoyer le père Rateau à tous les diables, il l'eût fait.
"Cette vieille ganache me rend mon rôle intenable !" se dit-il. En voilà une entrée burlesque.
Mais Rateau mit le comble à son manque de tact en prenant par la main la jeune fille émue et en lui disant d'un ton paterne :
- Embrasse-le, ma fille ! Il mérite bien ça ! Devant moi cela n'a pas d'inconvénients ! Mais après, qu'on soit sage !La jeune fille rougissante, du moins Saint-Giles crût-il la voir pourpre, obéit et présenta son front.
Saint-Giles y déposa un chaste baiser en se tenant à quatre pour ne pas étrangler le père Rateau.
- C'est insensé ! pensait-il.Mais le comble fut que le père Rateau dit à la petite baronne d'un air sérieux
- Tu sais, prends garde, mon enfant. Il a mis un gilet irrésistible et une cravate d'incroyable. Je lui ai recommandé d'être sage et d'abandonner ses projets...
- Mes projets ! s'écria Saint-Giles outré. Je n'ai pas de projets !
- Heuh ! heuh ! fit le père Rateau, pas d'arrière-pensées avec un habit pareil dont les basques balaient mes tapis...Sur cette observation, qui déplut fort à Saint-Giles, il se réclama de ses fourneaux, et, en partant, il dit à la petite baronne :
- Songe que ton père, ma mignonne, ne voulait pas te laisser venir travailler ici et que je lui réponds de toi. Du reste, je m'en vais tranquille; tu es une Lucrèce pour la vertu !Et il ferma la porte derrière lui.
- Oh ! mademoiselle, s'écria Saint-Giles exaspéré contre le cabaretier, j'espère bien que vous ne me jugez pas sur les sottises que vient de débiter le père Rateau. J'en serais désespéré.Saint-Giles aurait été bien plus furieux s'il avait vu le père Rateau rire en se frottant les mains dans le couloir : s'il l'avait entendu murmurer entre ses dents : "Et maintenant, vas-y, mon bonhomme ! mon rôle de père noble est fini. Fais le jeune premier maintenant".
Si Saint-Giles avait aperçu le regard brillant dont le bonhomme accompagnait sa réflexion, il ne l'eût point jugé si sot. Mais il n'eut pas le temps de réfléchir.
- Monsieur, dit la petite baronne, je suis accoutumée aux dires de M. Rateau et je n'y prête attention que lorsqu'il me donne des ordres pour la lingerie. Mais puisque mon cousin a eu la délicatesse de se mettre en retard pour me laisser l'occasion de vous voir et le temps de vous remercier, permettez-moi de vous exprimer ma gratitude. Défendre une inconnue, la première femme qui passe et qui est menacée, c'est d'un grand coeur !Avec beaucoup de grâce :
- Voilà pourquoi, monsieur, ne pouvant aller vous rendre visite chez vous parce que ... manière ... mon père ... mon oncle... leur haine si implacable contre vous que, malgré votre conduite chevaleresque, ils ne veulent pas m'accompagner, moi qui suis reconnaissante, j'ai comploté avec mon cousin de vous voir ici.Souriant discrètement :
- M. Rateau, dit-elle, n'a pas su mettre dans cette entrevue la simplicité que j'aurais souhaitée, mais peu importe. Avec vous, j'ai toute confiance et je suis sûre de votre loyauté.La petite baronne parlait avec une aisance et une distinction d'accent qui donnait une grande valeur à ce qu'elle disait.
Saint-Giles était caressé délicieusement par cette musique de la forme et par ces délicatesses de la pensée.
Il avait remarqué la grande ressemblance de la jeune fille avec le fifre; mais il trouvait à celle-ci un tout autre air et elle lui semblait plus grande. Il lui donnait, en outre, quatre ans de plus, ce qui est l'effet ordinaire quand une femme déguisée en homme reprend les vêtements de son sexe.
Enfin, elle avait une élégance de manières qui manquait à ce polisson de fifre, lequel était turbulent et toujours en mouvement.
Saint-Giles remarqua combien cette petite ouvrière semblait avoir d'ordre au milieu des piles de linge dont elle était entourée : elle avait repris son ouvrage, et montrant un siège à l'artiste :
- Voulez-vous que nous causions en attendant, mon cousin ! fit-elle. J'ai des éclaircissements à vous demander sur l'affaire du quai
- Mademoiselle, dit-il, je suis tout à vos ordresIl était encore gêné.
La présentation du père Rateau l'avait mis hors de lui.
Saint-Giles n'eut pas l'ombre d'un soupçon.
Cette petite lingère avait si bien l'air d'être chez elle, dans cette chambre. Elle remuait des piles de serviettes d'un air si naturel, elle jouait si bien son rôle que Saint-Giles y fut pris.
Et puis le père Rateau, vieux roué, l'avait complètement dérouté en se rendant et en le rendant ridicule.
La ressemblance du prétendu fifre et de la baronne était étonnante : mais elle était annoncée d'avance.
La baronne, du reste, experte en l'art de se déguiser et de se grimer, avait complètement changé sa coiffure : elle avait su donner d'autres accents à sa physionomie.
Ainsi elle s'était improvisé au menton un signe que l'on eût juré être naturel.
Elle avait enlevé la teinte qui donnait à ses sourcils et à ses cils une expression plus dure, plus mâle.
En somme, elle paraissait son âge : en homme elle semblait un gamin.
Mais c'était surtout l'être moral qui semblait vrai.
Aussi, Saint-Giles n'eut aucun doute.
Du reste, elle l'entortilla tout de suite par une série de questions sur la façon dont l'affaire du quai s'était passée sur ses blessures et sur la manière merveilleuse dont il les avait supportées, s'extasiant de le voir debout.
Elle se fit raconter la lutte, écoutant, les yeux baissés sur son ouvrage, ce qui permit à Saint-Giles de bien la regarder.
Il s'avoua qu'elle était charmante et que le père Rateau n'avait pas eu tous les torts, en lui recommandant la sagesse.
Mais elle lui dit tout à coup :
- J'aurais bien une demande à vous poser : je n'ose vous la faire.
- Pourquoi donc, mademoiselle ? fit Saint-Giles. Je suis très désireux de vous être agréable.
- C'est que... c'est délicat... J'ai peur de froisser vos convictions politiques.
- Oh ! dit Saint-Giles, peu importe.
- Il s'agit de mon cousin.
- Ah !Ce ah ! parti malgré Saint-Giles, était une exclamation de jalousie.
- Vous voulez, continua-t-elle, m'a dit mon cousin, faire de lui un républicain et l'emmener à la frontière.
- Je ne vous cacherai pas que tel est mon dessein.
- Je vous supplie de n'en rien faire.
- Votre cousin est peut-être votre fiancé ? fit-il, les lèvres pincées.La jalousie perçait très nettement cette fois.
- Oh ! dit-elle, à quoi pensez-vous ! Il est beaucoup trop jeune pour moi.
- C'est vrai ! se dit Saint-Giles.
- Et il serait ridicule comme mari. Je serais vieille quand il serait jeune encore.
- Je n'y avais pas réfléchi, fit saint-Giles.
- Du reste, ajouta-t-elle, il me ressemble tellement que je le tiens pour être mon frère et cela me paraîtrait drôle, fût-il de mon âge, de songer à l'épouser.
- C'est donc comme frère qu'il vous intéresse ! Voilà pourquoi vous ne voulez pas qu'il parle !
- Oh ! s'il est assez fort, ce que je ne crois pas, pour aller défendre son pays, cela me paraît juste.
- Cependant vous sembliez être d'un autre avis, tout à l'heure.
- Non pour ce qui est d'aller se battre à la frontière, s'il le peut ! C'est un devoir pour tout Français, mais que vous fassiez de lui un républicain quand il a été élevé royaliste, voilà ce que je trouve mal !
- Mais, mademoiselle, il n'est pas défendu de chercher à convertir les gens à la cause que l'on a adoptée. C'est même un devoir.
- Avez-vous remarqué que mon cousin n'est qu'un enfant
- C'est vrai !
- Qu'il est mineur.Saint-Giles secoua la tête : il se sentait dans son tort.
- Avez-vous songé, demanda-t-elle, qu'il deviendra le fléau de la maison s'il change d'opinion et qu'il tourmentera son père et sa mère ?Saint-Giles trouvait de plus en plus qu'elle avait raison.
- Car, reprit-elle encore, vous ne le connaissez pas ! C'est un diable à quatre. Il prêchera père et mère toute la joumée et leur fera mille tours pendables.
- Eh bien, mademoiselle, déclara Saint-Giles, réflexion faite, je n'entreprendrai pas de le conquérir à la République. D'autant moins que je songe qu'il voudrait vous amener, vous aussi, à la Révolution, et que je peux vous éviter ses importunités.
- Oh moi ! fit-elle, c'est différent.
- Vous êtes donc républicaine, vous, mademoiselle ?
- Moi, monsieur, je crois qu'une jeune fille intelligente et prudente doit avoir grand soin de ne se passionner ni en religion ni en politique.Saint-Giles la regarda, surpris.
- Eh, sans doute, monsieur, fit-elle. Je suis une petite ouvrière et je me marierai sens doute très vraisemblablement à un ouvrier. J'ai cependant la prétention de le choisir susceptible de quelque délicatesse, bien de sa personne, intelligent et travailleur. Voilà beaucoup d'exigences déjà ; supposez que je trouve toutes ces qualités réunies dans un républicain, croyez-vous que je serais assez sotte, l'aimant, de le repousser ?
- Et si c'était un royaliste ? demanda Saint-Giles.
- Mais, répondit-elle, ce serait la même chose.L'artiste était bien forcé d'admettre que la réciproque était vraie, comme on dit en mathématique et en philosophie; cependant il semblait contrarié.
La baronne l'avait sans doute amené au point où elle voulait le voir, car elle lui demanda :
- Croyez-vous donc qu'une question politique puisse, mettons même, doive empêcher deux êtres faits l'un pour l'autre de s'aimer ?
- Cela dépend ! dit-il.
- Voulez-vous, demanda-t-elle, me permettre une supposition ?
- Supposez, mademoiselle...
- Oh ! une supposition possible, vraisemblable même.
- Quelle qu'elle soit, je vous écoute avec la plus grande attention.
- J'imagine qu'un jour, éprise de votre talent et de vos... de vos... avantages... une grande dame, très jolie, que vous aimeriez beaucoup aussi, une veuve libre, vous offrît sa main ?Si je l'aimais, je l'épouserais... dit Saint-Giles, que ce marivaudage intéressait.
- Mais si, par position, par conviction, par naissance, par son passé, si elle était obligée de rester royaliste, l'épouseriez-vous quand même ?
- Non, répondit fièrement Saint-Giles sans hésiter.La baronne tressaillit.
Saint-Giles reprit :
- Non seulement je n'en voudrais pas pour ma femme, mais pas même pour ma maîtresse; je vous demande pardon de cette distinction; mais vous avez posé une question, j'y réponds.
- Oh ! dit-elle. Je ne suis pas une petite prude que le mot maîtresse effarouche.
- Et vous avez raison, dit-il. Laissez-moi donc vous le dire. Je mettrais ma fierté, mon honneur à ne pas accepter un rôle honteux.
- Honteux !... Je ne comprends pas.
- Honteux, certes. Savez-vous comment elle m'aimerait, cette grande dame ? Elle m'aimerait comme le laquais de son coeur.
- Oh non dit-elle, manquant de se trahir.
- Mais si fit-il. J'en ai fait l'expérience.
- Vous !
- Moi. Très jeune, j'ai été l'amant d'une dame à particule très connue à Lyon pour l'audace avec laquelle elle affriolait ses amants.
- Madame de...
- Inutile de citer son nom. Eh bien ! Je suis le seul avec lequel elle n'ait pas fait le tour de la place Bellecour, bravant l'opinion publique. Savez-vous pourquoi ? Parce que je n'étais pas noble, parce que je n'étais qu'un petit dessinateur sur soie qu'elle avait remarqué, mais n'avouait point.
- Aujourd'hui, elle n'hésiterait plus.
- Oui, mais aujourd'hui que je suis hors de pair, que j'ai conquis la renommée, que je me suis donné une noblesse par l'art, je serai fidèle au serment que je me suis fait en rompant avec cette maîtresse qui avait honte de moi.
- Vous avez fait un serment ?
- Oui, celui de n'être jamais l'amant d'une grande dame. J'ai la rancoeur de mes déboires d'autrefois.
- Mais si elle vous proposait la promenade sur la place Bellecour que l'autre vous refusait ?
- Oh, n'importe ! Il lui resterait malgré elle, après cet effort, d'autres exigences, d'autres prétentions. Je me souviendrai toujours de ces princesses du sang, mariées à de simples gentilshommes, dont Saint-Simon raconte la vie de ménage. Le mari, à chaque repas, présentait la serviette, et ne s'asseyait à table que sur l'invitation de Madame. Moi je ne supporterais point un pareil affront. Les nobles imbus d'idées hiérarchiques trouvent cela fort naturel.Et avec feu :
- Voyez-vous, dit-il, une fille élevée dans les principes monarchiques, une noble sera toujours, quoi qu'elle fasse, pétrie de préjugés. Elle souffrira ou fera souffrir son amant roturier.La baronne dit avec conviction
- C'est peut-être vrai.Elle savait ce qu'elle voulait savoir.
- Monsieur, dit-elle, avouez que nous venons d'avoir une singulière conversation, nous avons parlé amant, maîtresse, mariage, si M. Rateau nous avait entendus...Et elle avait imperceptiblement agité un cordon de sonnette qui correspondait au berceau du cabaret.
- Heureusement, dit Saint-Giles, le père Rateau est à ses fourneaux.
- Il est un peu trivial parfois, dit la baronne, mais si bon !... Si vous saviez... Et pour amuser le tapis, elle raconta des traits de charité du cabaretier.Elle fut interrompue par un coup frappé à la porte.
Et une voix cria du dehors
- J'espère qu'on peut entrerOn ne pouvait être plus maladroit.
La porte s'ouvrit, le père Rateau parut, jeta un rapide coup d'oeil sur les deux jeunes gens et s'écria :
- A la bonne heure, pas un ruban chiffonné ! Sages comme des images ! je m'y attendais. Vous êtes de braves enfants ! Mais c'est assez causé ! Ma petite baronne, vite, en voiture. J'ai fait atteler la grise. Ta mère a ses crises ! Son estomac se noueCe n'est rien. Elle a ça tous les quinze jours ! mais enfin elle te réclame.
- Oh ! maman ! s'écria la baronne jouant l'émotion. Si vous saviez comme elle souffre, M. Saint-Giles ! Une martyre ! Adieu, merci encore de tout coeur !Elle s'esquiva comme une Sylphe.
Le père Rateau, les deux mains sur son ventre, s'écria :
- Un ange !L'ange s'envolait.
Mauvaise mère
Les crises révolutionnaires ressemblent à des tourbillons.
Elles enveloppent, elles enlacent, elles étreignent et entraînent dans leurs évolutions vertigineuses.
Les cycles révolutionnaires sont régis par les mêmes lois que les cyclones : le centre va, se déplaçant toujours, et toujours il attire à lui tout, tous et toutes.
. L'avant-veille, le centre révolutionnaire de Lyon était la maison Leroyer; ce soir-là, c'était le comité central.
Saint-Giles lui-même, qui avait voulu se soustraire à ce foyer d'attraction, se trouvait rejeté vers lui, et la pâle figure de soeur Adrienne allait lui apparaître et le fasciner.
Tout devait contribuer à rendre émouvante la soirée où Châlier allait faire sa rentrée, impatiemment attendue de ses partisans comme de ses ennemis : de même que soeur Adrienne était aussi et non moins impatiemment attendue par les Compagnons de Jéhu, présents à la séance et mis dans le secret.
Mais soeur Adrienne ne pouvait manquer de venir.
En effet, l'abbé Roubiès avait décidé que Châlier serait tué par elle ce soir-là même.
Dans la matinée, il s'était rendu au couvent des Brotteaux pour y prévenir la supérieure d'avoir à conduire soeur Adrienne à la séance.
Une fois seul avec la supérieure, celle-ci l'avait embrassé et avait demandé
- Est-ce pour aujourd'hui, enfin ? Soeur Adrienne s'impatiente. Elle est dans un état d'excitation effrayant. Par moments j'ai peur pour sa raison.
- Ma mère, dit l'abbé, c'est pour ce soir... Les Jacobins auront leur martyr et nous le nôtre.
- Comment, le nôtre ?
- Mais, oui... soeur Adrienne ne sortira pas vivante du Club.
- Oh mon Dieu !... s'écria la supérieure, ils la tueront donc ?-Oui, c'est probable ; s'ils hésitaient, d'autres porteraient les premiers coups.
- Comment ? des hommes à nous
- Sans doute, dit-il froidement.Et, sans se préoccuper de la stupeur de sa mère, il continua à lui donner ses instructions.
- Châlier, dit-il, va prononcer un discours effrayant contre la religion; il le prépare. On l'a entendu ce matin en réciter des fragments. J'ai reçu des notes à ce sujet, et je puis me figurer ce que sera ce document. Il l'a écrit, et nous aurons le manuscrit, de même que le compte-rendu par les logographes (on ne disait pas encore sténographes); nous publierons cette épouvantable attaque contre l'Eglise après le meurtre qui se trouvera justifié aux yeux de Lyon, où la majorité de la ville est encore chrétienne, heureusement. On approuvera le coup de poignard contre un pareil énergumène; du reste, soeur Adrienne étant morte, aucun procès n'étant possible, l'auréole du sacrifice, poétisant notre ange de l'assassinat, toute cette affaire tournera pour le mieux.
- Ne pourrait-on pas épargner cette pauvre Adrienne qui est si intéressante ? demanda la supérieure.
- Non ! répondit froidement l'abbé : il faut qu'elle meure pour les besoins de la cause.L'abbé Roubiès n'était pas homme à faire de grandes phrases creuses pour prouver qu'il avait raison; il connaissait sa mère et il comprit qu'elle serait lente à admettre la raison d'Etat ; il attaqua une autre corde :
- Ma mère, dit-il, je pourrais vous prouver que quand on sacrifie cent mille hommes au rétablissement d'un roi et d'une religion, il est puéril de regarder à la vie d'une femme, celle-ci fût-elle aussi intéressante que soeur Adrienne; mais cette idée générale vous convaincrait difficilement : j'ai des considérations qui vous sont personnelles à vous faire valoir.Laissant donc cet argument, l'abbé en prit un autre;
- Vous souvient-il, ma mère, demanda-t-il, qu'un jour (J'avais vingt-cinq ans) je vins vous supplier de quitter la vie mondaine ?
- Oui, dit-elle en rougissant.Il n'eut point l'air d'y prendre garde et demanda encore
- Vous rappelez-vous que vous avez hésité, ma mère ?
- A mon âge, c'était permis.
- Mais je vous fis une promesse pour vous décider.
- Oui, tu m'as montré une des plus riches abbayes en perspective.
- Et je vous ai juré que vous l'auriez; vous l'aurez comme j'aurai l'archevêché de Lyon.
- Dieu t'entende, mon fils
- Dieu m'entendra, ma mère, dit l'abbé en souriant, car j'ai des moyens sûrs de me faire écouter du Pape, son vicaire spirituel, et du roi, son représentant temporel sur cette terre. Il est assez d'usage, après une Restauration, d'oublier les services rendus; mais, moi, j'ai pris mes précautions.Avec un sourire ironique :
- J'ai fait mettre en lieu sûr, en Amérique, des pièces si compromettantes, que leur divulgation aurait des conséquences extrêmement graves pour le Saint-Père et pour le régent de France; aussi, ma mère, croyez-le bien, j'aurai d'emblée mon archevêché. Et vous, si les Jacobins nous débarrassent de soeur Adrienne, vous aurez votre abbaye.
- Mais je ne vois pas qu'Adrienne...
- Vous ne voyez pas qu'Adrienne vous gêne, n'est-ce pas ! Voilà ce que vous voulez dire ?
- Sans doute, elle peut bien avoir une abbaye, et moi une autre.
- Ma mère, vous vous trompez, Adrienne survivante vous éclipse totalement, vous n'êtes plus rien, pas même son ombre ! Quel mérite aurez-vous ?
- Mais...
- Celui d'avoir inspiré le meurtre ! peu de chose ! On fera la remarque que vous auriez aussi bien pu frapper que cette jeune fille.Haussant les épaules :
- Irez-vous publier que nous avons poussé cette jeune fille au meurtre avec des peines et des soins infinis ?
- Mais enfin, c'est quelque chose cela ! fit la supérieure.
- Moins que rien, pire que rien. Nous endosserions l'odieux du crime et elle en aurait toute la gloire, en ayant eu le péril.
- C'est donc un crime ?
- Eh oui, pour nos adversaires politiques !
- Je comprends, murmura la supérieure.L'abbé eut l'air de penser que c'était bien heureux.
Il reprit :
- Soeur Adrienne morte, tout change. Vous héritez d'elle ! Elle ne vous écrase plus de sa gloire.Dans son projet de livrer soeur Adrienne aux vengeances des Jacobins, l'abbé était-il mû par le sentiment des intérêts généraux de son parti ou par celui de son intérêt particulier ?
Agissait-il comme royaliste ou comme ambitieux ?
Rien n'autorise à décider que l'un ou l'autre monde l'inspirait.
Cet homme est resté une énigme impénétrable pour les historiens.
Pour sa mère, pas de doute : l'égoïsme seul le guidait.
Quant à lui, on peut s'aventurer à supposer que son esprit était assez vaste pour s'élever jusqu'à la conception du dévouement à une cause, mais que son coeur y ajoutait les âpres convoitises d'un prêtre subalterne, voulant gravir à tout prix les marches du siège archiépiscopal de Lyon.
Toujours est-il que, l'intérêt personnel ayant fait pénétrer la conviction dans l'âme de sa mère, l'abbé lui dit :
- Vous voyez donc bien qu'il faut une martyreLa supérieure approuva de la tête, mais une crainte lui vint.
- Et si les Jacobins m'écharpaient, fit-elle, saisie tout à coup par cette appréhension.
- Impossible ! dit l'abbé froidement : trente affidés bien armés seront dans le couloir; ils protégeront votre retraite, et, si elle était compromise, deux bataillons de garde nationale qui feront l'exercice aux flambeaux dans le voisinage (une innovation) seraient lancés à votre secours ! Oh ! mes mesures seront bien prises.
- Enfin, dit-elle épouvantée, je serai néanmoins exposée.
- Si peu ! fit-il dédaigneusement.
- Mais, mon ami, vous risquez mes jours bien facilement, ce me semble j'aimerais mieux me contenter de rester ce que je suis, simple supérieure d'une pauvre communauté.La lâcheté de sa mère révolta l'abbé.
- Impossible ! dit-il d'un ton sombre.
- Pourquoi ?
- Pour que je sois archevêque, dit-il résolument, il faut d'abord que vous soyez abbesse et vous le serez, ma mère.
- Mais je ne vois pas en quoi cela est nécessaire.Il eut un geste de mépris écrasant.
- Vous ne voyez pas, ma mère, dit-il, que petite supérieure d'une petite communauté, vous n'êtes guère pour nos ennemis qu'une fille repentie. Petit coeur ! Petit esprit !Elle pâlit sous l'outrage.
- Un fils, s'écria-t-elle, reprocher à sa mère son passéCroyez-vous donc, demanda-t-il, qu'il ne me soit pas plus pénible qu'à vous de me souvenir ! Ce passé me pèse, m'étouffe, me brûle, me dévore. J'ai tout fait pour me débarrasser de cette tunique de Nessus; vous avez accepté le rôle de tante : vous me reniiez pour votre fils, moi je vous reniais pour ma mère; mais ce subterfuge qui réussit auprès de la communauté où l'on vous croit ma tante par le sang et ma mère spirituelle, ce mensonge qui réussit pour le vulgaire, ne trompera point les hauts dignitaires de l'Eglise. Pour eux, vous êtes bien ma mère.
Avec énergie :
- Eh bien, ce passé, il faut qu'il disparaisse sous une fortune éblouissante. Il faut que personne n'ose plus regarder dans votre vie d'autrefois : vous en couvrirez les ombres d'une telle lumière que tous les yeux en seront éblouis.
- En réalité, dit-elle, reculant devant cette perspective parce qu'elle ne voulait pas affronter le péril, tu risques ma vie au profit de ton ambition. Si je ne meurs pas, tu me fais abbesse parce que tu veux que l'on oublie ce passé dont tu rougis.
- Je n'en rougis pas, n'ayant pas de préjugés, répondit-il. Madeleine repentie est une des plus grandes saintes du ciel. Mais ce sont les autres qui ont des préjugés, ce sont eux qui rougissent. Et je dois compter avec l'opinion. Mais c'est assez parler du passé. Parlons du présent : je vous reproche, ma mère, et vous le reproche amèrement, vous n'aimez pas autant votre fils que soeur Adrienne, pour laquelle vous intercédiez tout à l'heure. Si vous m'aimiez, vous n'hésiteriez pas.Elle se mit à pleurer.
- Du sentiment ! dit-il. A quoi bon ! Pour un mot.-Unmotcruel ! fit-elle. Tu m'as traitée de fille repentie.
- Eh ! s'écria-t-il. Si l'on ne veut pas se tromper, il faut appeler les choses par leur nom.S'adoucissant
- Vous devriez comprendre, ma mère, dit-il, que de vous rappeler le passé m'est pénible; mais vous m'y forcez ! Fils d'abbesse, je deviens possible comme archevêque, car votre abbaye fait de vous une princesse de l'Eglise : vous marchez de pair avec les abbés mitrés et les évêques.Caressant la vanité qui s'éveillait :
- Cela vaut bien la peine, dit-il, que vous couriez un danger si léger que je qualifie, moi, d'imaginaire.Puis, sûr qu'elle obéirait :
- Voyons ! dit-il, embrassez-moi ! Essuyez vos yeux ! Je pars. Quand vous serez abbesse, nous rirons bien de l'échauffourée de Lyon au Club Châlier.Et faisant une fausse sortie
- A bientôt !L'abbé, je l'ai dit, était un habile metteur en scène.
Il savait qu'une fausse sortie est un moyen de terminer brusquement et avec avantage une discussion, de constater un succès acquis.
- Allons, ma mère, fit-il, c'est entendu ! à ce soir ! pas de faiblesse ! Vous n'êtes pas en péril ! Embrassez-moi ! Au revoir, vers dix heures !Elle l'embrassa, mais sans grand enthousiasme et du bout des lèvres.
- Je compte sur vous ! dit-il.
- Oui ! dit-elle.Elle était fermement résolue, mais elle manquait d'entrain.
Il fit mine de s'en aller et revint sur ses pas.
L'acquiescement de sa mère étant acquis, il revenait pour enfoncer l'une après l'autre ses instructions dans la cervelle de cette femme qu'il savait capable d'aller jusqu'au bout, une fois déterminée.
- Je me résume ! dit-il. Vous conduisez soeur Adrienne à la séance, dans les tribunes où je vous ai conduite plusieurs fois déjà pour vous y accoutumer.
- Bien ! dit-elle.
- Ensuite, vous suivez un de mes hommes, Mazurier, qui passe pour bon Jacobin et qui vous conduit dans le couloir.
- Bien ! fit-elle, encore.
- Aussitôt que soeur Adrienne sera placée parmi les gens qui ont des lettres, des requêtes, des placets à remettre à Châlier, Mazurier vous fera passer derrière les rangs et vous tirerez vers la porte."Un peu dédaigneusement :
- Le reste ne vous regarde pas.Puis faisant une dernière recommandation concernant soeur Adrienne :
- Une heure avant de partir, faites prendre à soeur Adrienne un réconfortant, et il souligna le mot, et forcez la dose que vous savez ! Il faut entretenir son exaltation !Il embrassa sa mère encore une fois, un peu plus tendrement et la quitta en lui disant :
- Du courageUne fois dehors, il fronça le sourcil et murmura avec indignation.
- Décidément, elle n'a même pas l'instinct du dévouement maternel.Il récapitula ses griefs.
- Fils de gentilhomme, se disait-il, j'aurais pu peut-être obtenir la légitimation, elle l'a écoeuré, dégoûté d'elle et de moi; il ne m'a même pas reconnu comme son bâtard.Ses lèvres contractées par un rictus amer prouvaient combien il souffrait d'avoir manqué cet état civil nobiliaire qui lui eût facilité la carrière ecclésiastique, dans les rangs inférieurs de laquelle il était resté trop longtemps à son gré.
Après cette rancoeur, une autre.
- Quelle suite de folies ! dit-il. Au lieu de se cacher, courtisane qui humiliait son fils, elle s'imposait toujours à moi, et je fus fait séminariste avec une mère qui rôtissait le balai.Avec fureur :
- Elle venait me voir en toilettes tapageusesIl serrait les poings avec rage.
- Jeune prêtre, continua-t-il, je la suppliais de faire une fin pour que le scandale de sa vie s'oubliant, je pusse faire mon chemin. Elle s'y refusa jusqu'à cinquante ans, m'immobilisant pendant sept ans dans une cure de campagne, avant que je pusse entrer à l'Oratoire.Ce temps d'obscurité avait été le plus cruel de sa vie.
- Enfin, continua-t-il, je lui demande de montrer un peu de courage pour mettre l'anneau épiscopal à mon doigt; elle me refuse et prend peur lâchement. Mais je lui parle de la crosse abbatiale pour elle, j'allume son ambition et elle n'hésite pas.S'irritant :
- Non, ce n'est pas une mère ! Non, je ne dois rien à cette femme ! Elle m'a conçu dans la luxure; elle m'a enfanté dans la boue, elle m'a barré les chemins de la vie; je ne vois plus en elle qu'une étrangère.Avec résolution :
- Non, elle ne sera jamais abbesse ! Et le jour où elle deviendra un obstacle, je supprimerai l'obstacle en l'envoyant comme supérieure dans un couvent colonial.Souriant :
- Mais enfin, l'espoir de la crosse abbatiale va lui donner assez d'énergie pour conduire soeur Adrienne au Club. C'est tout ce que je veux d'elle pour le moment. Après... comme après...Soupirant :
- Heureux ceux qui sont aimés par leurs mères ! Leur coeur n'est pas fermé comme le mien à toute tendresse, à tout amour.Il poussa un soupir.
Une rentrée - Aspect de la salle
En prenant la séance comme prétexte à donner à sa mère pour justifier une sortie qu'elle devait trouver prématurée, Saint-Giles n'avait pas mal choisi car, nous le savons, à cette séance, Châlier devait parler pour la première fois depuis son aventure.
Tout Lyon attachait une grande importance à ce que dirait Châlier en telle circonstance.
Cette séance mémorable s'ouvrit à neuf heures du soir.
Dans la salle, il y avait un millier de personnes.
Dehors, beaucoup de Jacobins n'avaient pu trouver place.
La foule était houleuse et mêlée.
A l'intérieur, où cependant l'on n'entrait qu'avec des cartes, un oeil exercé aurait été étonné de voir nombre de figures très fines surmontant des Carmagnoles.
Dans les tribunes, au milieu d'un groupe de ces Jacobins à mains blanches, deux femmes : l'une, la supérieure du couvent, l'autre, soeur Adrienne.
Toutes deux tricotaient comme leurs voisines.
A Lyon, où l'on n'aime pas être en retard sur Paris et où l'on est souvent en avance sur la capitale, les Jacobins avaient imposé aux femmes qui assistaient à leurs séances, une sorte d'impôt : on distribuait de la laine et elles tricotaient des bas pour les soldats.
Du reste, grand bruit de voix dans la salle, car le Tout-Lyon était là, le Lyon républicain comme le Lyon royaliste : mais les hommes de ce dernier parti étaient déguisés : les moins connus s'étaient contentés d'endosser la blouse et la carmagnole; les autres s'étaient ingéniés à trouver des travestissements sûrs.
L'abbé Roubiès, sous un déguisement de petite vieille, la baronne, grimée en galopin des rues, criaient tous deux et vendaient des journaux; d'autres que nous ne nommerons pas pour éviter des énumérations fastidieuses, tous les personnages importants de ce drame enfin et beaucoup d'autres assistaient à cette rentrée de Châlier, empruntant aux basses classes leurs vêtements et leurs coiffures pour ne pas être reconnus.
Etienne, en Auvergnat, était très réussi, mais il constatait avec désespoir que la baronne ne regardait que Saint-Giles.
A chaque instant celui-ci s'en approchait sous prétexte de lui vendre ses journaux; mais Saint-Giles ne faisait point attention à ce moutard.
Avec son coup d'oeil d'artiste, il avait remarqué soeur Adrienne aux tribunes et son regard ne la quittait plus, ce qui semblait agacer beaucoup la baronne.
Elle tournait autour de l'artiste avec tant d'insistance qu'elle risquait de se faire reconnaître, mais lui, tirant son carnet, s'était mis à faire un croquis de soeur Adrienne et il le poussait au portrait autant qu'il pouvait.
Il demandait à ses voisins :
- Qui est donc cette citoyenne, là-haut, près de cette vieille ?
- Connais pas ... ! répondit-on.Comme, dans une foule, rares sont les artistes capables de deviner une beauté merveilleuse sous les traits émaciés et contractés d'une soeur Adrienne, il en résultait que celle-ci n'attirait pas les regards de la masse.
Mais des voix murmurèrent :
- Le voilà ! Le voilà !C'était Châlier qui entrait.
A sa vue, la salle tout entière se leva et le salua par des bravos enthousiastes.
Les royalistes surtout se montraient frénétiques. Le mot était donné pour que Châlier, se croyant vigoureusement appuyé, eût beaucoup d'audace et d'élan.
L'abbé Roubiès avait, de plus, calculé qu'il ne fallait exciter aucun soupçon. par conséquent il avait envoyé la consigne suivante à tous les groupes : "Hurler avec les loups".
C'était laconique et pittoresque.
En conséquence, Châlier prit possession de la tribune au milieu d'un orage de vivats, de trépignements et d'applaudissements.
Le tribun leva la main; il se fit un grand silence.
Pour s'imaginer ce que fut cette séance où Châlier devait être assassiné, il faut que le lecteur se rende compte de ce que fut ce fameux Club des Jacobins lyonnais qui tenait correspondance avec vingt départements.
Les séances de ce club de 1793 étaient un mélange de folie et d'héroïsme, de conceptions grandioses et d'utopies irréalistes, de purs dévouements et de louches ambitions, de propositions burlesques et de sublime éloquence.
Le même homme pouvait être, le même soir, ridicule et logique, au-dessous de tout comme orateur, et se relever tout à coup à des hauteurs prodigieuses.
Cette salle des Jacobins, très simple, prenait, à de certaines heures, un caractère imposant quand le public était soulevé par un beau mouvement.
Châlier surtout exerçait une grande action sur la foule et sur les esprits simples.
Mais si certains orateurs excitaient les passions et déchaînaient les colères, il arrivait que les divagations de certains fanatiques, débitées en mauvais style et en mauvais français justifiaient les rires des curieux venus là Dour s'amuser.
Malheureusement, il fallait étouffer les éclats de son hilarité dans son mou-choir, parce que la majorité de la salle "s'emballait", même sur les propositions les plus sottes, pourvu qu'elles eussent l'air d'avoir pour but le bonheur du peuple.
Les ignorants, remplis d'une foi aveugle, de moutons devenaient tigres, quand on se moquait d'eux et des fous auxquels ils croyaient.
Il y avait donc au Club des types de tribuns qui faisaient la joie des loustics mais ceux-ci ne s'en amusaient qu'en sourdine.
En revanche, le Club avait des orateurs de talent, qui développaient avec une sauvage énergie les théories sanguinaires dont s'épouvantait la bourgeoisie, car ces théories soulevaient des tempêtes de convoitises dans le coeur des pauvres.
On ne saurait nier que l'idéal des Jacobins et même des Hébertistes qui allaient plus loin encore, n'ait été l'amélioration du sort du plus grand nombre.C'était le secret du succès de ceux qui prêchaient la doctrine.
Et comme la terre accaparée par la noblesse, comme le capital accumulé par la bourgeoisie se trouvaient mal répartis, le peuple qui le sentait acceptait aveuglément les remèdes empiriques que lui proposaient les charlatans ou les utopistes de bonne foi.
C'est ainsi qu'il applaudissait Cusset, nommé représentant à la Convention, lorsqu'il prêchait publiquement les dogmes de la loi agraire."Le temps est venu, disait-il, où doit s'accomplir cette prophétie : les riches seront dépouillés et les pauvres enrichis."
Carpan était aussi encouragé par les bravos, quand il formulait ainsi son système :
- Si le peuple manque de pain, qu'il profite du droit de sa misère pour s'emparer du bien des richesMais le plus écouté de tous était Châlier : il terrifiait les royalistes et fanatisait les républicains.
Ceux qui étaient venus pour rire, se moquer, conspuer, après l'avoir entendu, sortaient épouvantés, la terreur dans l'âme, en maudissant la Révolution.D'autres, entrés royalistes, s'en allaient républicains.
Les historiens les plus prévenus contre Châlier constatent son éloquence extraordinaire, marquée au coin du mysticisme et inspirée par la Bible.
Lamartine, dans son livre des Girondins, où il est l'adversaire des Jacobins, où il rapetisse leurs hommes et les calomnie souvent, Lamartine qui a pris parti contre Châlier avec une partialité visible, n'en a pas moins tracé de lui un portrait qui grandit singulièrement le tribun, malgré le désir évident de le stigmatiser.
Il écrivait des lettres dont les mouvements biaisés et incohérents affectent les soubresauts, les inspirations des oracles bibliques.
"Si j'étais Dieu, écrivait-il, je remuerais les montagnes, les étoiles, les empires, je renverserais la nature pour la renouveler."
La destinée de Châlier, avortée dans le bien comme dans le crime, était toute dans ces premiers jets de son âme. La folie n'est que l'avortement d'une pensée forte mais impuissante parce qu'elle n'a pas été conçue et gouvernée par la raison.Il avait fondé à Lyon le Club central, foyer ardent entretenu de son souffle et agité nuit et jour de sa parole.
Ses discours, tour à tour bouffons et mystiques frappèrent le peuple. Rien n'était raisonné, tout était lyrique dans son éloquence. Son idéal était évidemment le rôle de ces faux prophètes d'Israël, serviteurs de Jéhova et égorgeurs d'hommes.
Après avoir lu ce portrait de Châlier par un grand poète, on peut se figurer l'orateur, son éloquence passionnée, la fascination qu'il exerçait et la toutepuissance de sa parole que soeur Adrienne allait entendre.
Adrienne avait, en quelque sorte, reçu une préparation spirituelle qui la prédisposait à être plus sensible que personne à cette parole entraînante de Châlier.
Châlier avait une haute et vaste intelligence, un idéal merveilleux des destinées humaines, une chaleur de persuasion puisée dans un immense amour du peuple et le coup de fouet de la honte subie.
Il eut l'occasion de débuter par un exorde dont la baronne lui fournit le thème.
Elle était femme et jalouse, aveuglément jalouse par échappées, jalouse à risquer sa tête.
Certes, reconnue ce soir-là, elle aurait été défendue : mais quelle imprudence à elle de faire engager pour elle un combat prématuré !
Qui sait même si l'abbé Roubiès ne l'eût pas sacrifiée ?
Aurait-il donné le signal d'une lutte pour l'arracher aux mains des Jacobins, si leurs, carmagnoles l'avaient arrêtée ?
Toujours est-il que depuis l'arrivée de Saint-Giles, la baronne évidemment le surveillait et trouvait très mauvais qu'il s'occupât de soeur Adrienne au point de faire son portrait.
Au moment où Châlier montait à la tribune, à l'instant même où il allait parler, Saint-Giles crayonnait encore, crayonnait toujours.
Il semblait fasciné par la beauté superbe de soeur Adrienne que la baronne devinait très bien sous l'émaciement des traits.
N'y tenant plus, elle se rapprocha de Saint-Giles, ne prévoyant pas elle-même ce qu'elle allait faire, mais allant à lui invinciblement, poussée par la jalousie.
Elle se glissait comme son métier de vendeur lui en donnait le droit d'usage entre les rangées des bancs.
Arrivée derrière Saint-Giles, elle regarda le croquis et elle éprouva un mouvement de colère; l'artiste avait reproduit soeur Adrienne, non telle qu'elle était, mais telle qu'il la voyait avec l'illumination du talent.
La baronne ne put comprimer un mouvement nerveux que toutes les femmes comprendront, et elle pinça Saint-Giles jusqu'au sang.
Il poussa un cri, se retourna vivement et l'on entendit le bruit d'une claque sur la joue de la baronne.
La salle entière protesta.
Saint-Giles n'était pas homme à rester sous le coup d'une réprobation imméritée, sans protester courageusement.
Il se leva et cria d'une voix tonnante
- Citoyens,Vous ne pouvez pas me blâmer sans m'entendre.
Les royalistes qui n'aimaient pas beaucoup Saint-Giles, auraient volontiers continué à crier, mais sa parole vibrante dominait tous les bruits.
Puis la curiosité tenait tout le monde et chacun voulait savoir la raison du soufflet donné.
Saint-Giles reprit :
- J'ai donné à ce gamin une gifle un peu forte peut-être, mais je me suis laissé emporter par un mouvement de colère bien légitime.Ce crieur de journaux m'a pincé bêtement, sans motif et jusqu'au sang.
Il y eut un moment d'étonnement, mais la baronne sur laquelle tous les yeux étaient fixés, avait abaissé sur son front son bonnet phrygien; elle répondit en imitant les hoquets d'un galopin qui sanglote.
- Je l'ai pincé, parce que... il... il... n'écoutait pas le... le... discours du citoyen Châlier qui allait com... commencer à parler.Les jacobins trouvant très irrévérencieux que l'on ne prêtât point attention à leur idole, crièrent bravo.
Saint-Giles voulut se défendre et dit
- Je rendais service à la République en faisant mon métier. Je dessinais.La voix de la baronne riposta aigrement.
- Il... il... s'amusait à faire le... le... portrait d'une jolie citoyenne.Saint-Giles se sentit écrasé par la vérité : la salle, du reste, lui criait d'un air farouche :
- Assis ! assisLes femmes laides, sûres que ce n'était pas elles qu'il croquait, prenaient des airs indignés.
Les hommes d'esprit riaient : les imbéciles semblaient prêts à se fâcher.
Devant ces dispositions, Saint-Giles haussa les épaules et prit le parti de se rasseoir, plein du mépris, du reste, pour ses concitoyens.
Mais il n'en avait pas fini avec la vindicte publique.
La baronne, sûre qu'il ne recommencerait pas le portrait, s'était éclipsée comme une souris.
En vain Saint-Giles chercha-t-il son croquis; elle l'avait enlevé.
Non seulement Saint-Giles ne retrouva point son dessin, mais il eut à subir les mauvais regards et les grognements des nombreux niais qui se trouvaient dans la salle : cette colère contre le caricaturiste était soulevée par l'exorde de Châlier qui, dès son début, saisit l'occasion de cet incident pour entamer son discours.
Il se porta garant du civisme de Saint-Giles et de "ses vertus"; on parlait ainsi en ces temps-là.
Mais, ce témoignage rendu, il stigmatisa l'emploi de la force contre les faibles.
Si bien qu'il y eut des trépignements contre Saint-Giles, qui comprit ce soirlà que la popularité d'un homme tient à bien peu de choses.
Châlier repêcha Saint-Giles en disant que son mouvement de vivacité ne pouvait pas faire oublier ses services, mais que la légitime réprobation de toute une salle prouvait que le coeur du peuple était généreux.
Saint-Giles goûtait fort peu ces habiletés oratoires de Châlier et il allait risquer un éclat lorsque l'orateur tourna brusquement sur un autre sujet.
- Oui, s'écria-t-il, le peuple a l'âme compatissante pour l'opprimé et il a souffert quand il m'a vu, moi, son tribun, victime des vengeances d'une milice brutale.Il continua sur ce ton et la salle éclata en transports d'amour pour Châlier, de haine pour ses ennemis.
L'incident "Saint-Giles" fut oublié.
Châlier, après avoir exploité en sa faveur le mouvement de pitié instinctive pour les persécutés, qui est un instinct des masses, lança son grand discours qui était un réquisitoire contre les prêtres.
Car il ne s'était point trompé sur la main qui l'avait frappé; il avait reconnu celle des prêtres et les désignait à la fureur du peuple.
On lui avait promis l'appui de l'armée des Alpes, ses bataillons de Carmagnoles étaient déjà triplés, il ne pouvait croire que les bourgeois de Lyon oseraient, dans ces conditions, se lancer dans une révolte contre les représentants en mission qui, de l'armée, allaient revenir à Lyon.
Il prépara le peuple au massacre contre les prêtres et les nobles et il eût l'audace de s'écrier :
- Le grand jour de la vengeance arrive. Cinq cents têtes sont parmi vous qui méritent le même sort que celle du tyran (Louis XVI). Je vous en donnerai la liste, vous n'aurez qu'à frapper. "Louis Blanc".Et, pour enflammer l'auditoire, il raconta le long martyre de l'humanité emprisonnée, volée, dépouillée, violée, tourmentée, brûlée, exterminée par les prêtres ministres de la religion du Christ.
Il raconta les horreurs de la persécution dirigée contre les Ariens, les massacres des Vaudois, le bûcher de Jean Huss, les guerres de religion, les abominations des dragonnades et les sanglants mystères de l'inquisition.
Il avait le don des expositions rapides, mouvementées, pleines de couleur et d'images saisissantes : il portait la conviction dans l'esprit par la lumière et la faisait pénétrer dans le coeur par la flamme.
Soeur Adrienne écoutait frémissante mais étonnée de ces accusations contre cette religion qu'elle croyait toute de bonté et de charité.
Un moment, elle se leva comme pour protester, mais Châlier la vit debout et, la couvrant de ses regards, il eut comme un pressentiment, car il l'apostropha avec une superbe véhémence.
- Femme, lui dit-il, tu doutes peut-être que l'on ait pu commettre tant de crimes au nom du Christ qui ne fut pas un Dieu mais un des grands tribuns de l'humanité. Ecoute donc la voix de l'histoire.La supérieure qui se sentit prise de peur, força soeur Adrienne à se rasseoir, mais Châlier ne la quitta plus du regard; il avait deviné l'état mental de la jeune fille; il soupçonna même son fanatisme; il voulut la convaincre.
Et il entassa les preuves avec une abondance qui accablait toute résistance loyale.
Puis, enveloppant soeur Adrienne du rayonnement de ce feu sacré qui était en lui et qui s'échappait par torrents d'effluves, il fit revivre le passé comme par une évocation magique.
Soeur Adrienne sentit qu'il ne parlait que pour elle; il semblait avoir oublié la foule; celle-ci, s'oubliant elle-même, se tourna tout entière vers cette jeune fille qui s'était lentement levée et qui écoutait livide, les lèvres blémissantes.
De temps à autre, elle murmurait d'une voix entrecoupée
- Il ment ! il doit mentir !La supérieure toussait alors et, tirant Adrienne par la jupe, elle essayait de la ramener au calme.
Mais elle restait insensible à ces sollicitations muettes.
L'abbé Roubiès suivait les péripéties de cette scène avec une attention extrême et il déplorait l'imprudence de soeur Adrienne.
Il se pencha à l'oreille d'Etienne et lui dit :
- Pourvu que, dans son indignation, elle ne fasse pas un éclat trop tôt ! Sa surexcitation confine à la folie. Là est le danger.Et il donnait à tous les diables la supérieure qui aurait dû forcer Adrienne à se rasseoir...
- Enfin, dit-il, si Châlier va jusqu'au bout sans qu'elle proteste et l'insulte, il croira peut-être l'avoir convertie à la République quand il la recevra dans le couloir.Peu à peu les mouvements de lèvres convulsifs de la jeune fille s'étaient calmés, sa bouche s'était raidie, elle ne prononçait plus un seul mot.
Quant à Châlier, il se surpassait dans la péroraison de son discours.
Il avait saisi un crucifix et, le montrant à la foule, il s'écria :
- Je vous ai dit ce qu'était le grand patriote juif, l'homme inspiré qui venait prêcher au monde la Liberté, l'Egalité, la Fraternité. Je salue respectueusement la mémoire de celui qui fut un sublime sans-culotte. Mais je maudis les prêtres pharisiens qui ont mis cet homme de bien sur la croix; je maudis les apôtres imbéciles ou ambitieux qui du grand philosophe supplicié ont fait un Dieu dont voici l'image odieuse, au nom de laquelle on a tyrannisé le monde depuis dix-huit cents ans.Il montrait le crucifix.
- Oui, répéta-t-il, gloire à Jésus qui aima les pauvres et mourut pour avoir prêché au peuple juif les grands principes que notre Révolution vient de faire triompher Mais, malédiction sur l'idôle, honte au crucifix, emblème de notre esclavage"Et, dit Lamartine, racontant cette séance, il prit dans ses mains l'image du Christ
Ce n'est pas assez, s'écria-t-il, d'avoir fait périr le tyran des corps (Louis XVI), il faut que le tyran des âmes soit détrôné.
Et brisant l'image du crucifix, il en foula sous ses pieds les débris". Lamartine, l'Hymne des Girondins.
Beaucoup de Jacobins avaient encore des sentiments religieux; le lourd manteau de la superstition pesait sur les esprits; il y eut dans la salle un moment de stupeur.
Mais, tout à coup, soeur Adrienne poussa un grand cri et l'on vit briller entre ses mains le long couteau catalan dont son bras avait été armé par dom Saluste.
Cette lame étincelante aux mains de cette pâle jeune fille semblable à un spectre, fit courir un frisson dans la salle.
Lorsque l'abbé Roubiès vit soeur Adrienne tendant vers Châlier son arme dont le miroitement des lumières faisait jaillir des étincelles, il dit à Etienne :
- Voilà ce que je craignais : elle le menace trop tôt, elle ne pourra plus le frapper tout à l'heure; c'est une mauvaise affaire.Etienne secoua la tête d'un air entendu et dit en manière d'écho
- Très mauvaise !Dans la salle, une rumeur sourde grandissait et allait éclater, lorsque soeur Adrienne s'écria, s'adressant à Châlier :
- Monsieur, faites taire ce peuple et ordonnez-lui de m'écouter.Le mot monsieur allait soulever des tempêtes si Châlier n'eut levé la main et imposé le silence.
Une ardente curiosité s'était emparée de la foule.
Que voulait cette jeune fille étrange ?
Que signifiait son poignard ?
Qu'avait-elle à dire ?
Châlier montrait un grand calme.
- Parle, citoyenne, dit-il, nous écoutonsEt à tous ceux qui l'entouraient :
- Quoique dise, quoique fasse contre moi cette femme, qu'on la laisse sortir en paix.Soeur Adrienne reprit d'une voix très douce
- Monsieur, j'étais venue ici pour vous assassiner ! Je croyais faire un acte de justice, je me trompais ! Votre "sermon" (textuel) m'a éclairée. Vous êtes le Christ de Lyon et je vous ai vu passer, montant à votre calvaire. Je vous haîssais alors, aujourd'hui je donnerais ma vie pour sauver la vôtre !Une tempête d'applaudissements monta de la salle et se prolongea dans les tribunes en roulements pareils au bruit du tonnerre; sous l'explosion de l'enthousiasme d'une foule en délire, soeur Adrienne inclina la tête et s'évanouit.
Pendant que l'on s'empressait autour d'elle, que, sur l'ordre de Châlier on la transportait dans une salle où des femmes et un médecin lui donnaient leurs soins, il se produisit dans la salle un mouvement assez extraordinaire : on voyait des groupes quitter précipitamment leurs bancs et sortir.
Presque aussitôt ils étaient remplacés par des gens venus du dehors.
Ceux qui s'en allaient étaient des royalistes.
Pour eux, la partie était perdue; ils redoutaient maintenant d'être reconnus et écharpés sur place.
Ceux qui rentraient étaient des Jacobins enchantés de pouvoir enfin pénétrer dans l'enceinte.
On mettait les nouveaux venus au courant de ce qui s'était passé et l'on commentait l'évènement.
Châlier, prévenu que soeur Adrienne avait repris connaissance, s'était rendu près d'elle.
Elle lui avait rapidement raconté tout ce qui s'était passé et comment on l'avait poussée à l'assassinat.
Dans la situation d'esprit où elle se trouvait, son cerveau, arrivé à un degré de surexcitation inouïe, jouissait d'une lucidité et d'une pénétration extraordinaire ; une fois illuminée par la vérité, cette intelligence avait démêlé avec une rapidité de conception étonnante toute la trame de l'abbé Roubiès : elle la dévoilait à Châlier et ne cessait de lui répéter :
- Prenez garde à vous ! Votre mort est résolue.Peu à peu, cependant, les discours de soeur Adrienne se perdirent dans le vague et elle tomba dans l'état extatique, qu'une réaction cataleptique suivait toujours de très près.
Tout à coup, Châlier, qui n'était jamais à court d'idées, venait d'en trouver une; elle était un peu théâtrale, mais elle ne manquait point de grandeur.
- Combien de temps cette crise va-t-elle durer ? demanda-t-il.
- Mettons une heure, dit le médecin.
- Docteur, mon bel ami, que l'on prépare tout pour conduire cette pauvre fille à l'asile que l'hospitalité républicaine va lui offrir.
- Lequel ?
- Le plus magnifique que l'on puisse trouver dans Lyon. Si tu peux quitter la malade, viens et tu m'entendras émettre une proposition digne de l'antiquité.Le docteur, qui savait ne rien pouvoir pour abréger la crise, laissa soeur Adrienne aux mains de deux femmes qu'il constitua ses gardes-malades, et il suivit Châlier, curieux de connaître son idée.
On attendait l'orateur à la tribune : on l'y demandait; il était impossible qu'il n'y remontât point après cet incident dramatique.
il y reparut triomphant et y fut accablé par les transports des Jacobins qui avaient fait venir des fleurs, des couronnes, et qui les lui jetaient.
Châlier n'eût point été un homme d'Etat s'il n'avait pas abusé de la situation, en l'exploitant à son profit.
Il n'y manqua pas.
Il raconta avec une verve originale et chaleureuse, en brodant éloquemment sur le thème, ce que soeur Adrienne lui avait révélé.
Naturellement, il se posa en martyr du peuple et s'appuya sur les dangers qu'il avait courrus pour prouver que les royalistes ne reculeraient plus devant rien et qu'il fallait combattre pour en finir.
Puis, quand il eut galvanisé la salle, il l'apitoya sur le sort de cette pauvre jeune fille convertie à la République par la magie de sa parole; il ne se décernait bien entendu ce brevet d'éloquence qu'en termes modestes.
Puis, célébrant les beautés de ce grand caractère de femme qui venait de s'affirmer si noble, il s'écria :
- Citoyens,C'est une âme fière et loyale que celle de cette jeune fille.
Elle est digne de l'amour d'un bon citoyen, celle qui s'est révélée devant vous, assez vaillante pour tuer celui qu'on lui avait dépeint comme un monstre : assez sincère pour avouer devant tout un peuple le crime qu'elle allait commettre de bonne fois; assez stoïque pour n'écouter que son coeur et proclamer la vérité sur une abominable conspiration, dont les auteurs vont la poursuivre de leur haine.
Cette jeune fille n'a personne au monde pour la recueillir.
Il lui faut un foyer.
Personne que moi, voué hélas à une mort prochaine et inévitable pour la protéger.
Il lui faut un mari.
Ce soir donnons-lui le foyer, demain, un chaste amour, donnons lui un mari.
- Citoyens,Faisons quelque chose de grand : décrétons que la femme de Lyon la plus vertueuse, proclamée telle ici même, aura comme étant la plus digne, l'honneur d'adopter cette orpheline que lui confient les Jacobins de Lyon.
Citoyens, vous allez voter, que chacun inscrive son nom sur un bulletin et l'on comptera les voix.
Jamais pareil hommage en aucun temps, en aucun lieu, n'aura été rendu à une citoyenne."
Un homme se leva, arrêtant l'explosion des bravos par un geste.
C'était saint-Giles.
- Citoyens, dit-il, je pose hardiment et fièrement la candidature de ma mère que vous ne voyez jamais à vos séances parce qu'elle élève cinq orphelins pour la patrie.Châlier ne s'attendait pas à trouver quelqu'un de plus grand que lui.
Les acclamations de la salle lui prouvèrent que trouver l'idée c'était bien, mais que s'en emparer c'était mieux.
Ce fils si sûr de la vertu de sa mère enlevait tous les suffrages du peuple et la sympathie de la foule allait à lui avec un irrésistible élan.
Nous l'avons dit, Châlier avait les faiblesses communes à la plupart des tribuns du peuple et à presque tous les orateurs.
Il était ombrageux pour sa popularité.
Le triomphe de Saint-Giles ne laissa point que de l'offusquer.
Il lui parut que l'artiste lui escamotait assez indélicatement la gloire d'avoir trouvé une idée digne de l'antiquité.
Il écoutait avec un sourire amer ce bruit des bravos et dit au docteur
- Vraiment le peuple a des distractions incroyables. Tout à l'heure, il blâmait la légèreté de Saint-Giles quand celui-ci n'écoutait pas la plus sérieuse discussion (il voulait dire : mon discours) La brutalité de ce jeune homme frappant un enfant avait révolté la sensibilité de la foule; la voilà maintenant qui le porte aux nues.
- Pas lui, dit le docteur, mais sa mère qui le mérite !
- Sans doute, la mère est une bonne citoyenne, reprit Châlier les lèvres pincées. Mais vois donc, citoyen, comme le fils tranche du maître. Le voilà qui rédige luimême la proposition concernant sa mère et la jeune fille; il change les termes de mon projet : il y introduit pour ma protégée le titre de "pupille de la République".
- C'est un mot assez bien trouvé ! dit le docteur.
- Soit ! Mais, par convenance, il aurait dû en référer à moi, auteur et rédacteur du projet.En ce moment, Châlier se sentit tirer par la basque de son habit et il se retourna. Il vit le petit crieur que Saint-Giles avait calotté.
Le petit bonhomme lui faisait mystérieusement signe de se taire et de le suivre. Châlier devina un allié dans ce garçon qu'il reconnut.
- Pardon, citoyen, dit-il au docteur. Je reviens dans un instant.Et il sortit à la suite de la baronne.
Perridie de femme
C'était bien en effet un secours qui arrivait à Châlier.
La baronne montrait bien quelque peu trop d'audace en venant ainsi s'adresser à Châlier, même sous un déguisement : mais, outre l'insouciance inouïe avec laquelle Mme de Quercy joua mille fois sa tête pendant la Révolution, outre ce courage joyeux et narquois qui faisait le fond de sa nature, elle ne risquait pas dans cette circonstance autant qu'on aurait pu le penser.
Non loin de là, à la lueur des torches, trois bataillons bourgeois faisaient l'exercice sous la direction de ces instructeurs suisses qui avaient été envoyés par les soins du comte d'Artois.
Etienne, admirable en Auvergnat, car c'était Mme Adolphe qui l'avait habillé, Etienne était de planton à la porte, prêt à faire appel aux gardes nationaux et à sauver la baronne, s'il en était besoin.
Du reste, celle-ci comptait sur sa façon merveilleuse de se grimer.
On aurait pu courir tous les faubourgs de Lyon pour trouver un gamin du ruisseau mieux réussi : elle imitait même l'inimitable accent de la Guillotière.
Châlier, en voyant cette tignasse frisée, ébouriffée, ce masque malin sur lequel tombaient jusqu'à la moitié du nez des crépons de cheveux emmêlés à défier le peigne de Charles, ex-coiffeur à la mode qui s'était donné le genre d'émigrer, Châlier, tout à son idée du reste, n'eût jamais soupçonné une émigrée, une cidevant, dans ce moutard qui lui parlait le jargon tramant de la Guillotière.
Ce don des langues, des argots, de l'accent, du geste, la baronne le devait à un talent de comédienne, inné en elle; elle était grande dame et cabotine.
Elle avait obtenu sur le théâtre de Marie-Antoinette, à Versailles, des succès à rendre jalouses les comédiennes ordinaires de sa Majesté.
Châlier suivit donc ce gamin, sans se douter de rien, sinon que, rancuneux du soufflet reçu, il allait lui donner une arme contre Saint-Giles.
Il ne se trompait point.
La baronne l'emmena dans un couloir, à l'écart.
Là, se plantant devant Châlier, elle lui dit :
- Citoyen ! tu es un homme ! tu m'as revengé contre ce grand butor de Saint-Giles qui, au fond, n'est qu'un muscadin : ça peut se voir à son habit.Il pue le musc comme une cateau, et il se paie des breloques comme un "beau fils de la place Bellecour". C'est "une culotte de soie". Il en porte une, du reste. On peut la voir et la toucher.
- C'est pourtant vrai ! Il est paré comme une châsse ! dit Châlier, incapable d'admettre qu'un artiste se laissât emporter par son goût de la recherche et de l'élégance en dehors des habitudes d'austérité que l'on affectait en ces temps là, dans les manières et la mise parmi les républicains.
- Un prince, quoi ! fit la baronne.
- Et ambitieux ! ajouta Châlier disposé à prêter beaucoup d'intentions malsaines à Saint-Giles dont le caractère railleur et indépendant l'avait souvent heurté.
- Et toi, citoyen, tu le laisses faire ! Tu lui permets de te couper l'herbe sous le pied ! Il t'a pris ton idée et il te prend ta protégée pour en faire sa maîtresse, car il l'aime.
- Qu'en sais-tu ? demanda Châlier qui avait tressailli.Il eût voulu donner à sa pupille un mari de sa main et il n'eût pas choisi Saint-Giles dans la situation où il se trouvaient l'un vis-à-vis de l'autre.
Le coeur humain est ainsi fait que Châlier, très attaché à la Pie, sa gouvernante, incapable de songer à épouser cette très jeune fille, n'en éprouvait pas moins un sentiment de jalousie contre Saint-Giles.
De là cette question jaillissant brusquement de ses lèvres
- Qu'en sais-tu ?
- J'en suis sûr ! dit la baronne. Et en voilà la preuve.Elle montra à Châlier le portrait au crayon que Saint-Giles avait fait de soeur Adrienne et qu'elle lui avait si prestement enlevé.
- Voilà, citoyen, dit-elle, à quoi Saint-Giles s'occupait quand je l'ai pincé, parce que vois-tu, citoyen, tu es pour moi comme qui dirait le bon Dieu du peuple et ça me faisait bouillir le sang de voir un grand gueusard de garçon s'occuper à tirer des portraits de femmes pendant que tu prêchais la République.
- Je le démasquerai ! dit Châlier.
- Oui ! Entre quatre-z-yeux ! insinua la baronne. Faut laver le linge sale de la République en famille. On peut bien lui dire ses vérités devant deux ou trois amis à ce musqué et lui défendre d'aller chez sa mère tant que la petite y sera. Comme il s'engage bientôt volontaire, à ce qu'il dit, ce sera l'affaire de quelques jours pour lui; il mangera en ville, et, les nuits, il courra les bastringues. Ça ne le changera pas.
- Ah ! fit Châlier, il est débauché.
- Parbleu ! On ne voit que lui, la nuit par les rues.L'accusation présentait un certain caractère de vraisemblance; comme tous les artistes, Saint-Giles était très irrégulier et passablement noctambule.
En ce moment, il se produisit un grand tumulte dans la salle.
Tant d'orages s'étaient si souvent déchaînés dans cette salle que Châlier ne s'émut point de ce bruit; il suffirait d'une interruption malencontreuse pour soulever un ouragan de protestation.
- Ainsi, demanda Châlier, revenant à Saint-Giles, il court la prétentaine le nuit ?
- Toujours en noce, dit la baronne. Demande lui donc, citoyen, d'où il sortait quand il a rencontré cette ci-devant qu'il a délivrée sur le quai de l'Archevêché ?
- Tiens ! Tiens ! fit Châlier.La baronne, en excitant les soupçons du tribun, avait, on le verra, un double but. Elle pensa qu'elle en avait dit assez.
Cependant Châlier, revenant à une première idée, murmura
- J'ai bien envie de l'accabler devant le peuple.
- Citoyen, prends garde ! Le peuple ne te croirait peut-être pas, dit la baronne qui ne voulait point laisser donner cette tournure à l'affaire. Saint-Giles se justifierait peut-être en mentant et la foule est pour lui en ce moment. Tandis qu'entre quatre-z-yeux ... tu pourras lui demander des nouvelles du père Martin
- Ah ! Ah !
- Lui parler du rendez-vous qu'il y a ce soir.
- Oh ! Oh !
- Le mettre au défi d'y aller.
- Eh ! Eh !
- Et il n'osera pas mentir, dire non, renier la vérité.
- Sois tranquille, mon ami, je le forcerai bien de convenir des faits, mais comment sais-tu tout cela ?
- Citoyen, un vendeur de journaux, c'est comme le ci-devant bon-dieu du catéchisme, il voit tout, sait tout, est présent partout.Châlier se mit à rire.
La baronne reprit :
- Je me glisse, je me faufile, je m'introduis, j'écoute, j'entends, je retiens tout. On ne se défie pas plus du petit vendeur de journaux qui passe que du moucheron qui vole.
- Ah, mon ami, dit Châlier, si tu voulais, quels services tu pourrais rendre à la République...La baronne fit un geste vif de gamin outré et protesta :
- Compris ! Mouchard ! Voilà ce que tu me demandes !... Veux pas ! Si Saint-Giles ne m'avait pas battu, je n'aurais rien dit sur son compte. Mais il m'a battu, ce grand chien braque ! Eh bien je serai sa puce. Surtout, défie le d'aller à ce rendez-vous ? Il ira par vantardise et s'il y va, je te le ferai savoir.
- C'est convenu. As-tu par hasard besoin d'argent ?
- Moi ! Je gagne trop ! Mais je verse mon surplus aux dons nationaux.
- Brave coeur ! dit Châlier attendri et... roulé.Mais l'orage continuait dans la salle.
- Que diable se passe-t-il là-bas ? fit Châlier.
- Vas z'y voir, citoyen ! dit la baronne.Il s'éloigna.
Elle le regarda s'en allant, puis elle eut sur les lèvres le sourire charmant de la femme qui triomphe d'un homme.
- Encore un, fit-elle que je mènerais où je voudrais si je voulais le conduire, au lieu de le pousser...Le malheureux
Elle poussait à l'échafaud.
Saint-Giles qui s'amusait, éprouva comme un choc désagréable à la vue du visage bilieux de Châlier qui lui dit d'un ton sec :
- Citoyen, lorsque ta mère aura reçu des mains du peuple ma jeune protégée, quelques amis et moi nous t'attendrons dans la petite salle du comité, pour une explication.Et saluant d'un air empressé, il s'éloigna, laissant Saint-Giles se demander ce qu'on lui voulait.
- Eh ! lui dit son ami, qui connaissait Châlier sur le bout du doigt, c'est bien simple. Ces sauveurs du peuple, ces tribuns sont tous les mêmes : jaloux de la faveur populaire, ils ne peuvent supporter un succès à côté d'eux et tu vas être tancé.
- Je ne le supporterai pas, dit Saint-Giles.
- Prends garde, alors ! Si tu froisses Châlier, il deviendra ton ennemi et sa haine sera mortelle un jour. Cet homme est grand, bon, mais fou, fanatique et cruel par excès.
- N'importe ! dit Saint-Giles, je le braverai.Et il releva sa tête vaillante en signe de défi.
Son regard rencontra celui de Châlier, qui observait son adversaire à distance il y eut un choc entre les deux éclairs de leur pensée; la haine jaillit de ce heurt de deux volontés également puissantes.
L'arrivée des députés qui ramenaient Mme Saint-Giles et sa famille fit diversion à ce duel muet qui s'engageait.
Quoi que ses détracteurs aient pu dire, le peuple a l'instinct du simple et du grand.
A l'aspect de cette femme à laquelle on rendait un si solennel hommage, toute la salle se leva et garda un religieux silence.
Le président de la députation, montrant au public Mme Saint-Giles, dit sans emphase, très noblement et très laconiquement :
- Citoyens, je vous présente la plus honnête femme de Lyon.Mme Saint-Giles, sans embarras, s'avança et dit :
- Il n'y a pas de degré dans l'honnêteté. Une femme est honnête ou ne l'est pas. Mon fils étant connu, vous avez pensé à moi plutôt qu'à une autre des cinquante mille citoyennes sur lesquelles il n'y a rien à dire. Je ne vous remercie point, parce que ce n'est pas un honneur que vous me faites, mais une charge que vous m'imposez et que j'accepte par humanité.Cette fierté souleva un murmure d'admiration.
On amenait soeur Adrienne, qui chercha Châlier dans le voisinage de Mme Saint-Giles.
Elle ne le vit point.
Cette mère gênait le tribun, qui se sentait mordu au coeur par une grande colère contre le fils.
Il se tenait à l'écart.
Saint-Giles, par discrétion, était sorti de la salle.
Tout se passa donc entre le président et Mme Saint-Giles, qui reçut soeur Adrienne en l'embrassant aux applaudissements de la foule et qui l'emmena en lui faisant un charmant cortège de ses jeunes enfants.
On s'imagine à tort que l'on invente en intrigue amoureuse.
Erreur.
Sur le chapitre de la galanterie, tout a été imaginé, fait et refait par les femmes. Mais, en revanche, on peut affirmer aussi qu'aucun truc, si vieux qu'il soit, n'est usé quand il s'agit de pincer un amoureux au piège.
Saint-Giles en fit l'expérience cette nuit même.
Mme de Quercy lui prouva la vérité de cet aphorisme.
Après avoir fait manoeuvrer Châlier comme un simple pantin, la baronne était allée au triple galop d'une voiture s'habiller en grisette lyonnaise et y avait parfaitement réussi en un tour de main, aidée par Mme Adolphe.
Elle avait demandé à celle-ci :
- Vous êtes sûre de l'homme ?
- C'est mon cousin ! avait répondu Mme Adolphe.Ce qu'elle avait de cousins était incalculable.
- Vous êtes certaine qu'il sera posté en face du Club ? avait redemandé la baronne.
- Il y est ! avait affirmé Mme Adolphe. Sa femme, qui le surveille, m'a envoyé son petit me dire qu'il faisait faction.-Pourquoi sa femme le surveille-t-elle ?
- Pour être sûre qu'il ne se grisera pas. Un Auvergnat qui s'ennuie va boire, et c'est embêtant les factions !
- Bien ! Vous êtes un phénix, madame Adolphe.
- Oui ! Un phénix pour l'intelligence et un caniche pour le dévouement. Mais voilà, je ne suis pas belle, et c'est le chiendent ! Oh ! si j'étais jolie à croquer comme vous ! je m'en paierais... à en crever
- Et l'enfer ? Madame Adolphe !
- On se confesse ! dit naïvement l'Auvergnate.
- Mais, Madame Adolphe, dit la baronne, on vous a aimée, ce me semble
- Oui... pour mon argent... pas pour mes beaux yeux. C'est bien différent.
- Savez-vous demanda-t-elle comment ça s'est toujours terminé, mes amours ?
- Non, Madame Adolphe.
- Eh bien, Diou bibant, j'ai toujours été obligée d'en finir par les battre comme plâtre; même j'ai cassé un bras à un bien joli sapeur : j'en ai pleuré toutes les larmes de mon corps... Il n'a jamais voulu me revoir.
- Pauvre madame Adolphe ! fit la baronne d'un air compatissant.Et comme elle avait donné le dernier pli aux rubans de son bonnet, elle s'en alla sur cette parole de commisération.
Mme Adolphe, la voyant filer si vite, poussa un profond soupir et murmura :
- Doit-il être gentil, ce mirliflore, pour qu'elle coure après lui comme ça. Elle a des ailes.Et elle s'en alla agacer un vieux planton qui n'avait pas l'air insensible à ses charmes secrets, surtout quand elle lui avait offert une bouteille de Côtes-Rôties.
Mais voilà !
Le planton n'était pas beau.
Elle aimait le beau, Mme Adolphe.
A la vue d'un beau soldat. misère d'elle et miséricorde du Seigneur ! Son sang ne faisait qu'un tour.
Cependant, la voiture de la baronne emportait celle-ci au Club.
Devant la porte, elle aperçut l'Auvergnat qu'elle reconnut à un signe convenu.
Elle l'aborda, lui dit quelques mots, congédia sa femme et lui fit signe de la suivre.
Il entra avec elle dans une maison voisine d'où l'on pouvait surveiller la sortie du Club.
Cette maison appartenait à un royaliste qui la mettait à la disposition de la baronne.
Installée dans une chambre du rez-de-chaussée, seule avec son Auvergnat, la baronne lui dit avec autorité :
- Vous avez reçu un acompte, n'est-ce pas ?
- Oui, mademoiselle, répondit l'homme. Mais c'est ma femme qui l'a dans sa poche.Il y avait là comme l'expression d'un regret.
La baronne le comprit.
Elle fouilla dans sa poche, en tira une bourse et donna un écu à l'Auvergnat.
- Pour vous ! dit-elle. Autant demain si je suis contente. Votre femme ne saura rien de ce double pourboire.L'Auvergnat, aux anges, prit une mine de Saint Baptiste et voulut se lancer dans des protestations.
- Inutile, dit la baronne. Voilà tout ce que je vous demande, écoutez, ce n'est pas difficile à faire.L'Auvergnat qui eût tenté l'impossible, parut charmé d'être si bien payé pour peu de chose.
La baronne reprit la parole.
- Vous me suivrez, dit-elle, à distance de dix pas, quand nous sortirons d'ici.
Puis, lorsque je vous en ferai signe, vous me rejoindrez.- Cha n'est pas diffichile, en effet, vous avez raison.
La baronne continua :
- Vous me prendrez par la taille.
- Cha ch'est plus fachile encore, mademoiselle.
- Vous recevrez un bon soufflet et je me débattrai en criant.
- Un choufflet !
- Oui, un choufflet ! Pour deux écus
Et sûre que l'Auvergnat trouverait le marché trop bon pour le casser, elle
termina ainsi ses recommandations.
- A mon appel, il viendra un jeune homme.
- Je le rocherai, dit l'Auvergnat, rempli de bonne volonté.
- Non, vous vous sauverez.
- Chi cha vous fait plaisir, cha m'est égal.
- Vous vous sauverez même très vite, car ce jeune homme est très brave. Mais
je le retiendrai.- Vous pouvez le lâcher, je ne chuis pas manchot, moi.
- Non ! Pas de lutte.
- Entendu, alors. Pas de tripotée.
L'Auvergnat tira pipe et voulut fumer.
- Non ! fit-elle. Pas de tabac
Et à part elle :
- Il ne manquerait plus que ça ! Sentir la pipe
Elle se mit à guetter Saint-Giles.
Les Jacobins faisaient des frais de lumière pour éclairer la façade de leur Club.
Un Club est une boutique comme une autre : il faut l'achalander.
Une illumination est un moyen de réclame.
La porte de sortie était assez étroite; elle ne permettait de passer qu'à trois
personnes de front.
La baronne était sûre de reconnaître Saint-Giles.
Ils étaient rares, les Jacobins qui osaient s'habiller en muscadins.
Elle vit entrer puis ressortir Mme Saint-Giles escortée par la députation.
Elle se pinça les lèvres à l'aspect de soeur Adrienne à laquelle on faisait une
ovation dans la rue.
Puispendant un grand quart-d'heure, plus rien.
Elle éprouva tous les ennuis de l'attente, toutes les impatiences de l'incertitude.
L'explication qu'elle supposait avoir lieu entre Saint-Giles et Châlier et qui
entraînait en effet entre eux une longue querelle, lui semblait interminable.Se serait-elle trompée ?
Ses calculs seraient-ils déjoués ?
Elle avait pourtant manoeuvré bien habilement pour qu'il ne rentrât pas chez lui, pour qu'il se rendit au rendez-vous.
Sa dernière combinaison allait-elle avorter ?
Et ce quart-d'heure
Elle en trépignait.
Mais non, Saint-Giles n'était point sorti.
Il avait discuté furieusement avec Châlier, et il parut enfin sur le seuil de la porte de sortie, seul et furieux, car il brandissait sa canne comme un homme qui rage.
La place était déserte.
Il s'avança indécis et fut bientôt au bout de la place, hésitant entre deux rues, l'une conduisant chez lui à la Croix-Rousse, l'autre filant dans la direction des Brotteaux.
La baronne qui l'avait suivi, elle-même suivie de l'Auvergnat, jugea le moment venu de mettre fin à l'incertitude de Saint-Giles.
Elle fit signe à l'Auvergnat.
L'Auvergnat fit consciencieusement son devoir.
Il accourut à l'appel de la baronne, lui prit la taille, reçut son soufflet et entendit celle qu'il appelait la petite demoiselle crier à l'aide.
Saint-Giles, qui s'était retourné au premier bruit d'une altercation, reconnut qu'une femme se débattait dans l'ombre aux mains d'un homme; il se précipita de ce côté, la canne levée.
L'Auvergnat s'enfuit, exécutant le programme imposé, et la baronne se jeta dans les bras de Saint-Giles.
- Ah, monsieur, dit-elle, comme ce vilain ivrogne m'a fait peur
- Rassurez-vous, mademoiselle, dit le jeune homme, vous voilà en sûreté maintenant. Je suis Saint-Giles et c'est vous dire que vous pouvez accepter mon bras jusqu'à votre domicile.
- Comment, c'est vous ! s'écria-t-elle.
- Et vous ? La petite baronne ! dit Saint-Giles.Il était enchanté.
- Quelle chance que je me sois trouvé là, reprit-il.
- Et quel bonheur pour moi ! fit-elle. Je m'en allais désespérant de vous voir.
- Vous me cherchiez ?
- Je vous attendais. Je savais que vous deviez aller ce soir aux Brotteaux pour ce souper.
- Ah ! votre cousin vous l'avait dit
- Non ! C'est M. Rateau qui m'a envoyé prévenir que vous souperiez et que, par conséquent, si ma mère allait mieux, je ferais bien de revenir pour rattraper le temps perdu, car j'aurais deux cavaliers pour me reconduire, vous et mon cousin.Regardant Saint-Giles :
- Partons si vous voulez bien ! dit-elle.
- Attendez ! Voilà une voiture ! Heureux hasard à cette heure.
- Vous faire aller cette grosse dépense pour moi : je ne veux pas.Mais il avait hèlé le cocher et il était trop tard pour protester.
On monta.
Saint-Giles oublia absolument soeur Adrienne, Châlier, le Club et même la République, en sentant les jupes de la petite baronne s'étaler sur ses genoux.
Elle continua ses explications.
- Figurez-vous, dit-elle, que, la crise se prolongeant, je ne pouvais quitter maman. Enfin, sur les dix heures, elle allait mieux. Vous pensez bien que je ne serais pas retournée aux Brotteaux si je ne m'étais rappelée que, dans ma précipitation, j'avais oublié de remettre les clefs à M. Rateau qui est peut-être sans linge pour ses tables en ce moment.
- Vous voyez, dit Saint-Giles, que nous avons bien fait de prendre une voiture.
- Je vous en remercie, dit-elle.Et elle reprit :
- Pensant bien que vous seriez au Club, j'ai envoyé un de mes petits frères s'informer et il est revenu m'annoncer que vous étiez là. Alors je suis venue, déterminée à vous attendre pour vous demander de me protéger jusque là-bas.D'un ton qui émut beaucoup Saint-Giles, elle ajouta :
- Moi, voyez-vous, j'ai confiance en vous et si quelqu'un nous ayant rencontrés y trouvait à redire, je serais au-dessus de ces cancans ! La loyauté est peinte sur votre visage.Saint-Giles se laissait bercer par ces paroles caressantes avec tant de plaisir qu'il ne ressentait plus les rudes cahots de la voiture.
- Et le cousin ? demanda-t-il.-Pas de nouvelles ! Nous le trouverons là-bas ! dit-elle. Il sera bien content que vous soyez venu ou plutôt revenu.
- Il paraît qu'on l'a consigné jusqu'après le discours de Châlier, mais c'est fini. On ne se battra pas cette nuit : la consigne sera levée.Ils causèrent ainsi jusqu'au cabaret.
Plusieurs fois les cahots et aussi la malice de la baronne entrechoquèrent leurs genoux, les dos d'âne et les ornières de la mauvaise route des Brotteaux les jetèrent souvent l'un sur l'autre.
Saint-Giles éprouva de délicieuses sensations.
Les parfums capiteux qui s'échappent, discrets mais pénétrants, d'un beau corps de femme sain, jeune et frais remplissaient l'atmosphère de la voiture et grisaient Saint-Giles, sensible comme tous les artistes à l'odor della femina.
Il se montait la tête à ce point qu'il fut enchanté d'arriver.
Le père Rateau attendait sur sa porte selon son habitude, quand le bruit d'une voiture lui annonçait des clients.
A la vue de la petite baronne et de Saint-Giles, il s'écria
- Comment ! En voiture ! Tous les deux...Il prit un air sévère.
- Ne vous formalisez pas ! dit la baronne.Elle conta l'histoire de la place.
Le père Rateau écoutait en faisant des observations gênantes, on pourrait dire cyniques.
- Pas chiffonnée ! disait-il, très bien ! Parfait ! Les yeux clairs et vifs ! Ça va bien !D'un air satisfait :
J'accepte les explications, petite, ma longue expérience me permettant de juger qu'il n'y a pas de suite.
Mais que l'on n'y revienne plus à commettre de ces imprudences-là.
Se coupant :
- Il n'est telles que les jeunes filles vertueuses, les Lucrèce, pour avoir du toupet. Se fourrer dans une voiture avec le plus beau garçon de Lyon ! On n'a pas idée de ça.
- Mais, M. Rateau, il fallait bien vous rapporter vos clefs ou du moins vous les retrouver !
- Ta ! Ta ! J'aurais fait forcer les portes des armoires : il me semble que cela vaut mieux que de s'exposer à être soi-même... compromise.Saint-Giles envoyait le père Rateau à tous les diables : à part lui, il se demandait comment cet homme pouvait commettre cette contradiction de vouloir qu'on respectât la petite baronne et de plaisanter sur la délicatesse avec laquelle on se comportait vis-à-vis d'elle.
S'il avait su la fin des choses, il aurait été moins surpris.
Pour détourner la conversation, il demanda au cabaretier :
- Et le fifre ?
- Le fifre ! fit le père Rateau qui voulait donner le temps à la baronne de mettre son uniforme. En voilà un qui est dégourdi pour son âge. On n'entend que les cris des filles dont il pince les mollets quand il vient ici. En voilà un auquel je ne confierai pas le... le... le saint sacrement de l'amour.
- Enfin, est-il là ? demanda Saint-Giles impatienté.
- Je crois qu'il tourne autour du cabinet bleu. Il y a une petite blonde attirante qui attend quelqu'un, et il doit chercher à lui faire prendre patience.Et d'un air fier :
- Un mâle, en crapaud ! mais je vais lui secouer les puces et lui dire que tu es arrivé; prends quelque chose en attendant.Le père Rateau s'en alla d'un pas leste pour sa corpulence, laissant Saint-Giles furieux.
Celui-ci faisait ses réflexions et se disait
- Décidément, les brutes sont les brutes. Voilà un homme qui devrait me
remercier, puisque je me suis comporté en galant homme avec une jeune fille à
laquelle il s'intéresse. Eh bien, non ! L'instinct de la bête reprend le dessus et il me
fait sentir qu'il me regarde comme un nigaud. Et il en fera des gorges chaudes avec
ses clients.
Saint-Giles se consola en se disant
- Imbécile, le père Rateau
- Que non pas, citoyen Saint-Giles.
En ce moment, il disait en riant à la baronne déguisée en fifre
- Pauvre Saint-Giles ! il est chauffé à blanc.
Elle sourit et courut chercher Saint-Giles.
Et elle enfila l'escalier avec une légèreté d'oiseau.
François, garçon intelligent, attendait à son poste.
Le potage à la bisque fuma dans les plats.
Saint-Giles qui en avait gros sur le coeur contre Châlier, raconta au fifre son
entretien ou plutôt sa querelle avec lui.
- Tu as l'air triste, lui avait dit le fifre, pour provoquer ses confidences.
- Non, je suis furieux, dit Saint-Giles.
Et il prit son récit au début.
- Croirais-tu, dit-il, qu'un sale petit marchand de journaux, vexé de ce que je
dessinais au lieu d'écouter Châlier, m'a pincé.
- Et tu l'as calotté. Je sais cela. Je sais tout jusqu'au moment où tu as quitté la
salle pour aller te disputer avec Châlier.
-.Mais comment diable, citoyen fifre, es-tu si bien renseigné ?
- Parce que je suis fifre, le fifre du lieutenant. Nos émissaires, de quart d'heure
en quart d'heure, envoyaient des comptes-rendus de ce qui se passait et je lisais ces
rapports par dessus l'épaule du lieutenant. Ainsi, mon pauvre Saint-Giles, je sais
même un drôle de détail.
- Lequel ?
- Tu faisais le portrait de cette soeur Adrienne.
- Oui.
- Tu l'as perdu
- Oui.
- Châlier te l'a montré sans doute dans votre dispute.
- Oui.
- Sais-tu qui l'avait remis à Châlier ?
- Non.
- Le petit marchand de journaux, mon cher.
- Tu en es sûr.
- Un de nos émissaires a surpris Châlier s'entretenant avec ce gamin qui lui
montrait le portrait.
- Ah, la petite vermine.Baf ! Ne lui en veux donc pas tant, mon cher.
- Pourquoi ?
- Je vais te le dire,Au garçon :
- François, découpez et servez.A Saint-Giles :
- Sans le petit marchand de journaux et sans ma cousine, tu ne serais pas ici en train de manger des truffes et de déguster ce mâcon, tu serais chez ta mère et tu y ferais la bête.
- Comment cela, la bête ?
- Oui ! La bête devant la belle. Est-ce que l'on n'est pas toujours un sot quand on est amoureux.Amoureux ?
- Mais certes.
- Et de qui ?
- De soeur Adrienne donc N'en faisais-tu pas le portrait ? Parce qu'elle a une tête.
- Superbe.
- Typique.
- Et tu admirais le type.
- En artiste.
- Et tu le dessinais.
- Pour mes collections.
- Et tu as fait adopter cette jeune fille par ta mère. Et tu as eu l'idée de l'épouser avant de partir pour l'armée.
- Mais non.
- Si tu me dis non de bonne foi, c'est que tu ne sais pas lire dans ton propre coeur. -La preuve c'est que tu as failli ne pas venir.Au garçon :
- Voyons, François, occupez-vous un peu de nous. Nous ne sommes pas des palais blasés, nous. Voyez Saint-Giles, il dévore.C'était une invitation à François d'avoir à pousser les choses, à en arriver au dessert, à le servir avec des réserves de champagne et à s'éclipser en fermant les portes.
Il le comprit et nous ne reparlerons plus de cet intelligent garçon qui fila au bon moment.
La baronne reprit :
- Je viens de me faire raconter par ma cousine l'aventure de la place : tu hésitais entre deux rues.C'était vrai.
La baronne continua :
- Tu te demandais si tu irais admirer de plus près cette soeur Adrienne ou si tu viendrais souper ici. Et si tu n'avais pas été défié par Châlier, tu serais allé chez toi, mon cher, laissant le fifre se morfondre au cabaret.
- Je t'aurais envoyé un commissionnaire pour t'avertir en tout cas.
- Tu es bien bon, merci. J'aurais soupé tout seul. Comme c'était gai.
- Mais mon devoir m'appelait chez ma mère.Et la décence te commandait de t'en éloigner. Châlier te l'a rappelé vivement, j'en suis sûr.
- Mais moi, je lui ai dit de dures vérités.
- Quoi donc ?
- Qu'il était un tyran.Il s'en moque.
Que je le bravais.
Si les royalistes ne lui coupent pas le cou, il te fera peut-être couper le tien. C'est bien possible, dit Saint-Giles en riant car, quand je lui ai reproché sa vanité, ses emportements, son manque de réflexion et de sang-froid, il écumait et voulait se jeter sur moi.
- On l'a retenu ?
- Heureusement, car j'étais très monté contre lui. Je lui ai dit que j'irais dîner chez Rateau quand bon me semblerait et y souper aussi. mais ce qui l'a mis en rage, c'est que je lui ai déclaré que je ne quitterais pas mon atelier et que je verrais soeur Adrienne.
- Et tu étais même décidé à la voir chez ta mère cette nuit même, quand l'affaire de ma cousine a changé le cours de tes idées.
- C'est-à-dire, fit Saint-Giles, que je me tâtais. Je penchais pour venir ici, l'ayant promis.
- Blagueur, dit le fifre. Tu es venu parce que ma cousine est jolie et que tu flottes entre deux amours.Saint-Giles rougit légèrement, car rien n'était plus vrai.
La baronne analysait les sentiments de Saint-Giles avec une effrayante lucidité.
Elle continua
- Et quand tu te trouvais balançant entre les deux chemins à prendre, la camaraderie n'y était pour rien. Tu ne penchais pour le cabaret qu'au souvenir de ma cousine.
- Je ne savais pas l'y trouver.
- Oui, mais tu voulais m'en parler et "parler de ceux qu'on aime est un bien doux plaisir.''Regardant autour d'elle :
- Tiens, François a filé ! Il y a donc presse ce soir. Il a couru à une autre salle,Montrant le champagne :
- Décoiffe celle-ci, verse, buvons et tu porteras la santé de celle que tu préfères. Je veux savoir si je serai ou non ton cousin par alliance.Et la baronne tendit son verre.
A la façon dont la baronne poussait Saint-Giles, il était évident qu'elle voulait un aveu et un aveu immédiat.
Mais l'aimait-elle ?
oui.
Elle l'aimait même passionnément, ce qui ne lui était jamais arrivé.
C'est qu'aussi jamais elle ne s'était trouvée en face d'une nature libre, artistique, indépendante, ne relevant que d'elle-même et ne s'étant pas dégradée sous le joug protecteur de la royauté et de l'aristocratie.
Elle avait connu à Versailles des peintres, des sculpteurs qui, pinceau à part, ressemblaient au premier courtisan venu.
Mais rien n'avait pesé sur Saint-Giles : il avait conservé intacte l'originalité de son caractère et de son talent.
C'était une séduction.
De plus, la baronne avait admiré dans l'atelier de Saint-Giles, ce drame de l'amour qu'il avait si bien raconté avec son pinceau.
La baronne était friande de volupté : elle avait la fantaisie de l'esprit, le caprice du coeur et l'embrasement des sens.
Elle avait aussi la curiosité des raffinements du plaisir : mais elle avait surtout l'horreur de la banalité et de la grossièreté.
De là pour une femme aussi audacieuse mais aussi raffinée que la baronne, une vive attraction pour Saint-Giles.
Et maintenant, elle le tenait.
Elle avait tissé autour de lui l'inextricable réseau des fils dont elle avait voulu l'enlacer.
Il était à elle.
Ah ! Il ne voulait pas d'une maîtresse aristocrate
- Très bien !On lui offrirait une grisette.
Et quelle grisette irrésistible
En tendant son verre pour boire le champagne que fit mousser Saint-Giles, elle lui dit, avant de le laisser se prononcer :
- Tu sais que moi, tout ce que j'en dis, c'est pour rire et plaisanter. Je sais bien qu'en somme, un garçon d'avenir comme toi ne peut pas épouser une ouvrière qui, la pauvre petite, t'aime bien naïvement par reconnaissance et ne songe guère à cette folie de devenir ta femme.
- Et pourquoi pas ?
- Allons donc !
- Je t'ai déjà dit et je te répète que je ne me marierai que par amour, sans m'arrêter à aucune autre considération.Mais alors, voyons, elle aurait des chances, ma cousine. car, ton Adrienne, on la dit d'un maigre à faire le pain d'un chat de gouttière. Et puis elle est folle.
- Je le crains, dit Saint-Giles.
- Enfin, buvons toujours à l'amour n'importe pour qui.
- A l'amour, dit Saint-Giles.Il porta son verre à ses lèvres, mais il remarqua une expression railleuse dans les yeux du fifre et cela l'intrigua.
- Toi aussi, s'écria-t-il en reposant brusquement son verre sur la table, toi aussi, tu te moques de moi !Il venait de se souvenir des facétieuses et, selon lui, stupides observations du père Rateau, à propos de la continence dont il avait fait preuve à l'égard de la petite baronne.
Furieux, il fit une sortie éloquente; et il conclut :
- Si j'avais séduit ta cousine, disons le mot, violenté cette jeune fille, car c'est user de violence que d'abuser de la loyale confiance d'une femme, on m'aurait méprisé. Je la sauve et je la respecte, on me blague et je suis jocrisse.Je la respecte et je remporte sur moi une victoire héroïque car elle est charmante, ta cousine; je me suis tenu à quatre dans le fiacre et l'on se gausse de moi, comme d'un jobard.
Brisant son verre à champagne, il s'écria avec une conviction superbe
- Moi, je m'estime.Il était si beau ainsi qu'elle ne put y résister.
Elle se leva, l'arracha presque violemment à la table, le couvrit de baisers, et lançant son habit déboutonné par dessus sa tête, elle lui dit :
- Mais embrasse-la donc ma petite cousine, puisque tu l'aimes et qu'elle t'adore...Ah, c'était bien autrement irrésistible que dans le fiacre !
La baronne, sa chemisette entr'ouverte ! Saint Antoine y eût succombé.
Le jour pointait.
Saint-Giles avait ouvert les fenêtres de salon et l'air frais du matin entrait vif et piquant, caressant les cheveux de la baronne qui riait à gorge déployée.
La baronne avait jeté sa veste de fifre par dessus les moulins et Saint-Giles perdu la tête : mais voilà que maintenant, après les heures d'affollement où ils s'étaient abîmés tous deux dans l'océan des réalités et des rêves de l'amour, la raison revenait à Saint-Giles
La baronne attendait et guettait ce moment.
L'heure de la lassitude est l'heure dangereuse de la passion; la baronne le savait.
Saint-Giles, après avoir médité, se retourna et dit
- Tu étais le marchand de journaux ?
- Parbleu ! fit-elle très crâne.
- Tu étais... ta cousine...
- Morbleu, oui !
- Mais qui es-tu ?Elle fit la nique, sauta sur son bonnet de police, le mit sur le coin de son oreille, fit le salut militaire et dit
- Je suis le fifre !Et elle s'en alla en sifflant une fanfare de chasse.
Jamais homme ne resta plus penaud que Saint-Giles. Il se dit :
- Serait-ce donc Châlier qui aurait raison ? Aurais-je sauvé la baronne de Quercy ?En ce moment, François, le garçon, entra.
Il avait le tact, mais aussi la familiarité caressante des gens de son état.
- Monsieur Saint-Giles, dit-il, en présentant une petite lettre écrite à la hâte, voici ce que le fifre m'a dit de vous remettre.Saint-Giles ouvrit cette lettre et lut :
"Tu ne voulais pas épouser une baronne qui t'aurait tout sacrifié, même son parti, même sa naissance, on t'a donné une petite ouvrière.
Elle t'adore, tu l'aimes et tu reviendras".
Saint-Giles baisa le billet sans honte, car François était déjà parti en garçon bien dressé qu'il était.
Mais, après avoir serré ce mot charmant dans son portefeuille qu'il mit sur son coeur, Saint-Giles dit :
- Je ne reviendrai pas.Quand il sortit du cabaret, la voix du père Rateau le salua joyeusement.
Saint-Giles salua, mais ne répondit point.
Amour
Saint-Giles, malgré tout ce que Châlier avait pu lui dire à ce sujet, Saint-Giles, fort de son courage et de sa conscience, rentra chez lui et se coucha.
Il avait bien le droit d'être fatigué.
Le dîner, à Lyon, a toujours été fixé à midi.
Vers onze heures, dans une sorte de demi-sommeil, Saint-Giles entendit à sa porte comme un roulement sourd qui allait grandissant et qui fut bientôt accompagné de coups de pied bruyants : c'était maître Emestqui venait réveiller son frère.
- Entrez ! cria Saint-Giles.Il dormait, insouciant qu'il était, la clef sur la porte.
Ernest se précipita en coup de vent dans l'atelier et il s'écria en tapant dans ses mains :
- Si tu savais comme elle est belle
- Qui ? demanda Saint-Giles.
- Adrienne, notre nouvelle soeurSaint-Giles tressaillit.
- Ah ! c'est vrai, fit-il.
- Comment, c'est toi qui nous donnes une soeur et, le lendemain, tu n'y penses plus !
- Je dors encore.
- Parce que tu es rentré au jour.
- Ma mère m'a-t-elle entendu ?
- Non ! mais moi qui ai l'oreille fine, j'ai reconnu ton pas.Saint-Giles se leva et commença sa toilette après avoir jeté un coup d'oeil sur le panorama qui se déroulait devant ses yeux, du Rhône aux montagnes.
- Beau temps ! dit-il.
- Oui, dit Emest, très beau ! Nous irons promener Adrienne : ma mère a dit que, puisqu'il faisait du soleil, on ferait une partie de campagne.
- Ma foi ! tant mieux ! dit Saint-Giles joyeux.
- Adrienne, tu comprends, a besoin d'air : elle a vécu enfermée.
- A-t-on commandé une voiture, au moins ?
- Oui. Maman a tout arrangé. Avec mes soeurs. elle a habillé Adrienne. Si tu la voyais ! Comme elle est changée.Et il décrivit la robe que l'on avait achetée, le bonnet, la nouvelle coiffure, les cheveux noirs que l'on avait laissé pousser depuis que la communauté était à Lyon, et qui étaient si épais qu'on aurait marché dessus s'ils avaient eu des années de plus.
Il écoutait ce verbiage un peu distrait, car il se souvenait de sa nuit, et chaque mot sur Adrienne lui rappelait la baronne.
Enfin, vêtu très simplement, presque en ouvrier, car sa mère n'aurait pas voulu de son bras quand il était habillé en muscadin, il descendit.
Ernest avait, selon sa coutume, dégringolé les étages et il avait crié en entrant
- Le voilà !Pour Adrienne, c'était un moment difficile et embarrassant.
Elle était vêtue à la mode du temps (mode provinciale et très distinguée).
On eut dit une statue de déesse descendue de son socle de marbre, vivifiée par le souffle révolutionnaire.
Saint-Giles en demeura frappé de stupeur.
Le ridicule costume de la veille, la lourde coiffe, tout le poids de ces nippes hideuses dont les dévotes s'ingénient à couvrir les beautés de la jeunesse avaient fait place à la robe si jolie de forme des ouvrières d'alors, au bonnet rond dont les rubans semblaient des ailes, à des ajustements simples qui se drapaient superbement sur ce corps merveilleux de lignes et de proportions.
Et la tête, la tête surtout était transformée; avec son doux sourire, ses yeux calmés mais toujours profonds, sa coupe majestueuse et sereine, le type idéal que Saint-Giles avait su deviner la veille se trouvait réalisé.
Il embrassa sa mère et vint prendre la main d'Adrienne un peu embarrassée.
Mais Saint-Giles sut trouver des paroles gracieuses qui la mirent à l'aise en la charmant.
Pour la première fois cette grande âme s'ouvrait aux joies de la famille.
Ce qu'elle ignorait le plus, c'était l'homme.
L'homme, c'est-à-dire pour elle, jusqu'alors, l'ennemi, le danger, l'auxiliaire du démon, l'être à fuir.
Et voilà que le monstre se présentait à elle sous les traits de Saint-Giles.
Toutes ses préventions s'envolèrent devant le sourire de l'artiste.
Les sombres théories du couvent furent culbutées en un instant.
Cette Révolution fut plus complète encore dans le coeur d'Adrienne que celle qui, la veille, s'était faite dans son esprit.
La vie lui apparut charmante, en pleine lumière, au bras d'un compagnon taillé en demi-dieu comme l'était Sai -Giles.
Il lui offrit la main pour la conduire à sa place, près de lui, à table.
Ce repas que fêtait gaiement le soleil, fut un enchantement pour Adrienne.
Toute la nichée d'enfants avait le génie artiste, le mot spirituel, la verve joyeuse : on discutait avec entrain, les saillies sautaient hors des lèvres en moussant comme du champagne. Adrienne qui ignorait le rire en ressentit l'expansion et ses lèvres s'épanouirent pour la première fois, faisant accueil au bonheur qui venait à elle.
Mais elle fut encore bien plus ravie quand on parcourut Lyon à pied pour aller prendre aux barrières une voiture de campagne louée par un paysan des faubourgs et que l'on devait trouver aux portes de la ville.
Saint-Giles avait donné le bras à Adrienne.
Ils formaient tous deux un couple si charmant que l'on se rangeait et que l'on se retournait sur leur passage.
Les nombreux amis de Saint-Giles le saluaient et il traversait rues, places et carrefours au milieu d'une ovation faite de sourires sympathiques et de coups de chapeau.
- Comme on vous aime ! disait-elle, étonnée de cette popularité.Il prenait pour elle des proportions de statue.
Peu à peu, elle se familiarisait : de jeune homme à jeune fille, l'amitié va vite.
Elle était si loyale et l'écho de sa conscience sonnait si purement qu'on eût dit qu'elle était d'or.
Quand ils furent descendus en pleine campagne et qu'ils se furent égarés sous les ombres vertes d'un bois, elle lui raconta sa vie passée et ses enchantements nouveaux.
Saint-Giles vit dans sa belle simplicité nue cette grande âme, candide et fière; il mesura la haute portée de cette intelligence; il vit s'épanouir la première fleur de tendresse de ce coeur.
Il en reçut une impression si douce et si profonde qu'il oublia les enchantements de sa nuit.
En reprenant le chemin de Lyon dans la voiture, tous deux se taisaient.
Madame Saint-Giles les observait en souriant.
En approchant des barrières, elle dit à son fils
- Tu t'engages dans trois jours, je crois
- Oui ! dit-il.
- Ne crois-tu pas que nous ferons bien de renouveler cette promenade pendant les trois derniers jours que tu passeras avec nous ?
- Oui ! dit Saint-Giles en souriant.Sa mère l'avait deviné et lui l'avait comprise.
Mais, en ce moment, on entendit le bruit d'une troupe entrant à Lyon.
C'était, comme on le dit à Saint-Giles, une colonne de soldats réguliers qui escortaient deux représentants du peuple venant à Lyon pour prêter à Châlier le concours de leur autorité et le poids de trois mille baïonnettes jetées dans la balance des partis.
On était le 27 mai au soir.
- Ma mère, dit Saint-Giles, les riants espoirs s'évanouissent; demain c'est la sanglante réalité car demain l'on se battra.Il ne se trompait que d'un jour.
Le 29 mai, en effet, la bataille décisive se livrait dans les rues de Lyon.
Voici ce qui était arrivé.
Châlier avait reconnu la faute qu'il avait commise en attaquant ses ennemis avec des forces insuffisantes : il avait organisé ses carmagnoles, armé le plus de peuple qu'il avait pu et écrit aux représentants en mission à l'année des Alpes pour obtenir de la troupe de ligne.
Les représentants promirent du secours et le comité devint très audacieux.
- Les représentants, dit Lamartine, frappèrent les riches d'un emprunt forcé de six millions. Ils organisèrent un Comité de Salut Public, imitation de celui de Paris.Ils décrètèrent une armée révolutionnaire. Ils relevèrent l'audace de Châlier.
Le Comité se hâta de pressurer les citoyens, d'armer ses partisans, de noter de mort ses ennemis. Châlier publia ces tables de proscription sous le titre de
"Boussole des patriotes."
"Aux armes ! aux armes s'écriait-il en parcourant les rues à la tête de ses Jacobins.
"Vos ennemis ont juré d'égorger jusqu'à vos enfants à la mamelle. Hâtez-vous de les vaincre ou ensevelissez-vous sous les ruines de la ville
(Lamartine)
Mais les Girondins ne restèrent pas inactifs et ils en appelèrent aux représentants en mission de l'armée des Alpes à la Convention. Or le parti girondin qui avait encore la majorité, se sentait pourtant très ébranlé, car l'émeute le menaçait déjà à Paris et, sous la pression de la volonté populaire, les Girondins allaient être renversés du pouvoir le 31 mai et guillotinés ensuite. Mais ils étaient encore debout, et ils entendaient les menaces de Châlier contre leurs frères de Lyon
l'écho en arrivait à Paris.
- Ces cris féroces, dit Lamartine, retentirent jusque dans la Convention, soulevèrent le parti modéré à la voix de la Gironde et arrachèrent un décret qui autorisait les citoyens de Lyon à repousser la force par la force.
- Croyez-vous, dit Châlier à la réception de ce décret, croyez-vous que ce décret m'intimide ?
- Non. Il se lèvera avec moi assez de peuple pour poignarder vingt mille citoyens, et c'est moi qui me réserve de vous enfoncer le couteau dans la gorge."Les choses en étaient là : la lutte était imminente. Pour la commencer, les Jacobins n'attendaient que l'arrivée des représentants en mission et de leurs soldats.
Ces représentants connaissaient l'état de Paris et la situation des Girondins prêts à sombrer.
Les quatre représentants en mission à l'armée des Alpes étaient des Jacobins; ils ne voulaient tenir aucun compte du décret de la Convention permettant aux Lyonnais la résistance contre les réquisitions.
Ce décret arraché à la Convention par la majorité girondine devait être annulé sous quelques jours par la chute de ce parti. Ils n'hésitèrent donc pas à agir.
- Le 20 mai, dit Louis Blanc, Dubois-Crancé, Albitte, Nioche et Gauthier étaient à Chambéry, lorsque tout-à-coup leur arrivent de Lyon deux dépêches, l'une annonçant le pillage d'un magasin de beurre fondu, malgré la présence des officiers municipaux et la réquisition de la force armée; l'autre parlant de l'imminence d'une contre-révolution. Sur-le-champ, il décident que deux d'entre eux se rendront à Lyon et qu'on y fera passer des troupes avec un adjudant-général pour les commander. Le 27, dans la soirée, Nioche et Gauthier entraient à Lyon. Là, ils apprennent que l'émeute populaire, au sujet d'un accaparement de beurre est dissipée, mais que les sections où la bourgeoisie domine ont voulu se mettre en permanence, que le Directoire du département les y autorise; que la municipalité s'y oppose; que Lyon est à la veille d'un combat.Tel est, d'après Louis Blanc et Lamartine, l'exposé historique de la situation, l'avant-veille de la bataille, c'est-à-dire le 27 mai 1793, au moment où Saint-Giles rentrait à Lyon par la même porte que les représentants du peuple, un peu derrière eux.
Saint-Giles, renseigné, comprit toute la portée du mouvement.
Il garda la voiture louée au lieu de la laisser aux portes, promettant au paysan de la lui renvoyer le soir même.
Cette entrée des représentants à Lyon inaugurait l'ère des luttes sanglantes et Saint-Giles comprit que son devoir de Jacobin était de s'engager dans les bandes de carmagnoles et de courir au danger le plus pressant : c'était Lyon soulevé qu'il fallait soumettre.
Il pressa le pas du cheval au milieu des flots mouvants de l'agitation populaire et des groupes commentant la nouvelle du jour.
Adrienne avait entendu les réponses des citoyens questionnés par Saint-Giles; elle n'avait pu en calculer la portée.
- Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-elle.
- Les représentants arrivent avec de la troupe, dit Saint-Giles; on va commencer la lutte. Je croyais me battre aux frontières contre des étrangers et je vais me battre dans les rues de Lyon contre mes frères.
- Vous battre ! Vous n'êtes pas soldat ! dit Adrienne pâle tout à coup et tremblante.
- Je ne suis pas encore soldat, mais je suis patriote.On la vit trembler, devenir plus blanche encore : sa belle tête s'inclina, ses yeux s'emplirent de larmes et elle s'évanouit dans les bras de Mme Saint-Giles.
Cette crise était une révélation, plus qu'un aveu.
Saint-Giles regarda sa mère et ils se comprirent.
Pendant cette longue promenade que le jeune homme venait de faire avec Adrienne, les beauté morales de celle-ci s'étaient révélées avec une grâce naïve à laquelle il eût été difficile qu'un artiste comme Saint-Giles pût résister.
C'était bien là l'idéal de jeune fille pure, noble, chaste, qu'il avait rêvée pour compagne dans la vie; elle lui parut aussi grande que sa mère, avec une perfection en plus : l'élégance.
Et maintenant que cette défaillance d'Adrienne affichait sa tendresse, il semblait à Saint-Giles qu'une sorte de fatalité fréquente dans les crises sociales précipitait les délais ordinaires, les supprimait et sondait les destinées des êtres avec la rapidité des coups de foudre qui sillonnaient le ciel révolutionnaire.
Il oublia le passé si récent pour céder à un mouvement irrésistible.
- Ma mère, demanda-t-il, croyez-vous comme moi que des natures d'élite se jugent à première vue.
- Oui ! dit-elle.
- Auriez-vous foi dans Adrienne ?
- Comme dans ma fille. On lit dans son âme comme à travers le pur cristal.
- Bien ! Nous avons tous deux la même opinion.Lorsqu'Adrienne ouvrit les yeux, elle trouva ses deux mains dans celles de Saint-Giles qui avait cédé les rênes à son frère.
- Ma chère Adrienne, dit-il, il ne faut pas voir les choses sous leur aspect le plus noir. On ne meurt pas autant que vous le supposez dans un combat : pour un qui tombe, mille survivent.Et il chercha ainsi à la rassurer jusqu'à ce que l'on fût arrivé à la maison.
La voiture fut renvoyée et, en montant l'escalier, Saint-Giles dit à l'oreille de sa mère :
- Questionnez-la !Il alla s'habiller en ouvrier dans son atelier et endossa la carmagnole.
C'était l'uniforme des bandes jacobines.
Saint-Giles prêt à entrer dans la fournaise qui s'allumait dans cette ville immense pour dévorer ses enfants; Saint-Giles, artiste, qui n'avait dit que son premier mot, éprouva un serrement de coeur au moment de quitter cet atelier peuplé d'un chef-d'oeuvre plein de promesses pour l'avenir.
Il regarda mélancoliquement la ligne des montagnes marquant l'horizon d'une raie bleuâtre et il laissa errer sa pensée :
- Que de jeunes hommes comme moi, dit-il, vont mourir, qui ont quelque chose là ! 0 liberté, pourquoi faut-il arroser les autels de sang humain !Il songea à cette Adrienne qu'il s'était mis à aimer dès le premier soir, qu'il adorait saintement depuis qu'il avait lu dans ce coeur et dont il voulait faire sa femme.
- Encore, dit-il, si nous ne laissions rien derrière nous ! Mais ces femmes qui pleureront leurs fils, leurs frères et leurs fiancés, qui les consoleraIl sentit qu'il s'attendrissait, releva la tête, et dit virilement :
- L'humanité s'ammolirait s'il ne fallait pas de sacrifices pour conquérir son indépendance et sauvegarder sa dignité.Levant la main sur Lyon d'où montait l'immense rumeur des agitations populaires, il s'écria :
- Salut à l'heure solennelle des combats héroïques qui va sonner pour tout homme de coeur. Soyons fidèle à notre deviseLa Liberté ou la ni-- !
Quand Saint-Giles redescendit, la collation du soir était prête : repas frugal dans les habitudes lyonnaises.
Tous gardèrent un silence qui empruntait aux circonstances une morne solennité.
Adrienne, interrogée délicatement, avait répondu : Oui ! à Mme Saint-Giles. Mais ce repas des fiançailles à la veille du combat avait un caractère de sainte tristesse : aucun de ces coeurs simples et de ces esprits droits n'essaya d'y échapper.
A la fin de la collation, Mme Saint-Giles interrogea son fils d'un coup d'oeil.
- Ma mère, dit-il, je crois que mon devoir est d'aller au Comité où les patriotes de Lyon ont reçu les représentants. Là, se distribuent les postes d'honneur où nous aurons à combattre.
- Va ! dit Mme Saint-Giles et fais ton devoir.Puis montrant Adrienne :
- Mais auparavant, dit-elle, je veux vous unir et vous fiancer, puisque vous vous aimez.Et se levant, prenant la main de la jeune fille, elle la mit dans celle de son fils.
Adrienne tendit son front à Saint-Giles, qui y mit un baiser.
Elle pleurait.
- Ma chère Adrienne, dit-il, consolez-vous. La France lève quatorze cent mille hommes dont la moitié au moins laissent des femmes ou des fiancés derrière eux. Beaucoup reviendront, je serai probablement de ceux-là. La mort respecte toujours ceux qui ont quelque chose à dire ou à faire.J'ai à produire des chefs-d'oeuvre que je sens bouillonner dans ma tête.
Adrienne essaya en vain de dompter son émotion.
- Ma fille, dit Mme Saint-Giles, réprimez vos pleurs : il ne faut pas amollir le courage des hommes.A son fils :
- Au revoir, Saint-Giles. Dans la bataille, souviens-toi de l'injure faite à ton père et songe qu'il te regarde du fond du tombeau.
- Ma mère, dit-il, je me regarderai moi-même et je n'aurai pas de juge plus sévère que ma conscience.Il embrassa ses soeurs, ses frères et partit.
Mme Saint-Giles dit alors à soeur Adrienne
- Ma fille, vous me trouvez sans doute bien dure et vous pensez que j'ai l'âme sèche : j'ai pleuré en moi-même mon mari depuis le jour de sa mort sans montrer mon chagrin à mes enfants. Si mon fils mourait, ce serait un deuil de larmes ! Mais, ma fille, mes paupières seraient d'acier rougi au feu, brûlant les larmes, car, sachez-le bien, notre courage à nous est de ne pas amollir par la pitié la bravoure des hommes.
- Ma mère, dit Adrienne, j'ai retrouvé mon coeur, et s'il se brise, je tâcherai d'être aussi grande et aussi forte que vous.Mme Saint-Giles embrassait soeur Adrienne, quand elle se sentit tirée par la manche.
Elle se retourna, reçut dix baisers tendres de son fils Emest; puis elle le vit fuir à toutes jambes.
- Où va-t-il ? demanda Adrienne.
- Se battre ! dit la mère avec un désespoir soudain.Cette fois la blessure était trop cruelle.
Levant la main vers le ciel, elle s'écria
- Oh ! maudite soit la guerre civile ! Celui-la était trop jeune ! Je veux que Saint-Giles me le renvoie.Mais baissant la tête, elle murmura :
- Il restera ! je connais cette race de lions ! La nature mesure nos épreuves à la grandeur de notre orgueil ! J'étais trop fière de mes enfants !Et, vaincue cette fois, elle embrassa Adrienne et ses autres enfants avec une rage de lionne inquiète.
Ernest, selon son habitude, avait roulé le long des escaliers de la maison et des pentes de la Croix-Rousse au bas desquelles il s'était trouvé obligé de passer devant la maison Leroyer.
Là, un appel lui fit lever la tête.
Il aperçut le fifre qui lui cria d'attendre.
Ernest s'arrêta, joyeux mais indécis.
Le fifre, il l'aimait toujours, mais c'était un ennemi, un royaliste.
Il se décida pourtant à l'attendre et ils échangèrent une poignée de main dans la rue.
- Tu restes donc avec eux ? demanda Emest montrant les garde nationaux.
- Il le faut bien ! dit le fifre avec un soupir.
- Pourquoi ?
- Quitter son parti, c'est trahir ! Ça me fais gros au coeur, mais enfin ils vont se battre ! Je ne veux pas me faire républicain au moment où l'on est prêt à se tirer des coups de fusil ! Tu ne le ferais pas, toi ?
- C'est vrai ! dit Emest.
- Et ton frère ? demanda la baronne ou le fifre, comme l'on voudra.
- Mon frère, il est parti pour le Club et il s'enrôle dans les Carmagnoles. Moi je vais le rejoindre : ça fait de la peine à ma mère, j'en suis sûr, mais je ne veux pas que Saint-Giles se batte sans moi. Il me semble que j'aurai l'oeil autour de lui, que je devinerai les coups et que je l'empêcherai d'être tué.Car il ne faut pas qu'il meure maintenant qu'il est fiancé à soeur Adrienne.
- Ah ! ... il est fiancé !... dit la baronne pâlissant.Et brusquement :
- Oui ! oui ! Sauve-le ! sauve-le, mon cher petit Emest ! Au revoir ! Bonne chance ! On m'appelle.Elle serra la main d'Ernest et rentra vivement.
- Tiens, se dit Emest, j'ai fait une bêtise; il tenait pour le mariage de sa cousine avec Saint-Giles et je lui en annonce un autre.Il s'envoya une calotte en se traitant d'imbécile, puisse remit à courir.
En rentrant dans la maison Leroyer, la baronne était d'une humeur massacrante; elle rudoya fort ce pauvre Etienne qui toujours plein de sollicitude s'enquit près d'elle des causes de son émotion facile à observer sur son visage bouleversé.
La baronne fit appeler Mme Adolphe.
Celle-ci accourut et s'écria :
- Ah ! des contrariétés ! connais ça, moi ! les hommes ! toujours les hommes les monstres d'hommes ! On nous fait des traits ! Vengeons-nous ! Qu'est-ce qu'il faut faire ?
- Trouver l'Auvergnat d'hier et vous taire ! dit la baronne, et obéissez vivement pour l'homme et le silence ! Vous m'assommez avec vos réflexions.La baronne ayant fait mettre trois fois déjà l'Auvergnate au cachot, celle-ci avait peur de la baronne car elle avait horreur d'être enfermée sans lumière, son imagination infernale peuplant l'ombre de mille fantômes.
Elle obéit donc.
Une demi-heure à peine s'était écoulée que l'Auvergnat accourait près de la baronne
Mme de Quercy posa une question nette à l'enfant de l'Auvergne.
- Ecoutez, lui dit-elle, je suis le cousin de la petite jeune fille que vous avez accompagnée hier.
- Bien ! dit l'Auvergnat. Je vous reconnais
- Pour qui me reconnaissez-vous ?
- Pour la jeune fille !
- Soit ! Répondez franchement. Pour qui tenez-vous ? Est-ce pour le roi ou pour la République ?
- Pour la République ! mais je ne veux pas qu'on fasse du mal aux prêtres.
- Bon, vous êtes avec nous ! nous sommes républicains, mais nous défendons la religion. Voulez-vous nous rendre service ? Vous savez que, quoique simple fifre, j'ai du pouvoir et surtout que je paie bien.
- Du moment où vous y mettez le prix, je ferai ce que vous voudrez. Il n'y avait pas besoin de vous inquiéter de mes idées pour ce qui est de la politique. Je suis honnête et si l'on me donne de l'argent pour faire une chose, je la fais, quand même ça me déplairait.Et, avec une philosophie à laquelle son accent auvergnat donnait une saveur, il dit :
- Nous autres, nous chommes bons à tout faire, même la chale besogne chi on paie che que chela vaut.
- On y mettra le prix ! Combien pouvez-vous rassembler d'hommes dévoués à un écu par tête d'arrhes, à un louis de paye par jour pour avoir l'air de se battre du côté des Carmagnoles et les trahir au bon moment ?
- Trois cents bons bougres ! déclara-t-il. Et tous des camarades ! Je serai leur capitaine : ils feront ce que je voudrai.
- Quand seront-ils prêts ?
- Cette nuit, si vous voulez : une heure, deux heures au plus après minuitRassemblez-les sur les quais du Rhône à la hauteur du pont Morand. Je leur ferai donner des armes et de la poudre. Vous recevrez mes instructions. Allez !
L'Auvergnat demanda :
- Et pour moi, combien ?
- Cinq cents livres. Vous les prélèverez sur cette bourse.L'Auvergnat ouvrit la bourse qu'on lui tendait, vit des louis, poussa un cri sauvage et sortit.
L'abbé Roubiès était arrivé presque aussitôt après le départ de l'Auvergnat : il venait prévenir Etienne que l'on passait de la défensive à l'offensive et qu'on lui accordait un grand honneur.
Il devait, avec sa compagnie, marcher à la tête de la colonne des quais de la Saône.
- Mon cher enfant, lui dit l'abbé, ton titre d'Etioles est au bout de ton épée, si tu peux arriver à planter cette épée sur la grande table des délibérations de la Municipalité qu'il s'agit de jeter hors de l'Hôtel de Ville.Etienne jura de mourir ou d'arriver.
La perspective d'être d'Etioles grisait ce Leroyer.
Mandé par la baronne, l'abbé s'enferma avec elle.
Tous deux avaient à se parler, à faire pacte, à s'assurer mutuellement le lendemain de la victoire.
La baronne était plus sûre de l'avenir que l'abbé.
Elle était femme, jolie femme.
Force immense !
L'abbé le comprenait.
Elle l'accueillit gracieusement, le pria de s'asseoir et lui dit :
- Vous êtes trop fort pour que je ne sois pas franche avec vous. Voulez-vous que nous causions comme deux amis ?L'abbé s'inclina sans répondre; c'était une adhésion.
- Vous croyez, reprit-elle. Vous êtes prêtre. Vous voulez sauver la religion Vous êtes prêt au martyre.Il s'inclina encore.
- Mais, continua-t-elle, vous êtes homme et vous seriez humilié d'être dupe Vous voulez être archevêque de Lyon, puis cardinal.Il sourit discrètement.
- Vous savez comme moi que l'on oublie très vite dans une cour nouvellement restaurée.Il sourit finement, cette fois.
- Bon ! je comprends votre sourire. Vous avez vos moyens ! Des pièces importantes, grosses de révélations gênantes. Nous en sommes tous là et nous tâchons de nous prémunir contre l'ingratitude des princes et des rois. Mais il s'agit de leur faire comprendre doucement et adroitement la portée de nos armes : il importe de leur démontrer combien il serait dangereux et inopportun de nous forcer à user de ces armes. Un intermédiaire est en ce cas très utile. Je puis être le vôtre, et je serai à même, mieux que personne, par un cardinal de mes amis, d'agir sur le Saint-Père; quant au roi...Je sais, dit l'abbé... Et que ferai-je pour vous, moi, madame la baronne ?
Vous fermerez les yeux sur mes faiblesses, d'abord.
Ah ! madame la baronne, voilà un mot bien inutile. Comme abbé, je ne suis point votre confesseur; comme homme politique je ne juge que les fautes et vous n'en commettez pas. Quant à ce que vous appelez des faiblesses, je n'y vois que des fantaisies charmantes; je parle comme homme bien entendu, et j'ajoute que, comme prêtre, je serais heureux de vous donner l'absolution.
- L'abbé, vous êtes décidément un homme d'esprit. Ceci m'encourage : causons donc de mes faiblesses.
- Causons, madame la baronne ! causons ! Le sujet est des plus intéressants.
- Je vous dirai donc que je voudrais sauver un jeune homme.
- Bon ! Je le connais. C'est Saint-Giles !
- Il faudrait, après notre victoire, me le mettre en prison, une prison sûre mais très douce.
- Très bien, je me charge, si Saint-Giles n'est point tué pendant l'affaire, de vous le conserver ensuite à l'abri des balles royalistes et républicaines, pendant le siège que nous aurons probablement à subir.
- Merci, l'abbé, mais il faudrait aussi me débarrasser de la fiancée de Saint-Giles.
- Ah ... soeur Adrienne...
- Oui !
- Oh celle-là, ne vous en inquiétez pas
- Pourquoi donc ?
- Eh baronne, c'est une affaire d'église qui me regarde. Soeur Adrienne fut hors de son couvent. Elle est passible de la discipline ecclésiastique. On trouvera bien dans Lyon émancipé du joug des Jacobins une prison religieuse pour soeur Adrienne.
- Oui, mais il l'aimera toujours et voudra la délivrer.
- Peuh !... Qui sait ! Nous avons les in-pace de Fourvière pour dompter cette petite fille et la ramener au Seigneur.
- J'aimerais mieux autre chose ! dit la baronne.
- Et quoi donc ?
- Je souhaiterais plutôt un petit enlèvement par quelqu'un qui la délivrerait de sa prison, avec fuite à la frontière, en compagnie du sauveur et... tout ce qui pourrait s'en suivre.
- Oh ! baronne ! quel machiavel en jupons vous êtes. J'ai votre affaire. Dom Saluste n'est pas encore parti pour l'Espagne.
- Bravo ! Dom Saluste me va. C'est une trouvaille.Ils scellèrent leur pacte et se séparèrent sûrs de s'être bien compris.
Saint-Giles, se rendant au Club, vit dans les rues de la Croix-Rousse une agitation extraordinaire.
Le peuple d'ouvriers de ce haut quartier se préparait à l'attaque avec cette fièvre, ce tumulte, ce désordre qui caractérisent les insurrections des plébéiens.
Châlier n'avait jamais eu l'esprit d'organisation.
Saint-Giles le lui avait souvent reproché. Châlier se perdait dans des phrases, toujours des phrases.
- Tu as tort, lui disait Saint-Giles. La parole n'est que le prélude de l'action. Tu ne sais que prêcher le combat, tu devrais le préparer.Malheureusement pour l'idée jacobine, Châlier s'occupait bien plus d'un discours à effet que d'un plan d'attaque ou d'un système de résistance.
Quelle différence avec l'abbé Roubiès ! Saint-Giles en fut navré.
En bas, en effet, dans les quartiers riches, comme le constata Saint-Giles, tout se passait avec calme et méthode; dans les apprêts du combat on reconnaissait l'ordre actif et savant d'une milice organisée de longue main, ayant des instructions précises.
En haut ce n'était que confusion.
On criait, on gesticulait, on déclamait, on s'armait comme on pouvait. On cherchait des chefs, des centres, des points de ralliement, une direction.
En revanche, une propagande effrénée par la presse : Châlier abusait non seulement de la parole mais du journal.
Le peuple réclamait des fusils et on lui offrait des feuilles de papier.
Ce soir-là, Châlier fit crier son fameux manifeste, la Boussole du peuple, écrit virulent.
- C'est sa condamnation à mort qu'il fait publier dans les rues ! dit l'abbé Roubiès.Les vendeurs de journaux annonçaient partout
"Demandez !
"La Boussole du peuple
C'était cet écrit de Châlier qui réclamait les têtes des mauvais citoyens.
"Les têtes d'un millier de galantins, disait-il, de modérés, d'égoïstes, d'accapareurs, d'usuriers, d'agitateurs et tous les inutiles citoyens de la caste sacerdotale, ennemie irascible de la liberté et protectrice du despotisme."
C'était l'extermination après la victoire. Châlier eut-il réalisé ses menaces ?
Louis Blanc en doute.
Plan de défense des Jacobins
Lorsque Saint-Giles arriva au comité, celui-ci était en séance.
Châlier fulminait à la tribune devant les représentants que les Girondins avaient reçus avec enthousiasme.
Il dénonçait.
Qui ?
Les royalistes
Non ! C'était fait depuis longtemps.
Mais avec le sombre génie et l'étroitesse d'idées des fanatiques, il fulminait un réquisitoire contre les hommes de son parti qu'il n'aimait point.
C'est la manie des hommes de cette trempe de voir la trahison partout et de semer le soupçon.
Un dissentiment, une critique, un jour de tiédeur, une observation ou un silence, tout était interprété et noté.
Et il lisait ses notes d'une voix aigre, attribuant les insuccès précédents à d'autres, tandis que seul il en était responsable.
Mais la blessure la plus récente qu'il eût reçue, était la double désobéissance à ses ordres commise par Saint-Giles.
Il croyait qu'avec l'aide des représentants et de leurs troupes, il tenait la victoire et il menaçait déjà ceux de ses propres partisans qui lui déplaisaient.
- Nous mettrons, s'écria-t-il, le fer rouge à nos propres plaies; nous ferons une épuration dans nos rangs, sanglante s'il faut.Et il lança cet anathème contre Saint-Giles
- J'ai à signaler, dit-il, la plus douloureuse désertion.L'un de nous, Saint-Giles, a terni la gloire de son passé.
Hier, malgré mes prières et mes supplications, il allait dans un lieu infâme se livrer à la débauche.
Aujourd'hui, il a osé offrir son bras souillé par le contact des courtisanes à la pupille du peuple de Lyon : il la promenait dans la ville comme une conquête et la compromettait.
Ce soir, il n'est pas au rendez-vous.
Une voix puissante cria :
- Tu mens !Et Saint-Giles fendit la foule, monta à la tribune et en chassa Châlier.
Les uns murmurèrent.
D'autres semblaient approuver.
Les représentants du peuple attendaient muets le dénouement de cette scène violente.
Saint-Giles secoua sa tête léonine. rejeta en arrière sa splendide chevelure crinière fauve et s'écria :
- Un fou m'accuse !C'est l'homme insensé qui n'a jamais su mesurer ses forces, combiner un plan, assurer la victoire.
C'est un étourdi qui est arrivé avec un canon sans gargousses devant la maison Leroyer.
C'est l'orgueilleux qui, ayant subi le plus épouvantable des affronts, ne l'a pas lavé dans son sang, se croyant indispensable quand il n'est que gênant pour le parti qu'il a toujours perdu.
Cet homme vomit l'insulte sur moi.
Voici ma réponse :
- Hier, j'ai réglé mes affaires de coeur et j'ai dit adieu à la vie de garçon.J'ai vingt-deux ans et je réclame le droit de la jeunesse aux folles amours.
Aujourd'hui, prêt à partir pour l'armée, je me suis fiancé à la pupille du peuple; mais s'il en est un plus digne qu'elle agrée, je m'incline devant sa volonté.
Ce soir, je prends place dans les rangs.
Demain, je combats.
Mais avant de marcher à l'ennemi, je proteste contre tous les tyrans et, parmi ceux-là, je mets Châlier qui n'a jamais cessé de commander en maître à ceux qui vont mourir pour la liberté.
Il n'a jamais pu courber mon front.
De là sa haine
Je la brave !
Que peut craindre l'homme qui sera demain au premier rang de vos soldats
Il se tût.
Châlier était écrasé.
Il avait froissé, fatigué, ulcéré bien des coeurs.
Saint-Giles était aimé, adoré.
Il y eut une explosion de sympathie pour lui et ce fut une leçon cruelle pour Châlier.
Décidément, sa popularité s'envolait ; son noir génie lui aliénait les coeurs, il le sentit.
Peut-être est-ce pour cela qu'il ne voulut point fuir la mort après la terrible journée du 20 mai.
Les représentants, comprenant que Saint-Giles était la force du moment, l'homme d'action, lui donnèrent le commandement des forces insurrectionnelles.
Nouveau soufflet à Châlier.
Saint-Giles monta à la tribune et dit avec la simplicité d'un Spartiate
- Je vais occuper l'Hôtel-de-Ville et, tant que je serai debout, l'ennemi n'y entrera pas.Il étendit la main et le jura.
Châlier, incapable de supporter la vue de l'enthousiasme qui accueillit ce serment, sortit de la salle, le visage convulsé.
Saint-Giles aussitôt convoqua les chefs de groupes et il exposa devant les représentants son plan de défense.
On l'approuva.
Une heure après, il occupait l'Hôtel-de-Ville avec les troupes de ligne et les Carmagnoles.
Il ne quitta plus ce poste jusqu'au moment du combat.
L'abbé Roubiès était de ces hommes qui ne remettent jamais au lendemain ce qu'ils peuvent faire le jour même.
Or, pour lui, vaincre, c'était urgent, mais profiter de la victoire, c'était plus urgent encore.
Car, à quoi bon être vainqueur pour ne pas en profiter?
Il était de ces hommes forts qui n'ont pas la niaiserie de travailler pour l'honneur seul : il lui fallait le profit.
Au besoin, il se serait passé des applaudissements de la galerie qu'il n'estimait que comme moyen d'influence.
Il avait parfaitement compris que la baronne tiendrait toutes ses promesses car, une fois cardinal, il pouvait lui être très utile à son tour.
Une femme aussi intelligente savait très bien qu'un cardinal dispose de trop d'influence pour ne point pouvoir distribuer mille petites faveurs et quelques gros bénéfices ecclésiastiques. Avec cela, on récompense des dévouements.
Elle lui avait donné à comprendre que sauver Saint-Giles pendant la bataille, la regardait.
L'incarcérer "agréablement" ensuite, cela lui coûterait une signature.
Donc, le salut de Saint-Giles ne le préoccupa point.
Mais soeur Adrienne, oh ! soeur Adrienne, celle-là lui tenait à coeur.
Il avait eu comme une idée de l'enterrer vive dans un in-pace de Fourvière.
Mais livrer cette fille à dom Saluste, un singe humain qui l'enleverait à Saint-Giles, un demi-dieu, lui parut un raffinement de cruauté.
Il avait deviné le moine espagnol et il le jugeait capable de bien remplir ses vues
Il le manda.
Dom Saluste, sans nouvelles d'Adrienne, eut comme un vague pressentiment que l'abbé allait lui parler d'elle.
Il accourut.
- Je vous ai prié de venir, mon cher dom Saluste, dit d'un air aimable l'abbé Roubiès, pour vous parler de soeur Adrienne.L'Espagnol tressaillit.
- Cette malheureuse fille, continua l'abbé, est un scandale vivant pour l'Eglise il faudrait empêcher ce mariage avec Saint-Giles. Est-ce votre avis ?
- Je donnerais mon sang pour que cette vierge ne fut point la femme d'un pareil sans-culotte, dit dom Saluste.
- Mon cher dom Saluste, dit-il, je crois que, nous vainqueurs, vous pourriez gagner la Savoie en une seule nuit avec de bons chevaux.
- Vous... me... renvoyez...
- Pas seul ! je vous prierais d'emmener soeur Adrienne. De la Savoie vous gagnerez facilement l'Espagne.
- Avec elle ?
- Avec elle, sans doute. Vous joueriez le rôle de sauveur jusqu'au premier couvent espagnol. Et là...
- Là ? demanda dom Saluste.
- Mais il me semble que là votre devoir est tout tracé. Vous ferez rentrer de gré ou de force la brebis dans le sein de l'Eglise.
- Vous avez parlé d'un rôle de sauveur. Comment l'entendez-vous ?
- C'est bien simple. On jette cette petite fille coupable dans un in-pace. Vous allez la confesser et la convertir. Elle vous explique comment elle est devenue républicaine. Vous paraissez frappé de ses sentiments, et vous devenez un adepte ardent de la Révolution. Mentir en cette occurrence n'est pas pécher.
- Vous lui proposez le salut, et vous... l'enlevez.
- Mais comment traverser la France ?
- Vous aurez des passeports comme attaché à l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique, pays ami; on ne visitera même pas votre carrosse.Et, au fond d'un compartiment secret de ce carrosse admirablement construit, vous emmènerez votre infante.
- Mon infante ?
- Eh oui votre infantePuis, d'un air singulier :
- Est-ce que vous oubliez l'escalade de ce balcon où vous vous êtes montré si hardi galant : il me semble que vous devriez vous en souvenir. Une fiancée révolutionnaire. Cela ne vous inspire donc pas... Si vous ne la rendez pas à l'Eglise, du moins, qu'elle ne soit pas à ce Saint-Giles.Et saluant dom Saluste étourdi, il lui dit :
- Au revoir ! je vous ferai prévenir quand tout sera prêt.L'Espagnol s'en alla stupéfait de cette étonnante conversation avec un prêtre français qu'il avait eu la naïveté de croire austère.
La lutte commençait donc sérieusement et s'engageait à fond.
Les forces étaient disproportionnées.
D'un côté, d'après le témoignage de Lamartine, vingt mille gardes nationaux.
"Les sectionnaires, dit-il, rassemblés au nombre de plus de vingt mille sur la place Bellecour choisissent pour commandant un apprêteur de drap nommé Madinier, homme au coeur de feu et au bras de fer. Madinier enlève l'arsenal et marche à l'Hôtel-de-Ville. "
Et ces vingt mille hommes avaient huit pièces de canon.
Les Jacobins disposaient de quatre mille hommes à peine, tant de troupes de ligne que de Carmagnoles.
Cette faiblesse est constatée par Louis Blanc et elle est la condamnation de Châlier comme organisateur.
La municipalité, dit-il, disposait de forces moins considérables, auxquelles du reste avait été donné l'ordre formel de se borner à la défensive, ce qui fut exécuté, ainsi que le prouve le lieu de l'engagement.
Parmi les défenseurs de l'Hôtel-de-Ville de la place des Terreaux, les Jacobins comptaient beaucoup sur un corps superbe comme force physique, comme belle apparence et comme armement.
C'était une troupe de trois cents Auvergnats, charbonniers pour la plupart, mains et figures noires de charbon, commandés par un certain capitaine Pierre.
Ces volontaires s'offrirent à Saint-Giles comme ses gardes du corps "pour les grands coups de collier"; il les accepta.
La défense s'improvisa rapidement.
Sur les conseils des officiers de la troupe régulière, Saint-Giles avait organisé ses batteries de façon à foudroyer les colonnes insurgées : il se tint prêt à charger celle des quais du Rhône avec les Carmagnoles de Monte-à-Rebours et les Auvergnats volontaires dont la mine résolue lui donnait confiance.
Gauthier, le second représentant, devait tomber avec la troupe de ligne sur la colonne des quais de la Saône.
Le canon décida partout d'un premier et grand succès des Jacobins.
L'échec des royalistes fut complet au début, surtout pour la colonne du Rhône.
"Du côté du Rhône, dit Louis Blanc, l'attaque ne réussit point : là, les assaillants furent repoussés et perdirent leurs canons."
Lamartine, plus complet explique le rôle joué par l'artillerie des Jacobins.
"La tête de la colonne du quai du Rhône, dit-il, est foudroyée, en approchant, par une batterie placée sur la culée du pont Morand, et qui balaye le quai dans sa longueur. Des centaines de sectionnaires expirent. Dans le nombre, quelques officiers royalistes et plusieurs fils des principales familles de la noblesse et du commerce de Lyon".
Voyant plier les royalistes, Saint-Giles jugea le moment venu de charger : à la tête des Carmagnoles et des Auvergnats, il tomba sur les gardes nationaux si rudement qu'il les mit en déroute.
- Aux canons ! cria-t-il à Monte-à-Rebours, montrant l'artillerie royaliste que l'ennemi cherchait à entraîner.Et Monte-à-Rebours s'empara très brillamment des pièces, pendant que la Ficelle, officier très avisé, tournait les royalistes et coupait la retraite à leur artillerie.
Saint-Giles se laissa entraîner à une poursuite imprudente par les Auvergnats qui continuaient à s'enfoncer dans les rues à la chasse de l'ennemi, enlevant par leur élan Saint-Giles avec eux.
Celui-ci, se voyant bientôt loin de l'Hôtel-de-Ville et près de la place Bellecour, quartier général des insurgés, jugea cette poursuite menée trop loin.
- Halte ! cria-t-il.Mais le capitaine Pierre cria d'une voix de tonnerre à ses hommes et en auvergnat :
- En avant, les enfants ! Et s'il recule, emportez-le !Saint-Giles étonné, commençait à soupçonner la trahison, qui se confirma bientôt
A l'entrée des rues, les Auvergnats criaient aux gardes
- Ne tirez pas !Et des officiers royalistes faisaient livrer passage aux Auvergnats.
Saint-Giles, le sabre levé, courut sur le capitaine Pierre.
Canaille ! lui dit-il, tu m'as trahi !
Mais vingt hommes se jetèrent sur lui et le garrottèrent.
Il était prisonnier.
Pendant que ces faits se passaient du côté du Rhône, la colonne de la Saône était, elle aussi, arrêtée net par le canon.
Cet insuccès, Lamartine en convient, fut complet et aboutit à une retraite.
La colonne du quai de la Saône, dit-il, est également mitraillée au débouché sur la place des Terreaux. Elle se replie et vient prendre une position plus abritée sur la place des Carmes, en face de l'Hôtel de Ville, mais à demi couverte par une aile d'édifice
De là, cette colonne tire à boulets sur l'Hôtel de Ville.
C'est ici que se place encore une dernière et suprême trahison des royalistes.
Ils avaient pris Nioche, ils avaient pris Saint-Giles, ils avaient pris Sautemouche il leur fallait Gauthier, le second représentant.
C'était le dernier chef influent, le dernier homme capable de commander.
L'abbé Roubiès profita des deux insuccès qu'il venait d'essuyer pour donner de la confiance à Gauthier et l'attirer, lui aussi, dans un guet-apens. De la défaite, il faisait sortir la victoire.
Voici le récit que fait. Louis Blanc de cet épisode décisif :
"Rien n'était décidé encore, dit-il, lorsque, des postes avancés des royalistes arrivent des propositions d'accommodement. Gauthier s'avance sur la place et s'abouche avec les parlementaires.
"Malheureusement, on annonce aux assaillants qu'un renfort leur vient des campagnes circonvoisines. A cette nouvelle, un cri farouche retentit; les pourparlers sont rompus, des forcenés s'élancent sur Gauthier qu'ils veulent mettre en pièces, et que, par un reste de pudeur, les parlementaires protègent contre ce lâche comportement".
La défense fut décapitée par la prise de Gauthier.
Un homme aurait dû prendre en main la direction des forces jacobines.
C'était Châlier.
Mais Châlier, par instants, était un petit esprit, une vanité blessée, un coeur plein de rancune.
Au lieu d'être à sa place de bataille, il était allé à son poste de chaque jour.
Furieux de n'avoir point de commandement, il boudait.
Il ne voulut point obéir et se battre. Louis Blanc le constate dans un mot de blâme.
Châlier est son héros de prédilection et il ne sait pas condamner ses fautes.
Il semble le louer d'avoir failli à la lutte par lui engagée; il dit :
"Châlier, toujours très zélé dans l'accomplissement de ses devoirs, s'était rendu, à huit heures du matin, le 20 mai à son tribunal, qu'il n'avait quitté que vers le milieu de la journée et il était rentré chez lui, accompagné de la Pie, sa gouvernante, et de Louis Bemascon, son meilleur ami.
Ainsi Châlier ne prit point part à la lutte.
Châlier laissa dévier le mouvement qu'il avait créé.
Châlier, sachant les défenseurs de l'Hôtel-de-Ville sans chefs, Saint-Giles et les deux représentants prisonniers, n'alla point, lui libre de sa personne, leur donner un nouveau chef, une direction, un appui moral.
Et cependant les officiers réguliers et irréguliers, les soldats et les Carmagnoles firent leur devoir jusqu'au moment où une lâcheté de Gauthier leur fit tomber les armes des mains.
Oui, les Jacobins, mitraillés après la prise du représentant Gauthier, le dernier homme capable d'imprimer une direction à la défense, firent une belle résistance jusqu'à cinq heures du matin.
Ils prolongèrent le combat plus longtemps qu'on aurait pu l'attendre d'hommes laissés à eux-mêmes.
"Les défenseurs de la Commune, dit Louis Blanc, s'étant repliés, l'Hôtel-de-Ville, attaqué à coups de canon, ne pouvait tenir longtemps : à cinq heures du matin, les assaillants y entrèrent."
Ainsi, du milieu du jour à l'aube nouvelle, les Jacobins se battirent.
Ils auraient lassé les royalistes et triomphé s'ils avaient eu des chefs.
Mais une défaillance de Gauthier leur fit tomber les armes des mains.
"Le représentant Gauthier, dit Lamartine, se présente aux sectionnaires pour parlementer. On le retient en otage comme son collègue, il signe, sous la terreur des sections, la suspension de la municipalité. "
Honte sur cette lâcheté !
Dès que la victoire fut assurée, la baronne fit appeler ce sacristain qui l'avait si lâchement abandonnée pendant l'affaire du quai de l'Archevêché.
Il n'était point brave, mais il avait d'autres qualités.
Il arriva tout tremblant, conduit par Mme Adolphe qui le gourmandait et accompagné de deux Auvergnats qui le soutenaient.
Il était minuit et l'on se battait encore, les canons tiraient des deux côtés et la fusillade pétillait aux fenêtres.
Le sacristain avait entendu siffler des balles, ô terreur ! il avait senti le vent d'un boulet, horreur !
Quand les deux Auvergnats le lâchèrent devant la baronne, il s'affaissa comme un chiffon gelé qui sent la chaleur.
Plus d'homme.
Il se fondait.
- Madame Adolphe, dit la baronne, en voyant son sacristain en cet état, fustigez moi ça.L'Auvergnate empoigna le sacristain, le secoua durement et lui administra une si belle volée de claques au bas des reins qu'il en résulta pour ce couard une poussée de sang à la figure.
Il reprit ses forces en sentant la douleur et s'écria :
- Assez ! Assez ! madame la baronne, cette femme me tue : c'est un démon Assez ! Je ferai tout ce qu'on voudra.
- MaîÎtre Ravajot, dit la baronne au sacristain, vous avez reçu les instructions de l'abbé Roubiès concernant soeur Adrienne, n'est-ce pas ?
- Oui !... Oui ! Madame la baronne, dit Ravajot en se tenant les deux fesses à pleines mains. Oui !... Je !... Je dois arrêter soeur Adrienne ! et ... je dois la conduire à Fourvière dans ... dans le souterrain.
- Dans l'in-pace ! c'est bien cela ! Vous allez donc monter à la Croix-Rousse avec la compagnie du capitaine Pierre et vous arrêterez cette Jeune fille.
- Mais si... si... le... peuple...
- Le peuple armé, le peuple qui se bat est autour de l'Hôtel-de-Ville. Il ne reste à la Croix-Rousse que les femmes, les enfants et les lâches. Avec trois cents baïonnettes vous serez maître du quartier où il ne reste pas un fusil.Ravajot tremblait et hésitait; mais la baronne avisa.
- Madame Adolphe, dit-elle, vous accompagnerez et surveillerez maître Ravajot. S'il bronche, redressez-le, s'il hésite, poussez-le. Enfin, Madame Adolphe, je compte sur vous. Recommandez au capitaine Pierre de s'emparer brusquement de soeur Adrienne, de la jeter dans la voiture mise à sa disposition, de faire monter maître Ravajot près du cocher et d'escorter cette voiture jusqu'à Fourvière. La capitaine et sa compagnie monteront la garde dans l'église jusqu'à ce que je les fasse relever.
- Bien, dit Mme Adolphe en allongeant sa main velue vers le sacristain.La baronne recommanda encore :
- Vous monterez dans la voiture près de soeur Adrienne. Je vous défends de la brutaliser, mais vous pouvez la menacer un peu, lui faire peur, très peur...
- Je m'en charge, dit Mme Adolphe qui, d'autre part, serrait déjà le collet du sacristain.
- Mais, criait celui-ci, je ne veux pas sortir, moi. On tire dans les rues ! On va me tuer ! C'est donc ma mort que l'on veut. Je... je...
- Enlevez ! dit la baronne.Les deux Auvergnats allaient exécuter cet ordre, mais Mme Adolphe les écarta d'un geste énergique, et, à grands coups de sa large main faisant battoir, elle força le sacristain à courir devant elle.
La baronne entendit le malheureux crier jusqu'au bout de la rue.
Derrière lui, d'un pas cadencé, marchait la compagnie d'Auvergnats.
Comme nous l'avons dit, à cinq heures du matin, les défenseurs de l'Hôtel-de-Ville en étaient réduits à mettre bas les armes par le décret que Gauthier. le représentant prisonnier, eut la lâcheté de signer.
Madinier entrait à cheval dans la cour de l'Hôtel-de-Ville.
La réaction était triomphante.
Ordre fut donné d'arrêter Châlier sur le champ.
Celui-ci n'avait pas combattu.
Après avoir tenu séance à son tribunal, il était rentré chez lui.
Son ami Bemascon, qu'il avait envoyé aux nouvelles, avait appris que la victoire des Jacobins était impossible : il voulut que Châlier prit la fuite. Il insista beaucoup pour que Châlier se sauvât, quand le feu terrible de la dernière heure de bombardement retentit.
Mais si, par dépit, Châlier n'avait pas voulu combattre, du moins ne voulaitil pas avoir l'air de craindre la mort.
"Le bruit du canon s'étant fait entendre, dit Louis Blanc, on le pressait de se dérober au péril : il refusa par conviction de son innocence et par dignité. A son ami inquiet, à sa gouvernante en pleurs, il disait : "Ne pouvez-vous pas être aussi tranquilles que je le suis."
Il fut arrêté le lendemain et traîné en prison. Sur la route, ses ennemis le frappaient, lui crachaient au visage. Il y en avait qui, pour le punir d'avoir aimé le peuple, s'écriaient :
- Faisons-le massacrer par le peupleOn l'incarcéra ainsi que Sautemouche.
C'étaient deux victimes vouées à la mort.
La réaction se déchaîna aussitôt sur la ville, et les gardes nationaux firent partout des perquisitions suivies de nombreuses arrestations.
Bientôt presque tous les Jacobins connus furent sous les verrous.
Trois hommes cependant échappèrent aux patrouilles des royalistes après avoir réussi à ne point se laisser faire prisonniers, quand l'Hôtel-de-Ville se rendit.
Ces trois hommes étaient trois Carmagnoles qui eussent été fusillés sur-le-champ par le parti vainqueur, si l'on avait mis la main sur eux.
C'était Monte-à-Rebours, la Ficelle et le fameux Corbin, dit Pas-de-Quartier.
Le Calvaire de Soeur Adrienne
Dans le monde entier et dans tous les temps, le clergé catholique a eu la même stratégie, la même tactique pour conquérir et conserver une ville.
Il commence d'abord par s'emparer d'une situation importante et surtout dominante, si c'est possible.
Dans le vieux Paris, la montagne Sainte-Geneviève.
Dans Paris nouveau, la colline de Montmartre.
A Marseille, Notre-Dame-de-la-garde.
Le quartier de Fourvière abritait quatre mille prêtres réfractaires à la loi, qui formèrent le noyau de l'armée des révoltés.
C'est l'abbé Roubiès qui l'avoua lui-même.
Ainsi s'explique la reprise de possession immédiate mais momentanée, nous dirons pourquoi, de Fourvière par les prêtres une heure après que Madinier fut maître de l'Hôtel-de-Ville.
A vrai dire, jamais le clergé, jamais le personnel laïque n'avait évacué le monument.
Aussi, lorsque le bedeau Ravajot, accompagné de ses Auvergnats, apparut à Fourvière avec soeur Adrienne prisonnière, fut-il accueilli joyeusement par une bande famélique, avide de prouver, en torturant quelqu'un, que l'Eglise retrouvait son pouvoir.
- Qui est celle-ci ?
- Une prisonnière.
- Qu'a-t-elle fait ?
- C'est soeur Adrienne.
- Ah ! la coquine !Et toutes voulaient la battre : cent fois, elle faillit être assommée.
Ravajot défendait mal sa prisonnière ou pour dire pire, ne la défendait pas du tout.
Il avait eu si peur, si peur, qu'il en était devenu féroce.
Il excitait lui-même la foule en criant :
- Oui, c'est cette coquine qui a dénoncé l'abbé Roubiès à Châlier : c'est une scélérate qui a fui son couvent et qui a livré sa supérieure aux Jacobins.Et la multitude tourbillonnante, furieuse, 'hurlait des injures et des menaces.
Le secours vint à soeur Adrienne du côté où elle ne l'attendait guère.
Mme Adolphe avait commencé à crier comme les autres et à brutaliser même la jeune fille.
Mais celle-ci s'était montrée si frêle, si résignée, elle avait tant pleuré, que Mme Adolphe s'était calmée d'abord, puis attendrie.
De temps à autre, elle avait dit à soeur Adrienne :
- Voyons, il ne faut pas pleurer comme ça. Je n'aime pas qu'on pleure, moiOu bien encore :
- Et tu l'aimes, ton amoureux ! Je comprends ça ! Un beau garçon ! Mais tu en auras un autre et ça te consolera.A un certain moment, elle soutint la prisonnière qui faiblissait.
Le contact de ce corps amaigri qui vacillait éveilla les sentiments de pitié maternelle qui dormaient dans le coeur de l'Auvergnate.
Elle murmura :
- Ce bedeau ! Il excite le monde ! Il l'excite trop ! La baronne ne veut pas qu'on tape dessus sa rivale. Elle a dit seulement de lui faire peur; la petite a assez peur comme ça, n... de D... !Et à soeur Adrienne
- Ne crains rien, ma mignonne ! On ne te touchera pas.Mais le bedeau pérorait toujours, les femmes et les séminaristes se montrèrent et firent une poussée si violente que' la haie de l'escorte se trouva rompue.
Les mégères mirent leur poing sous le nez de soeur Adrienne et elles allaient l'écharper quand retentit un juron auvergnat si formidable que tout le tumulte en fut couvert et comme apaisé.
Puis on entendit un bruit énorme de gifles, suivi de hurlements de douleur. C'était Mme Adolphe qui tapait...
En un instant la populace fut dispersée, l'escorte reformée, le bedeau aplati et jeté hors des rangs, la prisonnière sauvée...
Puis prenant le commandement des Auvergnats, Mme Adolphe cria :
- En avant, ... arche ! Et la baïonnette dans le ventre de la première qui dira : ouf Du silence, n... del) .... Du silence ou la mort, fouchtra ! ...La foule terrifiée se tut et le cortège défila vers Fourvière sans plus d'encombre.
Evidemment Mme Adolphe avait du bon.
C'était une sorte de guenon hystérique, une brute sauvage, capable des emportements les plus féroces, mais sujette à des revirements de pitié et de tendresse, comme toutes les natures primitives.
Le beau et le délicat l'attiraient et la fascinaient.
La corde sympathique ayant vibré en elle en faveur de soeur Adrienne, Mme Adolphe devint sa protectrice contre la foule.
L'ayant sauvée, elle l'aima.
Mais sa bonne volonté se trouva paralysée.
Le bedeau, furieux d'avoir été battu, apprenant tout à coup que la lutte venait de se terminer par la prise de l'Hôtel de Ville, le bedeau voyant Mme Adolphe passer en quelque sorte à l'ennemi, dégringola les pentes de Fourvière et, traversant la Saône, il alla trouver la baronne.
Il lui expliqua ce qui s'était passé et lui arracha sans peine l'ordre adressé au capitaine Pierre d'expulser Mme Adolphe et de n'obéir qu'à lui.
Porteur de cet ordre, il remonta les pentes avec l'agilité d'un chat et il entra triomphant dans Fourvière.
Mme Adolphe était précisément en train de se disputer avec le capitaine.
Celui-ci, de concert avec les sacristains, voulait descendre la prisonnière dans les oubliettes et il réclamait un in pace.
L'in pace était de tradition en pareil cas.
Mais Mme Adolphe s'opposait absolument à ce que la prisonnière fût emmurée dans les cryptes du monument.
- Elle en mourrait ! disait-elle. La baronne veut qu'elle vive et vous allez la tuer !L'arrivée du bedeau Ravajot mit fin à l'hésitation du capitaine Pierre; il se fit lire l'ordre apporté par Ravajot, puis il dit à sa compatriote :
- Madame Adolphe, je vous respecte comme ma tante naturelle, quoique vous ne me soyez rien du tout, sinon une payse. Mais, fouchtra, je suis payé pour descendre la petite dans l'in pace et elle y descendra. Foi d'Auvergnat, je vous fais enlever si vous vous y opposez.Mme Adolphe s'apprêta pour la lutte.
- Gare à vous, ma commère ! dit le capitaine; si vous griffez, vous serez fessée.Elle se lança sur lui, mais il était taillé en colosse et il l'assomma d'un coup de poing.
Elle chancela, battit l'air de ses deux grands bras et tomba sur les dalles.
- Zou ! fit le capitaine. Enlevez-la ! Je la vénère, mais elle a voulu m'empêcher d'exécuter mon marché ! tant pis pour elle. Un Auvergnat n'a qu'une parole !Au bedeau, montrant soeur Adrienne penchée sur Mme Adolphe
- Qu'est-ce que je dois faire ?
- Attendez ! dit le bedeau. J'ai rencontré des prêtres insermentés et ils vont venir : nous chanterons la messe des morts, comme de coutume.Et, fin renard, supposant que maître Pierre "si respectueux" pour Madame Adolphe qu'il ne lui donnait des coups de poing qu'avec force égards, ne permettrait point qu'un autre y touchât, le bedeau dit au capitaine :
- Emmenez votre compagnie et la prisonnière dans la sacristie et dans la petite cour. Le cérémonial ne vous permet pas de demeurer dans l'église pour l'instant.Il conduisit lui-même la prisonnière et son escorte dans l'endroit désigné, avec ordre d'attendre sans sortir.
Puis il revint mûrissant une pensée de vengeance contre l'Auvergnate qui l'avait persécuté.
Il trouva Mme Adolphe encore tout étourdie, assise sur un banc et regardant avec des yeux hébétés la foule et les sacristains qui l'entouraient.
Il y avait là des femmes dont les joues étaient encore rouges des gifles distribuées par Mme Adolphe; aussi ne manifestaient-elles point des dispositions sympathiques pour l'Auvergnate.
Quant aux jeunes polissons qui avaient la marque des semelles de Mme Adolphe sur leurs fonds de culottes, ils tournaient autour d'elle comme de jeunes renards prêts à mordre une vieille poule.
Aussi y eut-il un long cri de joie quand le bedeau Ravajot, montrant l'Auvergnate, s'écria :
- Allons, mes enfants, la fessée à cette vieille frénétique : pour protéger comme elle l'a fait soeur Adrienne, il faut qu'elle soit protestante ou jacobine.Des cris de joie retentirent et les femmes, toutes ensemble, se ruèrent sur cette malheureuse Mme Adolphe qui, la tête encore endolorie du coup reçu, ne pouvait rassembler ses idées.
En un clin d'oeil, elle fut battue, tannée sous les coups de petits bancs qu'on lui administra, mise presque à nu et fouettée avec la fureur qui mettent les mégères dans ces cruelles exécutions.
Puis, quand elle fut demi-morte, le bedeau, monté sur le banc, contempla son ennemie vaincue que cent mains clouaient sur le banc d'exécution, et il cria :
- Au baquet, maintenant !
- Quel baquet ? demandèrent les femmes.-Venez ! dit-il. Apportez-la !
Il les conduisit au réservoir qui, sur cette hauteur, recevait les eaux pluviales et formait citerne pour les besoins de l'Eglise.
Allez ! fit-il. Baptisez-la ! Elle en a besoin !
La pauvre Mme Adolphe n'était plus qu'une loque, une plaie : elle se débattait en vain, ayant perdu beaucoup de ses forces.
On la jeta dans la citerne, qui avait plus de trois mètres de creux : elle y disparut...
Nul doute qu'elle ne s'y fût noyée si le capitaine Pierre, qui la vénérait comme sa tante naturelle, prévenu enfin de ce qui se passait par un enfant de choeur auvergnat, ne fût accouru.
Sans le patriotisme de clocher de ce petit rat d'église, fils d'un porteur d'eau de Fourvière et qui ne voulut pas laisser noyer une compatriote, c'en était fait de Mme Adolphe.
Après avoir dispersé la foule, le capitaine arriva juste à temps pour repêcher, par un lambeau de jupes, celle qu'il aimait et châtiait au besoin avec tant de déférence; il lui sauva littéralement la vie.
Le bedeau, à demi-satisfait de sa vengeance, regretta pourtant cette intervention qui empêchait Mme Adolphe de périr immédiatement au fond du réservoir; mais il se consola en pensant qu'elle en "crèverait" peut-être d'une fluxion de poitrine probable.
Il disparut à la vue du capitaine Pierre.
Celui-ci fit porter Mme Adolphe chez la mère de l'enfant de choeur auvergnat; il recommanda qu'on la mit au lit et que l'on pansât ses plaies.
Ce soin pieux rempli, il revint à son poste.
Mais déjà des prêtres nombreux étaient accourus.
Déjà un organiste s'était trouvé, ou plutôt retrouvé, qui faisait retentir les voûtes des notes funèbres du Dies Irae.
Déjà la messe des morts était commencée.
La prisonnière, recouverte d'un suaire, avait été traînée au milieu du choeur et forcée de se mettre à genoux. Autour d'elle, sa supérieure et les autres soeurs envoyées par Roubiès et en costume religieux faisaient mine de prier pour elle; l'abbé Roubiès les avait, en toute hâte, expédiées à Fourvière.
Un archidiacre, flanqué de deux prêtres, officiait avec pompe, protégeant l'agonie de la malheureuse fille.
Près d'elle, on avait apporté le cercueil t