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Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles ! O Créateur ! peut-il exister des monstres aux yeux de celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits, et comment ils auraient pu ne pas se faire.... __ Charles BAUDELAIRE

Thérèse, beaucoup diront que tu n'existes pas. Mais je sais que tu existes, moi qui, depuis des années t'épie et souvent t'arrête au passage, te démasque.
Adolescent, je me souviens d'avoir aperçu, dans une salle étouffante d'assises, livrée aux avocats moins féroces que les dames empanachées ta petite figure blanche et sans lèvres.
Plus tard, dans un salon de campagne, tu m'apparus sous les traits d'une jeune femme hagarde qu'irritaient les soins de ses vieilles Parentes, d'un époux naïf : __ << Mais qu'a-t-elle donc ? disaient-ils. Pourtant nous la comblons de tout. >>
Depuis lors, que de fois ai-je admiré, sur ton front vaste et beau, ta main un peu trop grande ! Que de fois, à travers les barreaux vivants d'une famille, t'ai-je vue tourner en rond, à pas de louve ; et de ton oeil méchant et triste tu me dévisageais.
Beaucoup s'étonneront que j'aie pu imaginer une créature plus odieuse encore que tous mes autres héros. Saurai-je jamais rien dire des êtres ruisselants de vertu et qui ont le coeur sur la main ? Les << coeurs sur la main >> n'ont pas d'histoire... mais le connais celle des coeurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue.
J'aurais voulu que la douleur, Thérèse, te livre à Dieu ; et j'ai longtemps désiré que tu fusses digne du nom de sainte Locuste. Mais Plusieurs, qui pourtant croient à la chute et au rachat de nos âmes tourmentées, eussent crié au sacrilège.
Du moins, sur ce trottoir où je t'abandonne, j'ai l'espérance que tu n'es pas seule.

CHAPITRE I

L'avocat ouvrit une porte. Thérèse Desqueyroux, dans ce couloir dérobé du palais de justice, sentit sur sa face la brume et, profondément, l'aspira. Elle avait peur d'être attendue, hésitait à sortir. Un homme, dont le col était relevé, se détacha d'un platane, elle reconnut son père.
L'avocat cria __ << Non-lieu >> et, se retournant vers Thérèse : __ << Vous pouvez sortir, il n'y a personne. >>
Elle descendit des marches mouillées. Oui, la petite place semblait déserte. Son père ne l'embrassa pas, ne lui donna pas même un regard ; il interrogeait l'avocat Duros qui répondait à mi-voix, comme s'ils eussent été épiés. Elle entendait confusément leurs propos :
__ << Je recevrai demain l'avis officiel du non-lieu.
__ Il ne peut plus y avoir de surprise ?
__ Non : les carottes sont cuites, comme on dit.
__ Après la déposition de mon gendre, c'était couru.
__ Couru... couru... On ne sait jamais.
__ Du moment que, de son propre aveu il ne comptait jamais les gouttes...
__ Vous savez, Larroque, dans ces sortes d'affaires, le témoignage de la victime... >>
La voix de Thérèse s'éleva : __ Il n'y a pas eu de victime.
__ J'ai voulu dire : victime de son imprudence, madame. >>
Les deux hommes, un instant, observèrent la jeune femme immobile, serrée dans son manteau, et ce blême visage, qui n'exprimait rien. Elle demanda où était la voiture ; son père l'avait fait attendre sur la route de Budos, en dehors de la ville, pour ne pas attirer l'attention. Ils traversèrent la place : des feuilles de platane étaient collées aux bancs trempés de pluie. Heureusement, les jours avaient bien diminué. D'ailleurs, pour rejoindre la route de Budos, on peut suivre les rues les plus désertes de la sous-préfecture. Thérèse marchait entre les deux hommes qu'elle dominait du front et qui de nouveau discutaient comme si elle n'eût pas été présente ; mais, gênés par ce corps de femme qui les séparait, ils le poussaient du coude. Alors elle demeura un peu en arrière, déganta sa main gauche pour arracher de la mousse aux vieilles pierres qu'elle longeait. Parfois un ouvrier à bicyclette la dépassait, ou une carriole ; la boue jaillie l'obligeait à se tapir contre le mur. Mais le crépuscule recouvrait Thérèse, empêchait que les hommes la reconnussent. L'odeur de fournil et de brouillard n'était plus seulement pour elle l'odeur du soir dans une petite ville : elle y retrouvait le parfum de la vie qui lui était rendue enfin ; elle fermait les yeux au souffle de la terre endormie, herbeuse et mouillée ; s'efforçait de ne pas entendre les propos du petit homme aux courtes jambes arquées qui, pas une fois, ne se retourna vers sa fille ; elle aurait pu choir au bord de ce chemin : ni lui, ni Duros ne s'en fussent aperçus. Ils n'avaient plus peur d'élever la voix.
__ << La déposition de M. Desqueyroux était excellente, oui. Mais il y avait cette ordonnance : en somme, il s'agissait d'un faux... Et c'était le docteur Pédemay qui avait porté plainte...
__ Il a retiré sa plainte...
__ Tout de même, l'explication qu'elle a donnée... cet inconnu qui lui remet une ordonnance... >>
Thérèse, moins par lassitude que pour échapper à ces paroles dont on l'étourdissait depuis des semaines, ralentit en vain sa marche ; impossible de ne pas entendre le fausset de son père :
__ << Je le lui ai assez dit : "Mais, malheureuse, trouve autre chose... trouve autre chose..." >>
Il le lui avait assez dit, en effet, et pouvait se rendre justice. Pourquoi s'agite-t-il encore ? Ce qu'il appelle l'honneur du nom est saut ; d'ici les élections sénatoriales, nul ne se souviendra plus de cette histoire. Ainsi songe Thérèse qui voudrait bien ne pas rejoindre les deux hommes ; mais dans le feu de la discussion, ils s'arrêtent au milieu de la route et gesticulent.
__ << Croyez-moi, Larroque, faites front ; prenez l'offensive dans Le Semeur de dimanche ; préférez-vous que je m'en charge ? Il faudrait un titre comme La rumeur infâme...
__ Non, mon vieux ; non, non : que répondre, d'ailleurs ? C'est trop évident que l'instruction a été bâclée ; on n'a pas même eu recours aux experts en écriture ; le silence, l'étouffement, je ne connais que ça. J'agirai, j'y mettrai le prix ; mais, pour la famille, il faut recouvrir tout ça... il faut recouvrir... >>
Thérèse n'entendit pas la réponse de Duros, car ils avaient allongé le pas. Elle aspira de nouveau la nuit pluvieuse, comme un être menacé d'étouffement ; et soudain s'éveilla en elle le visage inconnu de Julie Bellade, sa grand-mère maternelle inconnu : on eût cherché vainement chez les Larroque ou chez les Desqueyroux un portrait, un daguerréotype, une photographie de cette femme dont nul ne savait rien, sinon qu'elle était partie un jour. Thérèse imagine qu'elle aurait pu être ainsi effacée, anéantie, et que plus tard il n'eût pas même été permis à sa fille, à sa petite Marie, de retrouver dans un album la figure de celle qui l'a mise au monde. Marie, à cette heure, déjà s'endort dans une chambre d'Argelouse où Thérèse arrivera tard, ce soir ; alors la jeune femme entendra, dans les ténèbres, ce sommeil d'enfant ; elle se penchera, et ses lèvres chercheront, comme de l'eau, cette vie endormie. Au bord du fossé, les lanternes d'une calèche, dont la capote était baissée, éclairaient deux croupes maigres de chevaux. Au-delà, se dressait, à gauche et à droite de la route, une muraille sombre de forêt. D'un talus à l'autre les cimes des premiers pins se rejoignaient et, sous cet arc, s'enfonçait la route mystérieuse. Le ciel, au- dessus d'elle, se frayait un lit encombré de branches. Le cocher contemplait Thérèse avec une attention goulue. Comme elle lui demandait s'ils arriveraient assez tôt pour le dernier train, à la gare de Nizan, il la rassura : tout de même, mieux valait ne pas s'attarder.
__ << C'est la dernière fois que je vous donne cette corvée, Gardère.
__ Madame n'a plus à faire ici ? >>
Elle secoua la tète et l'homme la dévorait toujours, des yeux.. Devrait-elle, toute sa vie, être ainsi dévisagée ?
__ << Alors, tu es contente ? >>
Son père semblait enfin s'apercevoir qu'elle était là. Thérèse, d'un bref regard, scruta ce visage sali de bile, ces joues hérissées de durs poils d'un blanc jaune que les lanternes éclairaient vivement.
Elle dit à voix basse.
__ << J'ai tant souffert... je suis rompue... >> puis s'interrompit : à quoi bon parler ?
Il ne l'écoute pas ; ne la voit plus. Que lui importe ce que Thérèse éprouve ? Cela seul compte : son ascension vers le Sénat interrompue, compromise à cause de cette fille (toutes des hystériques quand elles ne sont pas des idiotes). Heureusement, elle ne s'appelle plus Larroque ; c'est une Desqueyroux. La cour d'assises évitée, il respire. Comment empêcher les adversaires d'entretenir la plaie ? Dès demain, il ira voir le préfet. Dieu merci, on tient le directeur de La Lande conservatrice : cette histoire de petites filles...
Il prit le bras de Thérèse : __ << Monte vite ; il est temps. >>
Alors l'avocat, perfidement peut-être ou pour que Thérèse ne s'éloignât pas, sans qu'il lui eût adressé une parole, demanda si elle rejoignait dès ce soir M. Bernard Desqueyroux.
Comme elle répondait : __ << Mais bien sûr, mon mari m'attend... >> elle se représenta pour la première fois, depuis qu'elle avait quitté le juge, qu'en effet dans quelques heures, elle passerait le seuil de la chambre où son mari était étendu, un peu malade encore, et qu'une indéfinie suite de jours, de nuits, s'ouvrait, au long desquels il faudrait vivre tout contre cet homme.
Établie chez son père, aux portes de la petite ville, depuis l'ouverture de l'instruction, sans doute avait-elle souvent fait ce même voyage qu'elle entreprenait ce soir ; mais elle n'avait alors aucune autre préoccupation que de renseigner exactement son mari ; elle écoutait, avant de monter en voiture, les derniers conseils de Duros touchant les réponses que devait faire M. Desqueyroux lorsqu'il serait de nouveau interrogé aucune angoisse chez Thérèse, en ce temps-là, aucune gêne à l'idée de se retrouver face à face avec cet homme malade : il s'agissait alors entre eux non de ce qui s'était passé réellement, mais de ce qu'il importait de dire ou de ne pas dire. jamais les deux époux ne furent mieux unis que par cette défense ; unis dans une seule chair la chair de leur petite fille Marie. Ils recomposaient, à l'usage du juge, une histoire simple, fortement liée et qui pût satisfaire ce logicien. Thérèse, à cette époque, montait dans la même calèche qui l'attend, ce soir mais avec quelle impatience d'achever ce voyage nocturne dont elle souhaite à présent de ne pas voir la fin ! Elle se souvient qu'à peine en voiture, elle eût voulu être déjà dans cette chambre d'Argelouse, et se remémorait les renseignements qu'attendait Bernard Desqueyroux (qu'il ne craigne pas d'affirmer qu'elle lui avait parlé un soir de cette ordonnance dont un homme inconnu l'avait suppliée de se charger, sous prétexte qu'il n'osait plus paraître chez le pharmacien à qui il devait de l'argent... Mais Duros n'était pas d'avis que Bernard allât jusqu'à prétendre qu'il se souvenait d'avoir reproché à sa femme une telle imprudence...). Le cauchemar dissipé, de quoi parleront-ils ce soir, Bernard et Thérèse ? Elle voit en esprit la maison perdue où il l'attend ; elle imagine le lit au centre de cette chambre carrelée, la lampe basse sur la table parmi des journaux et des fioles... Les chiens de garde que la voiture a réveillés aboient encore puis se taisent ; et de nouveau régnera ce silence solennel comme durant les nuits où elle contemplait Bernard en proie à d'atroces vomissements, Thérèse s'efforce d'imaginer le premier regard qu'ils échangeront tout à l'heure ; puis cette nuit, et le lendemain, le jour qui suivra, les semaines, dans cette maison d'Argelouse où ils n'auront plus à construire ensemble une version avouable du drame qu'ils ont vécu. Rien ne sera plus entre eux que ce qui fut réellement... ce qui fut réellement...
Prise de panique, Thérèse balbutie, tournée vers l'avocat (mais c'est au vieux qu'elle s'adresse) : __ << Je compte demeurer quelques jours auprès de M. Desqueyroux. Puis, si le mieux s'accentue, je reviendrai chez mon père.
__ Ah ! ça, non, non, non, ma petite ! >>
Et comme Gardère sur son siège s'agitait, M. Larroque reprit à voix plus basse : __ << Tu deviens tout à fait folle ? Quitter ton mari en ce moment ? Il faut que vous soyez comme les deux doigts de la main... comme les deux doigts de la main, entends-tu ? jusqu'à la mort...
__ Tu as raison, père ; où avais-je la tête ? Alors c'est toi qui viendras à Argelouse ? '
__ Mais, Thérèse, je vous attendrai chez moi les jeudis de foire, comme d'habitude. Vous viendrez comme vous êtes toujours venus ! >>
C'était incroyable qu'elle ne comprît pas que la moindre dérogation aux usages serait leur mort. C'était bien entendu ? Il pouvait compter sur Thérèse ? Elle avait causé à la famille assez de mal...
__ << Tu feras tout ce que ton mari te dira de faire. je ne peux pas mieux dire. >>
Et il la poussa dans la voiture. Thérèse vit se tendre vers elle la main de l'avocat, ses durs ongles noirs : __ << Tout est bien qui finit bien >>, dit-il ; et c'était du fond du coeur ; si l'affaire avait suivi son cours, il n'en aurait guère eu le bénéfice ; la famille eût fait appel à maître Peyrecave, du barreau bordelais. Oui, tout était bien...

CHAPITRE II

Cette odeur de cuir moisi des anciennes voitures, Thérèse l'aime... Elle se console d'avoir oublié ses cigarettes, détestant de fumer dans le noir. Les lanternes éclairent les talus, une frange de fougères, la base des pins géants. Les piles de cailloux détruisent l'ombre de l'équipage. Parfois passe une charrette et les mules d'elles-mêmes prennent la droite sans que bouge le muletier endormi. Il semble à Thérèse qu'elle n'atteindra jamais Argelouse ; elle espère ne l'atteindre jamais ; plus d'une heure, de voiture jusqu'à la gare de Nizan ; puis ce petit train qui s'arrête indéfiniment à chaque gare. De Saint-Clair même où elle descendra jusqu'à Argelouse, dix kilomètres à parcourir en carriole (telle est la route qu'aucune auto n'oserait s'y engager la nuit). Le destin, à toutes les étapes, peut encore surgir, la délivrer ; Thérèse cède à cette imagination qui l'eût possédée, la veille du jugement, si l'inculpation avait été maintenue : l'attente du tremblement de terre. Elle enlève son chapeau, appuie contre le cuir odorant sa petite tête blême et ballottée, livre son corps aux cahots. Elle avait vécu, jusqu'à ce soir, d'être traqué ; maintenant que la voilà sauve, elle mesure son épuisement. joues creuses, pommettes, lèvres aspirées, et ce large front, magnifique, composent une figure de condamnée oui, bien que les hommes ne l'aient pas reconnue coupable, condamnée à la solitude éternelle. Son charme, que le monde naguère disait irrésistible, tous ces êtres le possèdent dont le visage trahirait un tourment secret, l'élancement d'une plaie intérieure, s'ils ne s'épuisaient à donner le change. Au fond de cette calèche cahotante, sur cette route frayée dans l'épaisseur obscure des pins, une jeune femme démasquée caresse doucement avec la main droite sa face de brûlée vive. Quelles seront les premières paroles de Bernard dont le faux témoignage l'a sauvée ? Sans doute ne posera-t-il aucune question, ce soir... mais demain ? Thérèse ferme les yeux, les rouvre et, comme les chevaux vont au pas, s'efforce de reconnaître cette montée. Ah ! ne rien prévoir. Ce sera peut-être plus simple qu'elle n'imagine. Ne rien prévoir. Dormir... Pourquoi n'est-elle plus dans la calèche ? Cet homme derrière un tapis vert : le juge d'instruction... encore lui... Il sait bien pourtant que l'affaire est arrangée. Sa tête remue de gauche à droite : l'ordonnance de non-lieu ne peut être rendue, il y a un fait nouveau. Un fait nouveau ? Thérèse se détourne pour que l'ennemi ne voie pas sa figure décomposée.
__ << Rappelez vos souvenirs, madame. Dans la poche intérieure de cette vieille pèlerine celle dont vous n'usez plus qu'en octobre, pour la chasse à la palombe, n'avez-vous rien oublié, rien dissimulé ? >>
Impossible de protester ; elle étouffe.
Sans perdre son gibier des yeux, le juge dépose sur la table un paquet minuscule, cacheté de rouge. Thérèse pourrait réciter la formule inscrite sur l'enveloppe et que l'homme déchiffre d'une voix coupante : Chloroforme : 30 grammes. Aconitine : granules no 20. Digitaline sol. : 20 grammes.
Le juge éclate de rire... Le frein grince contre la roue. Thérèse s'éveille ; sa poitrine dilatée s'emplit de brouillard (ce doit être la descente du ruisseau blanc). Ainsi rêvait-elle, adolescente, qu'une erreur l'obligeait à subir de nouveau les épreuves du Brevet simple.
Elle goûte, ce soir, la même allégeance qu'à ses réveils d'alors : à peine un peu de trouble parce que le non-lieu n'était pas encore officiel : __ << Mais tu sais bien qu'il doit être d'abord notifié à l'avocat... >>
Libre... que souhaiter de plus ? Ce ne lui serait qu'un jeu de rendre possible sa vie auprès de Bernard. Se livrer à lui jusqu'au fond, ne rien laisser dans l'ombre : voilà le salut. Que tout ce qui était caché apparaisse dans la lumière, et dès ce soir. Cette résolution comble Thérèse de joie. Avant d'atteindre Argelouse, elle aura le temps de << préparer sa confession >>, selon le mot que sa dévote amie Anne de la Trave répétait chaque samedi de leurs vacances heureuses. Petite soeur Anne, chère innocente, quelle place vous occupez dans cette histoire ! Les êtres les plus purs ignorent à quoi ils sont mêlés chaque jour, chaque nuit, et ce qui germe d'empoisonné sous leurs pas d'enfants.
Certes elle avait raison, cette petite fille, lorsqu'elle répétait à Thérèse, lycéenne raisonneuse et moqueuse : __ << Tu ne peux imaginer cette délivrance après l'aveu, après le pardon lorsque, la place nette, on peut recommencer sa vie sur nouveaux frais. >>
Il suffisait à Thérèse d'avoir résolu de tout dire pour déjà connaître, en effet, une sorte de desserrement délicieux : __ << Bernard saura tout ; je lui dirai.. >>
Que lui dirait-elle ? Par quel aveu commencer ? Des paroles suffisent-elles à contenir cet enchaînement confus de désirs, de résolutions, d'actes imprévisibles ? Comment font-ils, tous ceux qui connaissent leurs crimes ? ...
__ << Moi, je ne connais pas mes crimes. je n'ai pas voulu celui dont on me charge. Je ne sais pas ce que j'ai voulu. je n'ai jamais su vers quoi tendait cette puissance forcenée en moi et hors de moi : ce qu'elle détruisait sur sa route, j'en étais moi-même terrifiée... >>
Une fumeuse lampe à pétrole éclairait le mur crépi de la gare de Nizan et une carriole arrêtée. (Que les ténèbres se reforment vite à l'entour.) D'un train garé venaient des mugissements des bêlements tristes.
Gardère prit le sac de Thérèse, et de nouveau il la dévorait des yeux.
Sa femme avait dû lui recommander : __ << Tu regarderas bien comment elle est, quelle tête elle fait... >>
Pour le cocher de M. Larroque, Thérèse d'instinct retrouvait ce sourire qui faisait dire aux gens : __ << On ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme... >>
Elle le pria d'aller prendre sa place au guichet, car elle craignait de traverser la salle d'attente où deux métayères assises, un panier sur les genoux et branlant la tête, tricotaient. Quand il rapporta le billet, elle lui dit de garder la monnaie. Il toucha de la main sa casquette puis, les rênes rassemblées, se retourna une dernière fois pour dévisager la fille de son maître. Le train n'était pas formé encore. Naguère, à l'époque des grandes vacances ou de la rentrée des classes, Thérèse Larroque et Anne de la Trave se faisaient une joie de cette halte à la gare du Nizan. Elles mangeaient à l'auberge un oeuf frit sur du jambon puis allaient, se tenant par la taille, sur cette route si ténébreuse ce soir ; mais Thérèse ne la voit, en ces années finies, que blanche de lune. Alors elles riaient de leurs longues ombres confondues. Sans doute parlaient-elles de leurs maîtresses, de leurs compagnes l'une défendant son couvent, l'autre son lycée.
__ << Anne... >> Thérèse prononce son nom à haute voix dans le noir.
C'était d'elle qu'il faudrait d'abord entretenir Bernard... Le plus précis des hommes, ce Bernard : il classe tous les sentiments, les isole, ignore entre eux ce lacis de défilés, de passages. Comment l'introduire dans ces régions indéterminées où Thérèse a vécu, a souffert ? Il le faut pourtant.
Aucun autre geste possible, tout à l'heure, en pénétrant dans la chambre, que de s'asseoir au bord du lit et d'entraîner Bernard d'étape en étape jusqu'au point où il arrêtera Thérèse : __ << Je comprends maintenant ; lève- toi ; sois pardonnée. >>.
Elle traversa à tâtons le jardin du chef de gare, sentit des chrysanthèmes sans les voir. Personne dans le compartiment de première, où d'ailleurs le lumignon n'eût pas suffi à éclairer son visage. Impossible de lire : mais quel récit n'eût paru fade à Thérèse, au prix de sa vie terrible ? Peut-être mourrait- elle de honte ; d'angoisse, de remords, de fatigue mais elle ne mourrait pas d'ennui. Elle se rencogna, ferma les yeux. était-il vraisemblable qu'une femme de son intelligence n'arrivât pas à rendre ce drame intelligible ?
Oui, sa confession finie, Bernard la relèverait : __ << Va en paix, Thérèse, ne t'inquiète plus. Dans cette maison d'Argelouse, nous attendrons ensemble la mort, sans que nous puissent jamais séparer les choses accomplies. J'ai soif. Descends toi-même à la cuisine. Prépare un verre d'orangeade. je le boirai d'un trait, même s'il-est trouble. Qu'importe que le goût me rappelle celui qu'avait autrefois mon chocolat du matin ? Tu te souviens, ma bien-aimée, de ces vomissements ? Ta chère main soutenait ma tête ; tu ne détournais pas les yeux de ce liquide verdâtre ; mes syncopes ne t'effrayaient pas. Pourtant, comme tu devins pâle cette nuit où je m'aperçus que mes jambes étaient inertes, insensibles. je grelottais, tu te souviens ? Et cet imbécile de docteur Pédemay stupéfait que ma température fût si basse et mon pouls si agité... >>.
__ << Ah ! songe Thérèse, il n'aura pas compris. Il faudra tout reprendre depuis le commencement... >>
Où est le commencement de nos actes ? Notre destin, quand nous voulons l'isoler, ressemble à ces plantes qu'il est impossible d'arracher avec toutes leurs racines. Thérèse remontera-t-elle jusqu'à son enfance ? Mais l'enfance est elle-même une fin, un aboutissement. L'enfance de Thérèse : de la neige à la source du fleuve le plus sali. Au lycée, elle avait paru vivre indifférente et comme absente des menues tragédies qui déchiraient ses compagnes.
Les maîtresses souvent leur proposaient l'exemple de Thérèse Larroque : __ << Thérèse ne demande point d'autre récompense que cette joie de réaliser en elle un type d'humanité supérieure. Sa conscience est son unique et suffisante lumière. L'orgueil d'appartenir à l'élite humaine la soutient mieux que ne ferait la crainte du châtiment... >>
Ainsi s'exprimait une de ses maîtresses.
Thérèse s'interroge : __ << étais-je si heureuse ? étais-je si candide ? Tout ce qui précède mon mariage prend dans mon souvenir cet aspect de pureté ; contraste, sans doute, avec cette ineffaçable salissure des noces. Le lycée, au-delà de mon temps d'épouse et de mère, m'apparaît comme un paradis. Alors je n'en avais pas conscience. Comment aurais-je pu savoir que dans ces années d'avant la vie je vivais ma vraie vie ? Pure, je l'étais : un ange, oui ! Mais un ange plein de passions. Quoi que prétendissent mes maîtresses, je souffrais, je faisais souffrir. je jouissais du mal que je causais et de celui qui me venait de mes amies ; pure souffrance qu'aucun remords n'altérait : douleurs et joies paissaient des plus innocents plaisirs. >>
La récompense de Thérèse, c'était, à la saison brûlante, de ne pas se juger indigne d'Anne qu'elle rejoignait sous les chênes d'Argelouse.
Il fallait qu'elle pût dire à l'enfant élevée au Sacré- Coeur : __ << Pour être aussi pure que tu l'es, je n'ai pas besoin de tous ces rubans ni de toutes ces rengaines... >>
Encore la pureté d'Anne de la Trave. était-elle faite surtout d'ignorance. Les dames du Sacré-Coeur interposaient mille voiles entre le réel et leurs petites filles.
Thérèse les méprisait de confondre vertu et ignorance : __ << Toi, chérie, tu ne connais pas la vie... >>, répétait-elle en ces lointains étés d'Argelouse.
Ces beaux, étés... Thérèse, dans le petit train qui démarre enfin, s'avoue que c'est vers eux qu'il faut que sa pensée remonte, si elle veut voir clair. Incroyable vérité que dans ces aubes toutes pures de nos vies, les pires orages étaient déjà suspendus, matinées trop bleues : mauvais signe pour le. temps de l'après-midi et du soir. Elles annoncent les parterres saccagés, les branches rompues et toute cette boue. Thérèse n'a pas réfléchi, n'a rien prémédité à aucun moment de sa vie ; nul tournant brusque : elle-a descendu une pente insensible, lentement d'abord puis-plus vite. La femme perdue de ce soir, c'est bien le jeune être radieux qu'elle fut durant les étés de cet Argelouse où voici qu'elle retourne furtive et protégée par la nuit. Quelle fatigue ! A quoi bon découvrir les ressorts secrets de ce qui est. accompli ? La jeune femme, à travers les vitres, ne distingue rien hors le reflet de sa figure morte. Le rythme du petit train se rompt ; la locomotive siffle longuement, approche avec prudence d'une gare. Un falot balancé par un bras, des appels en patois, les cris aigus des porcelets débarqués : Uzeste déjà. Une station encore, et ce sera Saint-Clair d'où il faudra accomplir en carriole la dernière étape vers Argelouse. Qu'il reste peu de temps à Thérèse pour préparer sa défense !

CHAPITRE III

Argelouse est réellement une extrémité de la terre ; un de ces lieux au-delà desquels il est impossible d'avancer, ce qu'on appelle ici un quartier : quelques métairies sans église, ni mairie ni cimetière, disséminées autour d'un champ de seigle, à dix kilomètres du bourg de Saint-Clair, auquel les relie une seule route défoncée. Ce chemin plein d'ornières et de trous se mue, au-delà d'Argelouse, en sentiers sablonneux ; et jusqu'à l'Océan il n'y a plus rien que quatre vingts, kilomètres de marécages, de lagunes, de pins grêles, de landes où à la fin de l'hiver les brebis ont la couleur de la cendre. Les meilleures familles de Saint-Clair sont issues de ce quartier perdu. Vers le milieu du dernier siècle, alors que la résine-et le bois commencèrent d'ajouter aux maigres ressources qu'ils tiraient de leurs troupeaux, les grands-pères de ceux qui vivent aujourd'hui s'établirent à Saint-Clair, et leurs logis d'Argelouse devinrent des métairies. Les poutres sculptées de l'auvent, parfois une cheminée en marbre témoignent de leur ancienne dignité. Elles se tassent un peu plus chaque année et la grande aile fatiguée d'un de leurs toits touche presque la terre. Deux de ces vieilles demeures pourtant sont encore des maisons de maîtres. Les Larroque et les Desqueyroux ont laissé leurs logis d'Argelouse tels qu'ils les reçurent des ascendants. Jérôme Larroque, maire et conseiller général de B. et qui avait aux portes de cette sous-préfecture sa résidence principale, ne voulut jamais rien changer à ce domaine d'Argelouse qui lui venait de sa femme (morte en couches alors que Thérèse était encore au berceau) et où il ne s'étonnait pas que la jeune fille eût le goût de passer les vacances. Elle s'y installait dès juillet, sous la garde d'une soeur aînée de son père, tante Clara, vieille fille sourde qui aimait aussi cette solitude parce qu'elle n'y voyait pas, disait-elle, les lèvres des autres remuer et qu'elle savait qu'on n'y pouvait rien entendre que lé vent dans les pins. M. Larroque se félicitait de ce qu'Argelouse, qui le débarrassait de sa fille, la rapprochait de ce Bernard Desqueyroux qu'elle devait épouser, un jour, selon le voeu des deux familles, et bien que leur accord n'eût pas un caractère officiel. Bernard Desqueyroux avait hérité de son père, à Argelouse, une maison voisine de celle des Larroque ; on ne l'y voyait jamais avant l'ouverture de la chasse et il n'y couchait qu'en octobre, ayant installé non loin sa palombière. L'hiver, ce garçon raisonnable suivait à Paris des cours de droit ; l'été, il ne donnait que peu de jours à sa famille : Victor de la Trave l'exaspérait, que sa mère, veuve, avait épousé << sans le sou >> et dont les grandes dépenses étaient la fable de Saint-Clair. Sa demi-soeur Anne lui paraissait trop jeune alors pour qu'il pût lui accorder quelque attention. Songeait-il beaucoup plus à Thérèse ? Tout le pays les mariait parce que leurs propriétés semblaient faites pour se confondre et le sage garçon était, sur ce point, d'accord avec tout le pays.
Mais il ne laissait rien au hasard et mettait. son orgueil dans la bonne organisation de la vie : __ << On n'est jamais malheureux que par sa faute... >>, répétait ce jeune homme un peu trop gras.
Jusqu'à son mariage, il fit une part égale au travail et au plaisir, s'il ne dédaignait ni la nourriture, ni l'alcool, ni surtout la chasse, il travaillait d'<< arrache-pied >>, selon l'expression de sa mère. Car un mari doit être plus instruit que sa femme ; et déjà l'intelligence de Thérèse était fameuse ; un esprit fort, sans doute... mais Bernard savait à quelles raisons cède une femme ; et puis, ce n'était pas mauvais, lui répétait sa mère : << d'avoir un pied dans les deux camps >> ; le père Larroque pourrait le servir. A vingt-six ans, Bernard Desqueyroux, après quelques voyages << fortement potassés d'avance >> en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, épouserait la fille la plus riche et la plus intelligente de la lande, peut-être pas la plus jolie, << mais on ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme >>.
Thérèse sourit à cette caricature de Bernard qu'elle dessine en esprit : __ << Au vrai, il était plus fin que la plupart des garçons que j'eusse pu épouser. >>
Les femmes de la lande sont très supérieures aux hommes qui, dès le collège, vivent entre eux et ne s'affinent guère ; la lande a dardé leur coeur, ils continuent d'y demeurer en esprit ; rien n'existe pour eux que les plaisirs qu'elle leur dispense ; ce serait la trahir, la quitter un peu plus que de perdre la ressemblance avec leurs métayers, de renoncer au patois, aux manières frustes et sauvages. Sous la dure écorce de Bernard n'y avait-il une espèce de bonté ?
Lorsqu'il était tout près de mourir, les métayers disaient : __ << Après lui, il n'y aura plus de monsieur, ici. >>
Oui, de la bonté, et aussi une justesse d'esprit, une grande bonne foi ; il ne parle guère de ce qu'il ne connaît pas ; il accepte ses limites. Adolescent, il n'était point si laid, cet Hippolyte mal léché moins curieux des jeunes filles que du lièvre qu'il forçait dans la lande... Pourtant ce n'est pas lui que Thérèse. les paupières baissées, la tête contre la vitre du wagon, voit surgir à bicyclette en ces matinées d'autrefois, sur la route de Saint-Clair à Argelouse, vers neuf heures, avant que la chaleur soit à son comble ; non pas le fiancé indifférent, mais sa petite soeur Anne, le visage en feu et déjà les cigales s'allumaient de pin en pin et sous le ciel commençait à ronfler la fournaise de la lande. Des millions de mouches s'élevaient des hautes brandes.
__ Remets ton manteau pour entrer au salon ; c'est une glacière... >>
Et la tante Clara ajoutait : __ << Ma petite, vous aurez à boire quand vous ne serez plus en nage... >>
Anne criait à la sourde d'inutiles paroles de bienvenue : __ << Ne t'égosille pas ; chérie, elle comprend tout au mouvement des lèvres... >>
Mais la jeune fille articulait en vain chaque mot et déformait sa bouche minuscule : la tante répondait au hasard jusqu'à ce que les amies fussent obligées de fuir pour rire à l'aise. Du fond d'un compartiment obscur, Thérèse regarde ces jours purs de sa vie purs mais éclairés d'un frêle bonheur imprécis ; et cette trouble lueur de joie, elle ne savait pas alors que ce devait être son unique part en ce monde. Rien ne l'avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre de l'été implacable sur ce canapé de reps rouge, auprès d'Anne dont les genoux rapprochés soutenaient un album de photographies. D'où lui venait ce bonheur ? Anne avait-elle un seul des goûts de Thérèse ? Elle haïssait la lecture, n'aimait que coudre, jacasser et rire. Aucune idée sur rien, tandis que Thérèse dévorait du même appétit les romans de Paul de Kock, Les Causeries du lundi, L'Histoire du Consulat, tout ce qui traîne dans les placards d'une maison de campagne. Aucun goût commun, hors celui d'être ensemble durant ces après-midi où le feu du ciel assiège les hommes barricadés dans une demi-ténèbre. Et Anne parfois se levait pour voir si la chaleur était tombée. Mais, les volets à peine entrouverts, la lumière pareille à une gorgée de métal en fusion, soudain jaillie, semblait brûler la natte, et il fallait, de nouveau, tout clore et se tapir. Même au crépuscule, et lorsque déjà le soleil ne rougissait plus que le bas des pins et que s'acharnait, tout près du sol, une dernière cigale, la chaleur demeurait stagnante sous les chênes. Comme elles se fussent assises au bord d'un lac., les amies s'étendaient à l'orée du champ. Des nuées orageuses leur proposaient de glissantes images ; mais avant que Thérèse ait eu le temps de distinguer la femme ailée qu'Anne voyait dans le ciel, ce n'était déjà plus, disait la jeune fille. qu'une étrange bête étendue. En septembre, elles pouvaient sortir après la collation et pénétrer dans le pays de la soif : pas le moindre filet d'eau à Argelouse ; il faut marcher longtemps dans le sable avant d'atteindre les sources du ruisseau appelé la Hure. Elles crèvent, nombreuses, un bas-fond d'étroites prairies entre les racines des aulnes. Les pieds nus des jeunes filles devenaient insensibles dans l'eau glaciale, puis, à peine secs, étaient de nouveau brûlants. Une de ces cabanes, qui servent en octobre aux chasseurs de palombes, les accueillait comme naguère le salon obscur. Rien à se dire ; aucune parole : les minutes fuyaient de ces longues haltes innocentes sans que les jeunes filles songeassent plus à bouger que ne bouge le chasseur lorsqu'à l'approche d'un vol, il fait le signe du silence. Ainsi leur semblait-il qu'un seul geste aurait fait fuir leur informe et chaste bonheur. Anne, la première, s'étirait impatiente de tuer des alouettes au crépuscule ; Thérèse, qui haïssait ce jeu, la suivait pourtant, insatiable de sa présence. Anne décrochait dans le vestibule le calibre 24 qui ne repousse pas. Son amie, demeurée sur le talus, la voyait au milieu du seigle viser le soleil comme pour l'éteindre. Thérèse se bouchait les oreilles ; un cri ivre s'interrompait dans le bleu, et la chasseresse ramassait l'oiseau blessé, le serrait d'une main précautionneuse et, tout en caressant de ses lèvres les plumes chaudes, l'étouffait.
__ << Tu viendras demain ?
__ Oh ! non ; pas tous les jours. >>
Elle ne souhaitait pas de la voir tous les jours ; parole raisonnable à laquelle il ne fallait rien opposer ; toute protestation eût paru, à Thérèse même, incompréhensible. Anne préférait ne pas revenir ; rien ne l'en eût empêchée sans doute ; mais pourquoi se voir tous les jours ? Elles finiraient, disait-elle, par se prendre en grippe.
Thérèse répondait : __ << Oui... oui.. surtout ne t'en fais pas une obligation : reviens quand le coeur t'en dira... quand tu n'auras rien de mieux. >>
L'adolescente à bicyclette disparaissait sur la route déjà sombre en faisant sonner son grelot. Thérèse revenait vers la maison ; les métayers la saluaient de loin ; les enfants ne l'approchaient pas. C'était l'heure où des brebis s'épandaient sous les chênes et soudain elles couraient toutes ensemble, et le berger criait. Sa tante la guettait sur le seuil et, comme font les sourdes, parlait sans arrêt pour que Thérèse ne lui parlât pas. Qu'était-ce donc que cette angoisse ?
Elle n'avait pas envie de lire ; elle n'avait envie de rien ; elle errait de nouveau : __ << Ne t'éloigne pas : on va servir. >>
Elle revenait, au bord de la route vide aussi loin que pouvait aller son regard. La cloche tintait au seuil de la cuisine. Peut-être faudrait-il, ce soir, allumer la lampe. Le silence n'était pas plus profond pour la sourde immobile et les mains croisées sur la nappe, que pour cette jeune fille un peu hagarde. Bernard, Bernard, comment t'introduire dans ce monde confus, toi qui appartiens à la race aveugle, à la race implacable des simples ?
__ << Mais, songe Thérèse, dès les premiers mots il m'interrompra : << Pourquoi m'avez-vous épousé ? je ne courais pas après vous... >>
Pourquoi l'avait-elle épousé ? C'était vrai qu'il n'avait montré aucune hâte.
Thérèse se souvient que la mère de Bernard, Mme Victor de la Trave, répétait à tout venant : __ << Il aurait bien attendu, mais elle l'a voulu, elle l'a voulu, elle l'a voulu. Elle n'a pas nos principes, malheureusement ; par exemple, elle fume comme un sapeur : un genre qu'elle se donne ; mais c'est une nature très droite, franche comme l'or. Nous aurons vite fait de la ramener aux idées saines. Certes, tout ne nous sourit pas dans ce mariage. Oui... la grand-mère Bellade... je sais bien... mais c'est oublié, n'est-ce pas ? On peut à peine dire qu'il y ait eu scandale, tellement ça a été bien étouffé. Vous croyez à l'hérédité, vous ? Le père pense mal, c'est entendu ; mais il ne lui a donné que de bons exemples : c'est un saint laïque. Et il a le bras long. On a besoin de tout le monde. Enfin, il faut bien passer sur quelque chose. Et puis, vous me croirez si vous voulez : elle est plus riche que nous. C'est incroyable. mais c'est comme ça. Et en adoration devant Bernard, ce qui ne gâte rien. >>
Oui, elle avait été en adoration devant lui aucune attitude qui demandât moins d'effort. Dans le salon d'Argelouse ou sous les chênes au bord du champ, elle n'avait qu'à lever vers lui ses yeux que c'était sa science d'emplir de candeur amoureuse. Une telle proie à ses pieds flattait le garçon mais ne l'étonnait pas.
__ << Ne joue pas avec elle, lui répétait sa mère, elle se ronge. >>
__ << Je l'ai épousé parce que... >>
Thérèse, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, cherche à se souvenir. Il y avait cette joie puérile de devenir, par ce mariage, la belle-soeur d'Anne. Mais c'était Anne surtout qui en éprouvait de l'amusement ; pour Thérèse, ce lien ne comptait guère. Au vrai, pourquoi en rougir ? Les deux mille hectares de Bernard ne l'avaient pas laissée indifférente. Elle avait toujours eu la propriété dans le sang. Lorsque après les longs repas, sur la table desservie on apporte l'alcool, Thérèse était restée souvent avec les hommes, retenue par leurs propos touchant les métayers, les poteaux de mine, la gemme, la térébenthine. Les évaluations de propriétés la passionnaient.
Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt l'ait séduite : __ << Lui aussi, d'ailleurs, était amoureux de mes pins... >>
Mais Thérèse avait obéi peut-être à un sentiment plus obscur qu'elle s'efforce de mettre à jour : peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu'un refuge. Ce qui l'y avait précipitée, n'était-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d'avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. jamais elle ne parut si raisonnable qu'à l'époque de ses fiançailles : elle s'incrustait dans un bloc familial, << elle se casait >> ; elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait. Ils suivaient, en ce printemps de leurs fiançailles, ce chemin de sable qui va d'Argelouse à Vilméja. Les feuilles mortes des chênes salissaient encore l'azur ; les fougères sèches jonchaient le sol que perçaient les nouvelles crosses, d'un vert acide.
Bernard disait : __ << Faites attention à votre cigarette ; ça peut brûler encore ; il n'y a plus d'eau dans la lande. >>
Elle avait demandé : __ << Est-ce vrai que les fougères contiennent de l'acide prussique ? >>
Bernard ne savait pas si elles en contenaient assez pour qu'on pût s'empoisonner.
Il l'avait interrogée tendrement : __ << Vous avez envie de mourir ? >>
Elle avait ri. Il avait émis le voeu qu'elle devînt plus simple.
Thérèse se souvient qu'elle avait fermé les yeux, tandis que deux grandes mains enserraient sa petite tête, et qu'une voix disait contre son oreille : __ << Il y a là encore quelques idées fausses. >>
Elle avait répondu : __ << A vous de les détruire, Bernard. >>
Ils avaient observé le travail des maçons qui ajoutaient une chambre à la métairie de Vilméja. Les propriétaires, des Bordelais, y voulaient installer leur dernier fils << qui s'en allait de la poitrine, >>. Sa soeur était morte du même mal.
Bernard éprouvait beaucoup de dédain pour ces Azévédo : __ << Ils jurent leurs grands dieux qu'ils ne sont pas d'origine juive... mais on n'a qu'à les voir. Et avec ça, tuberculeux ; toutes les maladies... >>
Thérèse était calme. Anne reviendrait du couvent de Saint- Sébastien pour le mariage. Elle devait quêter avec le fils Deguilhem.
Elle avait demandé à Thérèse de lui décrire << par retour du courrier >> les robes des autres demoiselles d'honneur : __ << Ne pourrait-elle en avoir des échantillons ? C'était leur intérêt à toutes de choisir des tons qui fussent accordés... >> jamais Thérèse ne connut une telle paix ce qu'elle croyait être la paix et qui n'était que le demi-sommeil, l'engourdissement de ce reptile dans son sein.

CHAPITRE IV

Le jour étouffant des noces, dans l'étroite église de Saint-Clair où le caquetage des dames couvrait l'harmonium à bout de souffle et où leurs odeurs triomphaient de l'encens, ce fut ce jour-là que Thérèse se sentit perdue. Elle était entrée somnambule dans la cage et, au fracas de la lourde porte refermée, soudain la misérable enfant se réveillait. Rien de changé, mais elle avait le sentiment de ne plus pouvoir désormais se perdre seule. Au plus épais d'une famille, elle allait couver, pareille à un feu sournois qui rampe sous la brande, embrase un pin, puis l'autre, puis de proche en proche crée une forêt de torches. Aucun visage sur qui reposer ses yeux, dans cette foule, hors celui d'Anne ; mais la joie enfantine de la jeune fille l'isolait de Thérèse : sa joie ! Comme si elle eût ignoré qu'elles allaient être séparées le soir même, et non seulement dans l'espace ; à cause aussi de ce que Thérèse était au moment de souffrir de ce que son corps innocent allait subir d'irrémédiable. Anne demeurait sur la rive où attendent les êtres intacts ; Thérèse allait se confondre avec le troupeau de celles qui ont servi. Elle se rappelle qu'à la sacristie, comme elle se penchait pour baiser ce petit visage hilare levé vers le sien, elle perçut soudain ce néant autour de quoi elle avait créé un univers de douleurs vagues et de vagues joies ; elle découvrit, l'espace de quelques secondes, une disproportion infinie entre ces forces obscures de son coeur et la gentille figure barbouillée de poudre.
Longtemps après ce jour, à Saint-Clair et à B., les gens ne s'entretinrent jamais de ces noces de Gamache (où plus de cent métayers et domestiques avaient mangé et bu sous les chênes) sans rappeler que l'épouse, << qui sans doute n'est pas régulièrement jolie mais qui est le charme même >>, parut à tous, ce jour-là, laide et même affreuse : __ << Elle ne se ressemblait pas, c'était une autre personne... >>
Les gens virent seulement qu'elle était différente de son apparence habituelle ; ils incriminèrent la toilette blanche, la chaleur ; ils ne reconnurent pas son vrai visage. Au soir de cette noce mi-paysanne, mi-bourgeoise, des groupes où éclataient les robes des filles obligèrent l'auto des époux à ralentir, et on les acclamait. Ils dépassèrent, sur la route jonchée de fleurs d'acacia, des carrioles zigzagantes, conduites par des drôles qui avaient bu.
Thérèse, songeant à la nuit qui vint ensuite, murmure : __ << Ce fut horrible... >> puis se reprend : __ << Mais non... pas si horrible... >>
Durant ce voyage aux lacs italiens, a-t-elle beaucoup souffert ? Non, non ; elle jouait à ce jeu : ne pas se trahir. Un fiancé se dupe aisément ; mais un mari ! N'importe qui sait proférer des paroles menteuses ; les mensonges du -corps exigent une autre science. Mimer le désir, la joie, la fatigue bienheureuse. cela n'est pas donné à tous. Thérèse sut plier son corps à ces feintes et elle y goûtait un plaisir amer. Ce monde inconnu de sensations où un homme la forçait de pénétrer, son imagination l'aidait à concevoir qu'il y aurait eu là, pour elle aussi peut-être, un bonheur possible mais quel bonheur ? Comme devant un paysage enseveli sous la pluie, nous nous représentons ce qu'il eût été dans le soleil, ainsi Thérèse découvrait la volupté. Bernard, ce garçon au regard désert, toujours inquiet de ce que les numéros des tableaux ne correspondaient pas à ceux du Bedeker, satisfait d'avoir vu dans le moins de temps possible ce qui était à voir, quelle facile dupe ! Il était enfermé dans son plaisir comme ces jeunes porcs charmants qu'il est drôle de regarder à travers la grille, lorsqu'ils reniflent de bonheur dans une auge ( c'était moi, l'auge >>, songe Thérèse). Il avait leur air pressé, affairé, sérieux ; il était méthodique.
__ << Vous croyez vraiment que cela est sage ? >> risquait parfois Thérèse, stupéfaite.
Il riait, la rassurait. Où avait-il appris à classer tout ce qui touche à la chair à distinguer les caresses de l'honnête homme de celles du sadique ? jamais une hésitation.
Un soir, à Paris où, sur le chemin du retour, ils s'arrêtèrent, Bernard quitta otensiblement un music-hall dont le spectacle l'avait choqué : __ << Dire que les étrangers voient ça ! Quelle honte ! Et c'est là-dessus qu'on nous juge... >>
Thérèse admirait que cet homme pudique fût le même dont il lui faudrait subir, dans moins d'une heure, les patientes inventions de l'ombre.
__ << Pauvre Bernard non pire qu'un autre ! Mais le désir transforme l'être qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas. Rien ne nous. sépare plus de notre complice que son délire : j'ai toujours vu Bernard s'enfoncer dans le plaisir et moi, je faisais la morte, comme si ce fou, cet épileptique, au moindre geste eût risqué de m'étrangler. Le plus souvent, au bord de sa dernière joie, il découvrait soudain sa solitude ; le morne acharnement s'interrompait. Bernard revenait sur ses pas et me retrouvait comme sur une plage où j'eusse été rejetée, les dents serrées, froide. >>
Une seule lettre d'Anne : la petite n'aimait guère écrire mais, par miracle, il n'en était pas une ligne qui ne plût à Thérèse : une lettre exprime bien moins nos sentiments réels que ceux qu'il faut que nous éprouvions pour qu'elle soit lue avec joie. Anne se plaignait de ne pouvoir aller du côté de Vilméja depuis l'arrivée du fils Azévédo ; elle avait vu de loin sa chaise longue dans les fougères ; les phtisiques lui faisaient horreur. Thérèse relisait souvent ces pages et n'en attendait point d'autres. Aussi fut-elle, à l'heur du courrier, fort surprise (le matin qui suivit cette soirée interrompue au music-hall) de reconnaître sur trois enveloppes l'écriture d'Anne de la Trave.
Diverses << postes restantes >> leur avaient fait parvenir à Paris ce paquet de lettres, car ils aient brûlé plusieurs étapes : __ << pressés, disait Bernard, de retrouver leur nid >> mais au vrai parce qu'ils n'en pouvaient plus d'être ensemble : lui périssait d'ennui loin de ses fusils, de ses chiens, de l'auberge où le Picon grenadine a un goût qu'il n'a pas ailleurs ; et puis cette femme si froide, si moqueuse, qui ne montre jamais son plaisir, qui n'aime pas causer de ce qui est intéressant ! ...
Pour Thérèse, elle souhaitait de rentrer à Saint-Clair comme une déportée qui s'ennuie dans un cachot provisoire est curieuse de connaître l'île où doit se consumer ce qui lui reste de vie. Thérèse avait déchiffré avec soin la date imprimée sur chacune des trois enveloppes ; et déjà elle ouvrait la plus ancienne, lorsque Bernard poussa une exclamation, cria quelques paroles dont elle ne comprit pas le sens, car la fenêtre était ouverte et les autobus changeaient de vitesse à ce carrefour. Il s'était interrompu de se raser pour lire une lettre de sa mère. Thérèse voit encore le gilet de cellular, les bras nus musculeux ; cette peau blême et soudain le rouge cru du cou et de la face. Déjà régnait, en ce matin de juillet, une chaleur sulfureuse ; le soleil enfumé rendait plus sales, au-delà du balcon, les façades mortes.
Il s'était rapproché de Thérèse ; il criait : __ << Celle-là est trop forte ! Eh bien ! ton amie Anne, elle va fort. Qui aurait dit que ma petite soeur... >>
Et comme Thérèse l'interrogeait du regard.
__ << Crois-tu qu'elle s'est amourachée du fils Azévédo ? Oui, parfaitement : cette espèce de phtisique pour lequel ils avaient fait agrandir Vilméja... Mais si : ça a l'air très sérieux... Elle dit qu'elle tiendra jusqu'à sa majorité... Maman écrit qu'elle est complètement folle. Pourvu que les Deguilhem ne le sachent pas. Le petit Deguilhem serait capable de ne pas faire sa demande. Tu as des lettres d'elle ? Enfin, nous allons savoir... Mais ouvre-les donc.
__ Je veux les lire dans l'ordre. D'ailleurs, je ne saurais te les montrer. >>
Il la reconnaissait bien là ; elle compliquait toujours tout.
Enfin l'essentiel était qu'elle ramenât la petite à la raison : __ << Mes parents comptent sur toi tu peux tout sur elle... si... sil... Ils t'attendent comme leur salut. >>
Pendant qu'elle s'habillait, il allait lancer un télégramme et retenir deux places dans le sud express. Elle pouvait commencer à garnir le fond des malles
__ << Qu'est-ce que tu attends pour lire les lettres de la petite ?
__ Que tu ne sois plus là. >>
Longtemps après qu'il eut refermé la porte, Thérèse était demeurée étendue, fumant des cigarettes, les yeux sur les grandes lettres d'or noirci, fixées au balcon d'en face ; puis elle avait déchiré la première enveloppe. Non, non ; ce n'était pas cette chère petite idiote, ce ne pouvait être cette couventine à l'esprit court qui avait inventé ces paroles de feu. Ce ne pouvait être de ce coeur sec car elle avait le coeur sec : Thérèse le savait peut-être ! qu'avait jailli ce cantique des cantiques, cette longue plainte heureuse d'une femme possédée, d'une chair presque morte de joie, dès la première atteinte :... Lorsque je l'ai rencontré, je ne pouvais croire que ce fût lui : il jouait à courir avec le chien en poussant des cris. Comment aurais-je pu imaginer que c'était ce grand malade... mais il n'est pas malade : on prend seulement des précautions, à cause dès malheurs qu'il y a eu dans sa famille. Il n'est pas même frêle mince plutôt ; et puis habitué à être gâté, dorloté... Tu ne me reconnaîtrais pas : c'est moi qui vais chercher sa pèlerine, dès que la chaleur tombe...
Si Bernard était rentré à cette minute dans la chambre, il se fût aperçu que cette femme assise sur le lit n'était pas sa femme, mais un être inconnu de lui, une créature étrangère et sans nom. Elle jeta sa cigarette, déchira une seconde enveloppe... J'attendrai le temps qu'il faudra ; aucune résistance ne me fait peur ; mon amour ne le sent même pas. Ils me retiennent à Saint-Clair, mais Argelouse n'est pas si éloigné que Jean et moi ne puissions nous rejoindre. Tu te rappelles la palombière ? C'est toi, ma chérie, qui as d'avance choisi les lieux où je devais connaître une joie telle... Oh ! surtout ne va pas croire que nous fassions rien de mal. Il est si délicat ! Tu n'as aucune idée d'un garçon de cette espèce. Il a beaucoup étudié, beaucoup lu, comme toi : mais chez un jeune homme, ça ne m'agace pas, et je n'ai jamais songé à le taquiner. Que ne donnerais-je pour être aussi savante que tu l'est Chérie, quel est donc ce bonheur que tu possèdes aujourd'hui et que je ne connais pas encore, pour que la seule -approche en soit un tel délice ? Lorsque dans la cabane des palombes, où tu voulais toujours que nous emportions notre goûter, je demeure auprès de lui, je sens le bonheur en moi, pareil à quelque chose que je Pourrais toucher. je me dis qu'il existe pourtant une joie au-delà de cette joie ; et quand Jean s'éloigne, tout pâle, le souvenir de nos caresses, l'attente de ce qui va être le lendemain, me rend sourde aux plaintes, aux supplications, aux injures de ces pauvres gens qui ne savent pas... qui n'ont jamais su... Chérie, pardonne-moi : je te parle de ce bonheur comme si tu ne le connaissais Pas non plus ; pourtant je ne suis qu'une novice auprès de toi : aussi suis-je bien sûre que tu seras avec nous contre ceux qui nous font du mal....
Thérèse déchira la troisième enveloppe ; quelques mots seulement griffonnés : Viens, ma chérie : ils nous ont séparés : on me garde à vue. Ils croient que tu te rangeras de leur côté. J'ai dit que je m'en remettrais à ton jugement. Je t'expliquerai tout : il. n'est Pas malade... je suis heureuse et le souffre. je suis heureuse de souffrir à cause de lui et j'aime sa douleur comme le signe de l'amour qu'il a pour moi....
Thérèse ne lut pas plus avant. Comme elle glissait le feuillet dans l'enveloppe, elle y aperçut une photographie qu'elle n'avait pas vue d'abord. Près de la fenêtre, elle contempla ce visage : c'était un jeune garçon dont la tête, à cause des cheveux épais, semblait trop forte. Thérèse, sur cette épreuve, reconnut l'endroit : ce talus où Jean Azévédo se dressait, pareil à David (il y avait derrière une lande où pacageaient des brebis).
Il portait sa veste sur le bras ; sa chemise était un peu ouverte... __ << c'est ce qu'il appelle la dernière caresse permise... >>.
Thérèse leva les yeux et fut étonnée de sa figure dans la glace. Il lui fallut un effort pour desserrer les dents, avaler sa salive. Elle frotta d'eau de Cologne ses tempes, son front.
__ << Elle connaît cette joie... et moi, alors ? et moi ? pourquoi pas moi ? >>
La photographie était restée sur la table ; tout auprès luisait une épingle...
__ << J'ai fait cela. C'est moi qui ai fait cela... >>
Dans le train cahotant et qui, à une descente, se précipite, Thérèse répète : __ << Il y a deux ans déjà, dans cette chambre d'hôtel, j'ai pris l'épingle, j'ai percé la photographie de ce garçon à l'endroit du coeur non pas furieusement, mais avec calme et comme s'il s'agissait d'un acte ordinaire-; aux lavabos, j'ai jeté la photographie ainsi transpercée ; j'ai tiré la chasse d'eau. >>
Lorsque Bernard était rentré, il avait admiré qu'elle fût grave, comme une personne qui a beaucoup réfléchi, et même arrêté déjà un plan de conduite. Mais elle avait tort de tant fumer : elle s'intoxiquait. A entendre Thérèse, il ne fallait pas donner trop d'importance aux caprices d'une petite fille. Elle se faisait fort de l'éclairer... Bernard souhaitait que Thérèse le rassurât tout à la joie de sentir dans sa poche les billets de retour ; flatté surtout de ce que les siens avaient déjà recours à sa femme. Il l'avertit que ça coûterait ce que ça coûterait mais que pour le dernier déjeuner de leur voyage, ils iraient à quelque restaurant du Bois. Dans le taxi, il parla de ses projets pour l'ouverture de la chasse ; il avait hâte d'essayer ce chien que Balion dressait pour lui. Sa mère écrivait que grâce aux pointes de feu, la jument ne boitait plus... Peu de monde encore à ce restaurant dont le service innombrable les intimidait. Thérèse se souvient de cette odeur : géranium et saumure.
Bernard n'avait jamais bu de vin du Rhin : __ << Pristi, ils ne le donnent pas. >>
Mais ça n'était pas tous les jours fête. La carrure de Bernard dissimulait à Thérèse la salle. Derrière les grandes glaces, glissaient, s'arrêtaient des autos silencieuses. Elle voyait, près des oreilles de Bernard, remuer ce qu'elle savait être les muscles temporaux. Tout de suite après les premières lampées, il devint trop rouge : beau garçon campagnard auquel manquait seulement, depuis des semaines, l'espace où brûler sa ration quotidienne de nourriture et d'alcool. Elle ne le haïssait pas ; mais quel désir d'être seule pour penser à sa souffrance, pour chercher l'endroit où elle souffrait Simplement qu'il ne soit plus là ; qu'elle puisse ne pas se forcer à manger, à sourire ; qu'elle n'ait plus ce souci de composer son visage, d'éteindre son regard ; que son esprit se fixe librement sur ce désespoir mystérieux : une créature s'évade hors de l'île déserte où tu imaginais qu'elle vivrait près de toi jusqu'à la fin ; elle franchit l'abîme qui te sépare des autres, les rejoint change de planète enfin... mais non : quel être a jamais changé de planète ? Anne avait toujours appartenu au monde des simples vivants ; ce n'était qu'un fantôme dont Thérèse autrefois regardait la tête endormie sur ses genoux, durant leurs vacances solitaires : la véritable Anne de la Trave, elle ne l'a jamais connue : celle qui rejoint, aujourd'hui, Jean Azévédo dans une palombière abandonnée entre Saint-Clair et Argelouse.
__ << Qu'est-ce que tu as ? Tu ne manges pas ? Il ne faut pas leur en laisser : au prix que ça coûte, ce serait dommage. C'est la chaleur ? Tu ne vas pas tourner l'oeil ? A moins que ce soit un malaise... déjà. >>
Elle sourit ; sa bouche seule souriait. Elle dit qu'elle réfléchissait à cette aventure d'Anne (il fallait qu'elle parlât d'Anne). Et comme Bernard déclarait être bien tranquille, du moment qu'elle avait pris l'affaire en main. la jeune femme lui demanda pourquoi ses parents étaient hostiles à ce mariage. Il crut qu'elle se moquait de lui, la supplia de ne pas commencer à soutenir des paradoxes.
__ << D'abord, tu sais bien qu'ils sont juifs : ma man a connu le grand-père Azévédo, celui qui avait refusé le baptême. >>
Mais Thérèse prétendait qu'il n'y avait rien de plus ancien à Bordeaux que ces noms d'Israélites portugais : __ << Les Azévédo tenaient déjà le haut du pavé lorsque nos ancêtres, bergers misérables, grelottaient de fièvre au bord de leurs marécages..
__ Voyons, Thérèse, ne discute pas pour le plaisir de discuter ; tous les juifs se valent... et puis c'est une famille de dégénérés tuberculeux jusqu'à la moelle, tout le monde le sait. >>
Elle alluma une cigarette, d'un geste qui toujours avait choqué Bernard __ << Rappelle-moi donc de quoi est mort ton grand-père, ton arrière-grand-père ? Tu t'es inquiété de savoir, en m'épousant, quelle maladie a emporté ma mère ? Crois-tu que chez nos ascendants nous ne trouverions pas assez de tuberculeux et de syphilitiques pour empoisonner l'univers ?
__ Tu vas trop loin, Thérèse, permets-moi de te le dire ; même en plaisantant et pour me faire grimper, tu ne dois pas toucher à la famille. >>
Il se rengorgeait, vexé voulant à la fois le prendre de haut et ne pas paraître ridicule à Thérèse.
Mais elle insistait : __ << Nos familles me font rire avec leur prudence de taupes, cette horreur des tares apparentes n'a d'égale que leur indifférence à celles, bien plus nombreuses, qui ne sont pas connues... Toi-même, tu emploies pourtant cette expression : maladies secrètes... non ? Les maladies les plus redoutables pour la race ne sont-elles pas secrètes par définition ? nos familles n'y songent jamais, elles qui s'entendent si bien, pourtant, à recouvrir, à ensevelir leurs ordures : sans les domestiques, on ne saurait jamais rien. Heureusement qu'il y a les domestiques...
__ Je ne te répondrai pas : quand tu te lances, le mieux est d'attendre que ce soit fini. Avec moi, i 1 n'y a que demi-mal : je sais que tu t'amuses. Mais à la maison, tu sais, ça ne prendrait pas. Nous ne plaisantons pas sur le chapitre de la famille. >>
La famille ! Thérèse laissa éteindre sa cigarette ; l'oeil fixe, elle regardait cette cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d'oreilles et d'yeux, où, immobile, accroupie, le menton aux genoux, les bras entourant ses jambes, elle attendrait de mourir.
__ << Voyons, Thérèse, ne fais pas cette figure si tu te voyais... >>
Elle sourit, se remarqua : __ << Je m'amusais... Que tu es nigaud, mon chéri. >>
Mais dans le taxi, comme Bernard se rapprochait d'elle, sa main l'éloignait, le repoussait.
Ce dernier soir avant le retour au pays, ils se couchèrent dès neuf heures. Thérèse avala un cachet, mais elle attendait trop le sommeil pour qu'il vînt. Un instant, son esprit sombra jusqu'à ce que Bernard, dans un marmonnement incompréhensible, se fût retourné ; alors elle sentit contre elle ce grand corps brûlant ; elle le repoussa et, pour n'en plus subir le feu, s'étendit sur l'extrême bord de la couche ; mais, après quelques minutes, il roula de nouveau vers elle comme si la chair en lui survivait à l'esprit absent et, jusque dans le sommeil, cherchait confusément sa proie accoutumée. D'une main brutale et qui pourtant ne l'éveilla pas, de nouveau elle l'écarta... Ah ! l'écarter une fois pour toutes et à jamais ! le précipiter hors du lit, dans les ténèbres. A travers le Paris nocturne, les trompes d'autos se répondaient comme à Argelouse les chiens, les coqs, lorsque la lune luit. Aucune fraîcheur ne montait de la rue. Thérèse alluma une lampe et, le coude sur l'oreiller, regarda cet homme immobile à côté d'elle cet homme dans sa vingt-septième année il avait repoussé les couvertures ; sa respiration ne s'entendait même pas ; ses cheveux ébouriffés recouvraient son front pur encore, sa tempe sans ride. Il dormait, Adam désarmé et nu, d'un sommeil profond et comme éternel. La femme ayant rejeté sur ce corps la couverture, se leva, chercha une des lettres dont elle avait interrompu la lecture, s'approcha de la lampe : ... S'il me disait de le suivre, je quitterais tout sans tourner la tête. Nous nous arrêtons ait bord, à l'extrême bord de la dernière-caresse, mais par sa volonté, non Par ma résistance ou plutôt c'est lui qui me résiste, et moi qui souhaiterais d'atteindre ces extrémités inconnues dont il me répète que la seule approche dépasse toutes les joies ; à l'entendre, il faut toujours demeurer en deçà ; il est fier de freiner sur des pentes où il dit qu'une fois engagés, les autres glissent irrésistiblement... Thérèse ouvrit la croisée, déchira les lettres en menus morceaux, penchée sur le gouffre de pierre qu'un seul tombereau, â-cette heure avant l'aube, faisait retentir. Les fragments de papier tourbillonnaient, se posaient sur les balcons des étages inférieurs. L'odeur végétale que respirait la jeune femme, quelle campagne l'envoyait jusqu'à ce désert de bitume ? Elle imaginait la tache de son corps en bouillie sur la chaussée et à l'entour ce remous d'agents, de rôdeurs... Trop d'imagination pour te tuer, Thérèse, Au vrai, elle ne souhaitait pas de mourir ; un travail urgent l'appelait, non de vengeance, ni de haine : mais cette petite idiote, là-bas, à Saint-Clair, qui croyait le bonheur possible, il fallait qu'elle sût, comme Thérèse, que le bonheur n'existe pas. Si elles ne possèdent rien d'autre en commun, qu'elles aient au moins cela : l'ennui, l'absence de toute tâche haute, de tout devoir supérieur, l'impossibilité de rien attendre que les basses habitudes quotidiennes un isolement sans consolations. L'aube éclairait les toits ; elle rejoignit sur sa couche l'homme immobile ; mais dès qu'elle fut étendue près de lui, déjà il se rapprochait. Elle se réveilla lucide, raisonnable. Qu'allait-elle chercher si loin ? Sa famille, l'appelait au secours, elle agirait selon ce qu'exigeait sa famille ; ainsi serait-elle sûre de ne point dévier. Thérèse approuvait Bernard lorsqu'il répétait que si Anne manquait le mariage Deguilhem, ce serait un désastre. Les Deguilhem ne sont pas de leur monde : le grand-père était berger... Oui, mais ils ont les plus beaux pins du pays ; et Anne, après tout, n'est pas si riche : rien à attendre du côté de son père que des vignes dans le palus, près de Langon inondées une année sur deux. Il ne fallait à aucun prix qu'Anne manquât le mariage Deguilhem. L'odeur du chocolat dans la chambre écoeurait Thérèse ; ce léger malaise confirmait d'autres signes : enceinte, déjà.
__ << Il vaut mieux l'avoir tout de suite, dit Bernard, après, on n'aura plus à y penser. >>
Et il contemplait avec respect la femme qui portait dans ses flancs le maître unique de pins sans nombre.

CHAPITRE V

SAINT-CLAIR, bientôt ! Saint-Clair... Thérèse mesure de l'oeil le chemin qu'a parcouru sa pensée. Obtiendra-t-elle que Bernard la suive jusque-là ?
Elle n'ose espérer qu'il consente à cheminer à pas si lents sur cette route tortueuse ; pourtant rien n'est dit de l'essentiel : __ << Quand j'aurai atteint avec lui ce défilé où me voilà, tout me restera encore à découvrir. >>
Elle se penche sur sa propre énigme, interroge la jeune bourgeoise mariée dont chacun louait la sagesse, lors de son établissement à Saint-Clair, ressuscite les premières semaines vécues dans la maison fraîche et sombre de ses beaux-parents. Du côté de la grand-place les volets en sont toujours clos ; mais, à gauche, une grille livre aux regards le jardin embrasé d'héliotropes, de géraniums... Entre le couple La Trave embusqué au fond d'un petit salon ténébreux, au rez-de-chaussée, et Anne errant dans ce jardin d'où il lui était interdit de sortir, Thérèse allait et venait, confidente, complice.
Elle disait aux La Trave : __ << Donnez-vous les gants de céder un peu, offrez- lui de voyager avant de prendre aucune décision : j'obtiendrai qu'elle vous obéisse sur ce point ; pendant votre absence, j'agirai. >>
Comment ? Les La Trave entrevoyaient qu'elle lierait connaissance avec le jeune Azévédo : __ << Vous ne pouvez rien attendre d'une attaque directe, ma mère. >>
A en croire Mme de la Trave, rien n'avait transpiré encore, Dieu merci.
La receveuse, Mlle Monod, était seule dans la confidence ; elle avait arrêté plusieurs lettres d'Anne : __ << Mais cette fille. c'est un tombeau. D'ailleurs, nous la tenons... elle ne jasera pas. >>
__ << Tâchons de la faire souffrir le moins possible... >> répétait Hector de la Trave ; mais lui, qui naguère cédait aux plus absurdes caprices d'Anne, ne pouvait qu'approuver sa femme, disant : __ << On ne fait pas d'omelette sans casser les oeufs... >> et encore : __ << Elle nous remerciera un jour. >>
Oui, mais d'ici là, ne tomberait-elle pas malade ? Les, deux époux se taisaient, l'oeil vague ; sans doute suivaient-ils en esprit, dans le grand soleil, leur enfant consumée, à qui faisait horreur toute nourriture : elle écrase des fleurs qu'elle ne voit pas, longe les grilles à pas de biche, cherchant une issue...
Mme de la Trave secouait la tête : __ << Je ne peux pourtant pas boire son jus de viande à sa place, n'est-ce pas ? Elle se gave de fruits au jardin, afin de pou voir laisser pendant le repas son assiette vide. >>
Et Hector de la Trave : __ << Elle nous reprocherait plus tard d'avoir donné notre consentement... Et quand ce ne serait qu'à cause des malheureux qu'elle mettrait au monde... >>
Sa femme lui en voulait de ce qu'il avait l'air de chercher des excuses : __ << Heureusement que les Deguilhem ne sont pas rentrés. Nous avons la chance qu'ils tiennent à ce mariage comme à la prunelle de leurs yeux... >> pour que Thérèse eût quitté la salle, pour se demander l'un à l'autre : __ << Mais qu'est-ce qu'on lui a fourré dans la tête au couvent ? Ici, elle n'a eu que de bons exemples ; nous avons surveillé ses lectures... Thérèse dit qu'il n'y a rien de pire, pour tourner la tête aux jeunes filles, que les romans d'amour de l'oeuvre des bons livres... mais elle est tellement paradoxale... D'ailleurs Anne, Dieu merci, n'a pas. la manie de lire ; je-n'ai jamais eu d'observations à lui faire sur ce point. En cela, elle est bien une femme de la famille. Au fond, si nous pouvions arriver à la changer d'air... Tu te rappelles comme Salies lui avait fait du bien après cette rougeole compliquée de bronchite ? Nous irons où elle voudra, je ne peux pas mieux dire. Voilà une enfant bien à plaindre, en vérité. >>
M. de la Trave soupirait à mi-voix : __ << Oh ! un voyage avec nous... Rien rien >> répondait-il à sa femme qui, un peu sourde, l'interrogeait : __ << Qu'est-ce que tu as dit ? >>
Du fond de cette fortune où il avait fait son trou, quel voyage d'amour se rappelait ce vieil homme, soudain, quelles heures bénies de sa jeunesse amoureuse ?
Au jardin, Thérèse avait rejoint la jeune fille dont les robes de l'année dernière étaient devenues trop larges : __ << Eh bien ? >> criait Anne dès qu'approchait son amie.
Cendre des allées, prairies sèches et crissantes, odeur des géraniums grillés, et cette jeune fille plus consumée, dans l'après-midi d'août, qu'aucune plante, il n'est rien que Thérèse ne retrouve dans son coeur. Quelquefois des averses orageuses les obligeaient à s'abriter dans la serre ; les grêlons faisaient retentir les vitres.
__ << Qu'est-ce que cela te fait de partir, puisque tu ne le vois pas ?
__ Je ne le vois pas, mais je sais qu'il respire à dix kilomètres d'ici. Quand le vent souffle de l'est, je sais qu'il entend la cloche en même temps que moi. ça te serait-il égal que Bernard fût à Argelouse ou à Paris ? je ne vois pas Jean, mais je sais qu'il n'est pas loin. Le dimanche, à la messe, je n'essaie même pas de tourner la tête, puisque de nos places, l'autel seul est visible, et qu'un pilier nous isole de l'assistance. Mais à la sortie...
__ Il n'y était pas dimanche ? >>
Thérèse le savait, elle savait qu'Anne entraînée par sa mère avait en vain cherché dans la foule un visage absent.
__ << Peut-être était-il malade... On arrête ses lettres ; je ne peux rien savoir.
__ C'est tout de même étrange qu'il ne trouve pas le moyen de faire passer un mot.
__ Si tu voulais, Thérèse ... Oui, je sais bien que ta position est délicate ...
__ Consens à ce voyage, et pendant ton absence, peut-être...
__ Je ne peux pas m'éloigner de lui.
__ De toute façon il s'en ira, ma chérie. Dans quelques semaines il quittera Argelouse.
__ Ah ! tais-toi. C'est une pensée insoutenable. Et pas un mot de lui pour m'aider à vivre. J'en meurs déjà : il faut qu'à chaque instant je me rappelle ses paroles qui m'avaient donné le plus de joie ; mais à force de me les répéter, je n'arrive plus à être bien sûre qu'il les ait dites en effet ; tiens, celle-ci, à notre dernière entrevue, je crois l'entendre encore : __ << , Il n'y a personne dans ma vie que vous... >> Il a dit ça, à moins que ce soit : __ << Vous êtes ce que j'ai de plus cher dans ma vie... >> je ne peux me rappeler exactement. >>
Les sourcils froncés, elle cherchait l'écho de la parole consolatrice dont elle élargissait le sens à l'infini.
__ << Enfin, comment est-il, ce garçon ?
__ Tu ne peux pas imaginer.
__ Il ressemble si peu aux autres ?
__ Je voudrais te le peindre... mais il est tellement au-delà de ce que je saurais dire... Après tout peut-être le jugerais-tu très ordinaire... Mais je suis bien sûre que non. >>
Elle ne distinguait plus rien de particulier dans le jeune homme éblouissant de tout l'amour qu'elle lui portait.
__ << Moi, songeait Thérèse, la passion nie rendrait plus lucide ; rien ne m'échapperait de l'être dont j'aurais envie. >>
__ << Thérèse, si je me résignais à ce voyage, tu le verrais, tu me rapporterais ses paroles ? Tu lui ferais passer mes lettres ? Si je pars, si j'ai le courage de partir... >>
Thérèse quittait le royaume de la lumière et du feu et pénétrait de nouveau, comme une guêpe sombre, dans le bureau où les parents attendaient que la chaleur fût tombée et que leur fille fût réduite. Il fallut beaucoup de ces allées et venues pour décider enfin Anne au départ. Et sans doute Thérèse n'y fût- elle jamais parvenue sans le retour imminent des Deguilhem. Elle tremblait devant ce nouveau péril.
Thérèse lui répétait que pour un garçon si riche __ << il n'était pas mal, ce Deguilhem >>.
__ << Mais, Thérèse, je l'ai à peine regardé : il a des lorgnons, il est chauve, c'est un vieux.
__ Il a vingt-neuf ans...
__ C'est ce que je dis : c'est un vieux ; et puis, vieux ou pas vieux... >>
Au repas du soir, les La Trave parlaient de Biarritz, s'inquiétaient d'un hôtel. Thérèse observait Anne, ce corps immobile et sans âme.
__ << Force-toi un peu... on se force >>, répétait Mme de la Trave.
D'un geste d'automate, Anne approchait la cuiller de sa bouche. Aucune lumière dans les yeux. Rien ni personne pour elle n'existait, hors cet absent. Un sourire parfois errait sur ses lèvres, au souvenir d'une parole entendue, d'une caresse reçue, à l'époque où dans une cabane de brandes, la main trop forte de Jean Azévédo déchirait un peu sa blouse. Thérèse regardait le buste de Bernard penché sur l'assiette : comme il était assis à contre-jour, elle ne voyait pas sa face ; mais elle entendait cette lente mastication, cette rumination de la nourriture sacrée. Elle quittait la table.
Sa belle-mère disait : __ << Elle aime mieux qu'on ne s'en aperçoive pas. je voudrais la dorloter, mais elle n'aime pas à être soignée. Ses malaises, c'est le moins qu'on puisse avoir dans son état. Mais elle a beau dire : elle fume trop. >>
Et la dame rappelait des souvenirs de grossesse : __ << Je me souviens que quand je t'attendais, je devais respirer une balle de caoutchouc : il n'y avait que ça pour me remettre l'estomac en place. >>
__ << Thérèse, où es-tu ?
__ Ici, sur le banc.
__ Ah ! oui : je vois ta cigarette.
Anne s'asseyait, appuyait sa tête contre une épaule immobile, regardait le ciel, disait : __ << Il voit ces étoiles, il entend l'angélus... >>
Elle disait encore : __ << Embrasse-moi, Thérèse. >>
Mais Thérèse ne se penchait pas vers cette tête confiante.
Elle demandait seulement __ << Tu souffres ?
__ Non, ce soir, je ne souffre pas : j'ai compris que, d'une façon ou de l'autre, je le rejoindrai. je suis tranquille maintenant. L'essentiel est qu'il le sache ; et il va le savoir par toi : je suis décidée à ce voyage. Mais au retour, je passerai à travers les murailles ; tôt ou tard, je m'abattrai contre son coeur ; de cela je suis sûre comme de ma propre vie. Non, Thérèse, non toi, du moins, ne me fais pas de morale, ne me parle pas de la famille...
__ Je ne songe pas à la famille, chérie, mais à lui : on ne tombe pas ainsi dans la vie d'un homme : il a sa famille, lui aussi, ses intérêts, son travail, une liaison peut-être...
__ Non, il m'a dit : __ << Je n'ai que vous dans ma vie... >> et une autre fois : __ << Notre amour est la seule chose à quoi je tienne en ce moment... >>
__ << En ce moment ? >>
__ Qu'est-ce que tu crois ? Tu crois qu'il ne parlait que de la minute présente ? >>
Thérèse n'avait plus besoin de lui demander si elle souffrait : elle l'entendait souffrir dans l'ombre ; mais sans aucune pitié. Pourquoi aurait-elle eu pitié ? Qu'il doit être doux de répéter un nom, un prénom qui désigne un certain être auquel on est lié par le coeur étroitement. La seule pensée-qu'il est vivant, qu'il respire, qu'il s'endort, le soir, la tête sur son bras replié, qu'il s'éveille à l'aube, que son jeune corps déplace la brume...
__ << Tu pleures, Thérèse ? C'est à cause de moi que tu pleures ? Tu m'aimes, toi. >>
La petite s'était mise à genoux, avait appuyé sa tête contre le flanc de Thérèse et, soudain, s'était redressée : __ << J'ai senti sous mon front je ne sais quoi qui remue...
__ Oui, depuis quelques jours, il bouge.
__ Le petit ?
__ Oui : il est vivant déjà. >>
Elles étaient revenues vers la maison, enlacées comme naguère sur la route-du Nizan, sur la route d'Argelouse. Thérèse se souvient qu'elle avait peur de ce fardeau tressaillant ; que de passions, au plus profond de son être, devaient pénétrer cette chair informe encore.
Elle se revoit, ce soir-là, assise, dans sa chambre, devant la fenêtre ouverte (Bernard lui avait crié depuis le jardin : __ << N'allume pas à cause des moustiques. >>).
Elle avait compté-les mois jusqu'à cette naissance ; elle aurait voulu connaître un Dieu pour obtenir de lui que cette créature inconnue, toute mêlée encore à ses entrailles, ne se manifestât jamais.

CHAPITRE VI

L'étrange est que Thérèse ne se souvient des jours qui suivirent le départ d'Anne et des La Trave que comme d'une époque de torpeur. A Argelouse, où il avait été entendu qu'elle trouverait le joint pour agir sur cet Azévédo et pour lui faire lâcher prise, elle ne songeait qu'au repos, au sommeil. Bernard avait consenti à ne pas habiter sa maison, mais celle de Thérèse, plus confortable et où la tante Clara leur épargnait tous les ennuis du ménage. Qu'importait à Thérèse les autres ? Qu'ils s'arrangent seuls. Rien ne lui plaisait que cette hébétude jusqu'à ce qu'elle fût délivrée. Bernard l'irritait, chaque matin, en lui rappelant sa promesse d'aborder Jean Azévédo. Mais Thérèse le rabrouait : elle commençait de le supporter moins aisément. Il se peut que son état de grossesse, comme le croyait Bernard, ne fût pas étranger à cette humeur. Lui-même subissait alors les premières atteintes d'une obsession si commune aux gens de sa race, bien qu'il soit rare qu'elle se manifeste avant la trentième année : cette peur de la mort d'abord étonnait chez un garçon bâti à chaux et à sable.
Mais que lui répondre quand il protestait : __ << Vous ne savez pas ce que j'éprouve ? ... >>
Ces corps de gros mangeurs, issus d'une race oisive et trop nourrie, n'ont que l'aspect de la puissance.-Un pin planté dans la terre engraissée d'un champ bénéficie d'une croissance rapide ; mais très tôt le coeur de l'arbre pourrit et, dans sa pleine force, il faut l'abattre.
__ << C'est nerveux >>, répétait-on à Bernard ; mais lui sentait bien cette paille à même le métal cette fêlure.
Et puis, c'était inimaginable : il ne mangeait plus, il n'avait plus faim.
__ << Pourquoi ne vas-tu pas consulter ? >>
Il haussait les épaules, affectait le détachement ; au vrai, l'incertitude lui paraissait moins redoutable qu'un verdict de mort, peut-être.. La nuit, un râle parfois réveillait Thérèse en sursaut : la main de Bernard prenait sa main et il l'appuyait contre son sein gauche pour qu'elle se rendît compte des intermittences. Elle allumait la bougie, se levait, versait du valérianate dans un verre d'eau.
__ Quel hasard, songeait-elle, que cette mixture fût bienfaisante ! Pourquoi pas mortelle ? Rien ne calme, rien n'endort vraiment, si ce n'est pour l'éternité. Cet homme geignard, pourquoi donc avait-il si peur de ce qui sans retour l'apaiserait ? Il s'endormait avant elle. Comment attendre le sommeil auprès de ce grand corps dont les ronflements parfois tournaient à l'angoisse ? Dieu merci, il ne l'approchait plus l'amour lui paraissant, de tous les exercices, le plus dangereux pour son coeur.
Les coqs de l'aube éveillaient les métairies. L'angélus de Saint-Clair tintait dans le vent d'est ; les yeux de Thérèse enfin se fermaient. Alors s'agitait de nouveau le corps de l'homme il s'habillait vite, en paysan (à peine trempait-il sa tête dans l'eau froide). Il filait comme un chien à la cuisine, friand des restes du garde- manger ; déjeunait sur le pouce d'une carcasse, d'une tranche de confit froid, ou encore d'une grappe de raisins et d'une croûte frottée d'ail ; son seul bon repas de la journée. Il jetait des morceaux à Flambeau et à Diane dont claquaient les mâchoires. Le brouillard avait l'odeur de l'automne. C'était l'heure où Bernard ne souffrait plus, où il sentait de nouveau en lui sa jeunesse toute-puissante. Bientôt passeraient les palombes : il fallait s'occuper des appeaux, leur crever les yeux. A onze heures, il retrouvait Thérèse encore couchée.
__ << Eh, bien ? Et le fils Azévédo ? Tu sais que mère attend des nouvelles à Biarritz, poste restante ?
__ Et ton coeur ?
__ Ne me parle pas de mon coeur. Il suffi que tu m'en parles pour que je le sente de nouveau. évidemment, ça prouve que c'est nerveux.. Tu crois aussi que c'est nerveux ? >>
Elle ne lui donnait jamais la réponse qu'il désirait : __ << On ne sait jamais ; toi seul connais ce que tu éprouves. Ce n'est pas une raison parce que ton père est mort d'une angine de poitrine.. surtout à ton âge... évidemment le coeur est la partie faible des Desqueyroux. Que tu es drôle, Bernard, avec ta peur de la mord N'éprouves-tu jamais, comme moi, le sentiment profond de ton inutilité ? Non ? Ne penses-tu pas que la vie de gens de notre espèce ressemble déjà terrible ment à la mort ? >>
Il haussait les épaules : elle l'assommait avec ses paradoxes. Ce n'est pas malin d'avoir de l'esprit : on n'a qu'à prendre en tout le contre-pied de ce qui est raisonnable.
__ Mais elle avait tort, ajoutait-il, de se mettre en-dépense avec lui : mieux valait se réserver pour son entrevue avec le fils Azévédo.
__ << Tu sais qu'il doit quitter Vilméja vers la mi-octobre ? >>
A Villandraut, la station qui précède Saint-Clair, Thérèse songe : __ << Comment persuader Bernard que je n'ai pas aimé ce garçon ? Il va croire sûrement que je l'ai adoré. Comme tous les, êtres à qui l'amour est profondément inconnu, il s'imagine qu'un crime comme celui dont on m'accuse ne peut être que passionnel. >>
Il faudrait que Bernard comprît qu'à cette époque, elle était très éloignée de le haïr, bien qu'il lui parût souvent importun ; mais elle n'imaginait pas qu'un autre homme lui pût être de quelque secours. Bernard, tout compte fait, n'était pas si mal. Elle exécrait dans les romans la peinture d'êtres extraordinaires et tels qu'on n'en rencontre jamais dans la vie. Le seul homme supérieur qu'elle crut connaître, c'était son père. Elle s'efforçait de prêter quelque grandeur à ce radical entêté, méfiant, qui jouait sur plusieurs tableaux : propriétaire industriel outre une scierie à B., il traitait lui-même sa résine et celle de son nombreux parentage dans une usine à Saint-Clair. Politicien surtout à qui ses manières cassantes avaient fait du tort, mais très écouté à la préfecture. Et quel mépris des femmes même de Thérèse à l'époque où chacun jouait son intelligence.
Et depuis le drame : __ << Toutes des hystériques quand elles ne sont pas des idiotes ! >> répétait-il à l'avocat.
Cet anticlérical se montrait volontiers pudibond. Bien qu'il fredonnât parfois un refrain de Bérenger, il ne Pouvait souffrir qu'on touchât devant lui à certains sujets, devenait pourpre comme un adolescent. Bernard tenait de M. de La Trave que M. Larroque s'était marié vierge, et ces messieurs m'ont souvent répété qu'on ne lui connaît pas de maîtresse.
__ C'est un type, ton père >>.
Oui, c'était un type. Mais si, de loin, elle se faisait de lui une image embellie, Thérèse, dès qu'il était là, mesurait sa bassesse. Il venait peu à, Saint. Clair, plus souvent à Argelouse, car il n aimait pas à rencontrer les La Trave. En leur présence, et bien qu'il soit interdit de parler politique, dès le potage naissait le débat imbécile qui tournait vite à l'aigre. Thérèse aurait eu honte de s'en mêler : elle mettait son orgueil à ne pas ouvrir la bouche, sauf si l'on touchait à la question religieuse. Alors elle se précipitait au secours de M. Larroque. Chacun criait, au point que la tante Clara elle-même percevait des bribes de phrases, se jetait dans la mêlée, et avec sa voix affreuse de sourde donnait libre cours à sa passion de vieille radicale << qui sait ce qui se passe dans les couvents >> ; au fond (songeait Thérèse), plus croyante qu'aucun Là Trave, mais en guerre ouverte contre l'Être infini qui avait permis qu'elle fût sourde et laide., qu'elle mourût sans avoir jamais été aimée ni possédée. Depuis le jour où Mme de la Trave avait quitté la table, on évita d'un commun accord la métaphysique. La politique, d'ailleurs. suffisait à mettre hors des gonds ces personnes qui, de droite ou de gauche, n'en demeuraient pas moins d'accord sur ce principe essentiel : la propriété est l'unique bien de ce monde, et rien ne vaut de vivre que de posséder la terre. Mais faut-il faire ou non la part du feu ? Et si l'on s'y résigne, dans quelle mesure ? Thérèse, << qui avait la propriété dans le sang >>, eût voulu-qu'avec ce cynisme la question fût posée, mais elle haïssait les faux semblants dont les Larroque et les La Trave masquaient leur commune passion.
Quand son père proclamait << un dévouement indéfectible à la démocratie >>, elle l'interrompait : __ << Ce n'est pas la peine, nous sommes seuls. >>
Elle disait que le sublime en politique lui donnait la nausée ; le tragique du conflit des classes lui échappait dans un pays où le plus pauvre est propriétaire, n'aspire qu'à l'être davantage ; où le goût commun de la terre, de la chasse, du manger et du boire, crée entre tous, bourgeois et paysans, une fraternité étroite.
Mais Bernard avait, en outre, de l'instruction ; on disait de lui qu'il était sorti de son trou ; Thérèse elle-même se félicitait de ce qu'il était un homme avec lequel on peut causer : __ << En somme, très supérieur à son milieu... >>
Ainsi le jugea-t-elle jusqu'au jour de sa rencontre avec Jean Azévédo.
C'était l'époque où la fraîcheur de la nuit demeure toute la matinée ; et dès la collation, aussi chaud qu'ait été le soleil, un peu de brume annonce de loin le crépuscule. Les premières palombes passaient, et Bernard ne rentrait guère que le soir. Ce jour-là pourtant, après une mauvaise nuit, il était allé d'une traite à Bordeaux, pour se faire examiner.
__ << Je ne désirais rien alors, songe Thérèse, j'allais, une heure, sur la route parce qu'une femme enceinte doit marcher un peu. J'évitais les bois, où, à cause des palombières, il faut s'arrêter à chaque instant, siffler, attendre que le chasseur, d'un cri, vous autorise à repartir ; mais parfois un long sifflement répond au vôtre : un vol s'est abattu dans les chênes ; il faut se tapir. Puis je rentrais ; je somnolais devant le feu du salon ou de la cuisine, servie en tout par tante Clara. Pas plus qu'un dieu ne regarde sa servante, je ne prêtais d'attention à cette vieille fille toujours nasillant des histoires de cuisine et de métairie ; elle parlait, elle parlait afin de n'avoir pas à essayer d'entendre : presque toujours des anecdotes sinistres touchant les métayers qu'elle soignait, qu'elle veillait avec un dévouement lucide : vieillards réduits à mourir de faim, condamnés au travail jusqu'à la mort, infirmes abandonnés, femmes asservies à d'exténuantes besognes. Avec une sorte d'allégresse, tante Clara citait dans un patois innocent leurs mots les plus atroces. Au vrai, elle n'aimait que moi qui ne la voyais même pas se mettre à genoux, délacer mes souliers, enlever mes bas, réchauffer mes pieds dans ses vieilles mains.
__ << Balion venait aux ordres lorsqu'il devait se rendre, le lendemain, à Saint-Clair. Tante Clara dressait la liste des commissions, réunissait les ordonnances pour les malades d'Argelouse :
__ Vous irez en premier lieu à la pharmacie ; Darquey n'aura pas trop de la journée pour préparer les drogues... >>
__ << Ma première rencontre avec Jean... Il faut que je me rappelle chaque circonstance : j'avais choisi d'aller à cette palombière abandonnée où je goûtais naguère auprès d'Anne et où je savais que, depuis, elle avait aimé rejoindre cet Azévédo. Non, ce n'était point, dans mon esprit, un pèlerinage. Mais les pins, de ce côté, ont. trop grandi pour qu'on y puisse guetter les palombes : je ne risquais pas de déranger les chasseurs. Cette palombière ne pouvait plus servir car la forêt, alentour, cachait l'horizon ; les cimes écartées ne ménageaient plus ces larges avenues de ciel où le guetteur voit surgir les vols. Rappelle-toi : ce soleil d'octobre brûlait encore ; je peinais sur ce chemin de sable ; les mouches me harcelaient. Que mon ventre était lourd ! J'aspirais à m'asseoir sur le banc pourri de la palombière. Comme j'en ouvrais la porte, un jeune homme sortit, tête nue ; je reconnus, au premier regard, Jean Azévédo, et d'abord imaginai que je troublais un rendez-vous, tant son visage montrait de confusion. Mais je voulus en vain prendre le large ; c'était étrange qu'il ne songeât qu'à me retenir : __ << Mais non, entrez, madame ; je vous jure que vous ne me dérangez pas du tout. >>
__ << Je fus étonnée qu'il n'y eût personne dans la cabane où je pénétrai, sur ses instances. Peut-être la bergère avait-elle fui par une autre issue ? Mais aucune branche n'avait craqué. Lui aussi m'avait reconnue, et d'abord le nom d'Anne de la Trave lui vint aux lèvres. J'étais assise ; lui, debout, comme sur la photographie. Je regardais, à travers la chemise de tussor, l'endroit où j'avais enfoncé l'épingle : curiosité dépouillée de toute passion. était-il beau ? Un front construit les yeux veloutés de sa race de trop grosses joues et puis ce qui me dégoûte dans les garçons de cet âge : des boutons, les signes du sang en mouvement ; tout ce qui suppure, surtout ces paumes moites qu'il essuyait avec un mouchoir, avant de vous serrer la main. Mais son beau regard brûlait ; j'aimais cette grande bouche toujours un peu ouverte sur des dents aiguës : gueule d'un jeune chien qui a chaud. Et moi, comment étais-je ? Très famille, je me souviens. Déjà je le prenais de haut, l'accusais, sur un ton solennel, __ << de porter le trouble et la division dans un intérieur honorable >>. Ah ! rappelle-toi sa stupéfaction non jouée, ce juvénile éclat de rire : __ << Alors, vous croyez que je veux l'épouser ? Vous croyez que je brigue cet honneur ? >> je mesurai d'un coup d'oeil, avec stupeur, cet abîme entre la passion d'Anne et l'indifférence du garçon. Il se défendait avec feu : certes, comment ne pas céder au charme d'une enfant délicieuse ? Il n'est point défendu de jouer ; et justement parce qu'il ne pouvait même être question de mariage entre eux, le jeu lui avait paru anodin. Sans doute avait-il feint de partager les intentions d'Anne... et comme, juchée sur mes grands chevaux, je l'interrompais, il repartit avec véhémence qu'Anne elle-même pouvait lui rendre ce témoignage qu'il avait su ne pas aller trop loin ; que, pour le reste, il ne doutait point que Mlle de la Trave lui dût les seules heures de vraie passion qu'il lui serait sans doute donné de connaître durant sa morne existence : __ << Vous me dites qu'elle souffre, madame ; mais croyez-vous qu'elle ait rien de meilleur à attendre de sa destinée que cette souffrance ? je vous connais de réputation ; je sais qu'on peut vous dire ces choses et que vous ne ressemblez pas aux gens d'ici. Avant qu'elle ne s'embarque pour la plus lugubre traversée à bord d'une vieille maison de Saint-Clair, j'ai pourvu Anne d'un capital de sensations, de rêves de quoi la sauver peut-être du désespoir et, en tout cas, de l'abrutissement >>. Je ne me souviens plus si je fus crispée par cet excès de prétention, d'affectation, ou si même j'y fus sensible. Au vrai, son débit était si rapide que d'abord je ne le suivais pas ; mais bientôt mon esprit s'accoutuma à cette volubilité : __ << Me croire capable, moi, de souhaiter un tel mariage ; de jeter l'ancre dans ce sable ; ou de me charger à Paris d'une petite fille ? je garderai d'Anne une image adorable, certes ; et au moment où vous m'avez surpris, je pensais à elle justement... Mais comment peut-on se fixer, madame ? Chaque minute doit apporter sa joie une joie différente de toutes celles qui l'ont précédée >>
__ << Cette avidité d'un jeune animal, cette intelligence dans un seul être, cela me paraissait si étrange que je l'écoutais sans l'interrompre. Oui, décidément, j'étais éblouie : à peu de frais, grand Dieu ! Mais je l'étais. je me rappelle ce piétinement, ces cloches, ces cris sauvages de bergers qui annonçaient de loin l'approche d'un troupeau. je dis au garçon que peut-être cela paraîtrait drôle que nous fussions ensemble dans cette cabane ; j'aurais voulu qu'il répondît que mieux valait ne faire aucun bruit jusqu'à ce que fût passé le troupeau ; je me serais réjouie de ce silence côte à côte, de cette complicité (déjà je devenais, moi aussi, exigeante, et souhaitais que chaque minute m'apportât de quoi vivre). Mais Jean Azévédo ouvrit sans protester la porte de la palombière et, cérémonieusement, s'effaça. Il ne me suivit jusqu'à Argelouse qu'après s'être assuré que je n'y voyais point d'obstacle. Ce retour, qu'il me parut rapide, bien que mon compagnon ait trouvé le temps de toucher à mille sujets ! il rajeunissait étrangement ceux que je croyais un peu connaître : par exemple, sur la question religieuse, comme je reprenais ce que j'avais accoutumé de dire en famille, il m'interrompait : __ << Oui, sans doute... mais c'est plus compliqué que cela... >> En effet, il projetait dans le débat des clartés qui me paraissaient admirables... étaient-elles en somme si admirables ? ... je crois bien que je vomirais aujourd'hui ce ragoût : il disait qu'il avait longtemps cru que rien n'importait hors la recherche, la poursuite de Dieu : __ << S'embarquer, prendre la mer, fuir comme la mort ceux qui se persuadent d'avoir trouvé, s'immobilisent, bâtissent des abris pour y dormir ; longtemps je les ai méprisés.. >>
__ << Il me demanda si j'avais lu La Vie du Père de Foucauld par René Bazin ; et comme j'affectais de rire, il m'assura que ce livre l'avait bouleversé : __ << Vivre dangereusement, au sens profond, ajouta-t-il, ce n'est peut-être pas tant de chercher Dieu que de le trouver et, l'ayant découvert, que de demeurer dans son orbite. >> Il me décrivit : __ << la grande aventure des mystiques >>, se plaignit de son tempérament qui lui interdisait de la tenter, << mais aussi loin qu'allait son souvenir, il ne se rappelait pas avoir été pur >>.
__ << Tant d'impudeur, cette facilité à se livrer, que cela me changeait de la discrétion provinciale, du silence que chez nous chacun garde sur sa vie intérieure ! Les ragots de Saint-Clair ne touchent qu'aux apparences : les coeurs ne se découvrent jamais. Que sais-je de Bernard, au fond ? N'y a-t-il pas en lui infiniment plus que cette caricature dont je me contente, lorsqu'il faut me le représenter ? Jean parlait et je demeurais muette : rien ne me venait aux lèvres que les phrases habituelles dans nos discussions de famille, De même qu'ici toutes les voitures sont << à la voie >>, c'est-à-dire assez larges pour que les roues correspondent exactement aux ornières des charrettes, toutes mes pensées, jusqu'à ce jour, avaient été << à la voie >> de mon père, de mes beaux-parents. Jean Azévédo allait tête nue ; je revois cette chemise ouverte sur une poitrine d'enfant, son cou trop fort. Ai-je subi un charme physique ? Ah ! Dieu, non ! Mais il était le premier homme que je rencontrais et pour qui comptait, plus que tout, la vie de l'esprit. Ses maîtres, ses amis parisiens dont il me rappelait sans cesse les propos ou les livres, me défendaient de le considérer ainsi qu'un phénomène il faisait partie d'une élite nombreuse, << ceux qui existent >>, disait-il. Il citait des noms, n'imaginant même pas que je les pusse ignorer ; et je feignais de ne pas les entendre pour la première fois.
__ << Lorsqu'au détour de la route apparut le champ d'Argelouse : __ << Déjà ! >> m'écriai-je. Des fumées d'herbes brûlées traînaient au ras de cette pauvre terre qui avait donné son seigle ; par une entaille dans le talus, un troupeau coulait comme du lait sale et paraissait brouter le sable. Il fallait que Jean traversât le champ pour atteindre Vilméja. je lui dis : __ << Je vous accompagne ; toutes ces questions me passionnent. >> Mais nous ne trouvâmes plus rien à nous dire. Les tiges coupées du seigle, à travers les sandales, me faisaient mal. J'avais le sentiment qu'il souhaitait d'être seul, sans doute pour suivre à loisir une pensée qui lui était venue. je lui fis remarquer que nous n'avions pas parlé d'Anne ; il m'assura que nous n'étions pas libres de choisir-le sujet de nos colloques, ni d'ailleurs de nos méditations : __ << ou alors, ajouta-t-il avec << superbe, il faut se plier aux méthodes inventées par les mystiques... Les êtres comme nous, suivent toujours des courants, obéissent à des pentes... >> ainsi ramenait-il tout à ses lectures de ce moment-là. Nous, prîmes rendez-vous pour arrêter, au sujet d'Anne, un plan de conduite. Il parlait distraitement et, sans répondre à une question que je lui faisais, il se baissa : d'un geste d'enfant, il me montrait un cèpe, qu'il approcha de son nez, de ses lèvres. >>

CHAPITRE VII

Bernard, sur le seuil, guettait le retour de Thérèse
__ << Je n'ai rien ! je n'ai rien ! cria-t-il, dès qu'il aperçut sa robe dans l'ombre. Crois-tu que, bâti comme tu me vois, je suis anémique ? C'est à ne pas croire et c'est pourtant vrai : il ne faut pas se fier à l'apparence ; je vais suivre un traitement... le traitement Fowler : c'est de l'arsenic ; l'important est que je retrouve l'appétit. >>
Thérèse se souvient que d'abord elle ne s'irrita pas : tout ce qui lui venait de Bernard l'atteignait moins que d'habitude (comme si le coup eût été porté de plus loin). Elle ne l'entendait pas, le corps et l'âme orientés vers un autre univers où vivent des êtres avides et qui ne souhaitent que connaître, que comprendre et, selon un mot qu'avait répété Jean avec un air de satisfaction profonde, << devenir ce qu'ils sont >>.
Comme à table, elle parlait enfin de sa rencontre, Bernard lui cria : __ << Tu ne me le disais pas ? quel drôle de type tu es tout de même ! Eh bien ? Qu'est-ce que vous avez décidé ? >>
Elle improvisa aussitôt le plan qui devait être en effet suivi : Jean Azévédo acceptait d'écrire une lettre à Anne où il saurait en douceur lui enlever tout espoir. Bernard s'était esclaffé lorsque Thérèse lui avait soutenu que le jeune homme ne tenait pas du tout à ce mariage : un Azévédo ne pas tenir à épouser Anne de la Trave !
__ << Ah ! çà, tu es folle ? Tout simplement, il sait qu'il n'y a rien à faire ; ces gens-là ne se risquent pas lorsqu'ils sont sûrs de perdre. Tu es encore naïve, ma petite. >>
A cause des moustiques, Bernard n'avait pas voulu que la lampe fût allumée ; ainsi ne vit-il pas le regard de Thérèse.
__ << Il avait retrouvé appétit >>, comme il disait.
Déjà le médecin de Bordeaux lui avait rendu la vie.
__ << Ai-je souvent revu Jean Azévédo ? Il a quitté Argelouse vers la fin d'octobre... Peut-être fîmes-nous cinq ou six promenades ; je n'isole que celle où nous nous occupâmes de rédiger ensemble la lettre pour Anne. Le naïf garçon s'arrêtait à des formules qu'il croyait apaisantes, et dont je sentais, sans lui en rien dire, toute l'horreur. Mais nos dernières courses, je les confonds dans un souvenir unique. Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j'imaginais un royaume dont la loi eût été de << devenir soi-même >>. __ << Ici vous êtes condamnée au mensonge jusqu'à la mort. >> Prononçait-il de telles paroles avec intention ? De quoi me soupçonnait-il ? C'était impossible, à l'entendre, que je pusse supporter ce climat étouffant : __ << Regardez, me disait-il, cette immense et uniforme surface de gel où toutes les âmes ici sont prises ; parfois une crevasse découvre l'eau noire : quelqu'un s'est débattu, a disparu ; la croûte se reforme... car chacun, ici comme ailleurs, naît avec sa loi propre ; ici comme ailleurs chaque destinée est particulière ; et pourtant, il faut se soumettre à ce morne destin commun ; quelques-uns résistent : d'où ces drames sur lesquels les familles font silence. Comme on dit ici : __ << Il faut faire le silence... >>
__ << Ah ! oui ! m'écriai-je. Parfois je me suis enquise de tel grand-oncle, de telle aïeule, dont les photographies ont disparu de tous les albums, et je n'ai jamais recueilli de réponse, sauf, une fois, cet aveu __ << Il a disparu... on l'a fait disparaître. >>
__ << Jean Azévédo redoutait-il pour moi ce destin ? Il assurait que l'idée ne lui serait pas venue d'entretenir Anne de ces choses, parce que, en dépit de sa passion, elle était une âme toute simple, à peine rétive, et qui bientôt serait asservie : __ << Mais vous ! je sens dans toutes vos paroles une faim et une soif de sincérité... >> Faudra-t-il rapporter exactement ces propos à Bernard ? Folie d'espérer qu'il y puisse rien entendre ! Qu'il sache, en tout cas, que je ne me suis pas rendue sans lutte. Je me rappelle avoir opposé au garçon qu'il parait de phrases habiles le plus vil consentement à la déchéance. J'eus même recours à des souvenirs de lectures morales qu'on nous faisait au lycée. << Etre soi-même ? répétai-je, mais nous ne sommes que dans la mesure où nous nous créons. >> (Inutile de développer ; mais peut- être faudra-t-il développer pour Bernard.) Azévédo niait qu'il existât une déchéance pire que celle de se renier. Il prétendait qu'il n'était pas de héros ni de saint qui n'eût fait plus d'une fois le tour de soi- même, qui l'eût d'abord atteint toutes ses limites : __ << Il faut se dépasser pour trouver Dieu >>, répétait-il. Et encore : __ << S'accepter, cela oblige les meilleurs d'entre nous à s'affronter eux-mêmes, mais à vis